« On me demande pourquoi je souris tout le temps. Parce que j’ai tout pour être heureuse… (…) Et puis, en blaguant, je dis aux élèves : J’ai payé mes dents assez cher comme ça, si en plus je ne les montre pas ! »
Quatre ans après Retour à Birkenau, Ginette Kolinka revient avec Marion Ruggieri, et Une vie heureuse, sorti le 25 janvier dernier chez Grasset. Cet infatigable flambeau de la transmission de la Mémoire et du combat contre la haine, nous raconte son enfance et l’après-Birkenau, la veille de ses 98 ans, puisqu’elle est née le 4 février 1925. Un second livre bouleversant et nécessaire.
On déambule dans l’appartement de Ginette et dans ses souvenirs. Elle évoque ses parents, son enfance, son mari et son fils. On traverse le temps à travers chaque pièce. Ses souvenirs sont heureux, mais la déportation – une pièce vide – est présente partout et les phrases nous remuent, comme dans son livre précédent : « L’autre jour j’ai dit à des élèves de troisième : « Tous ceux qui ont moins de 15 ans levez-vous! » Les trois quarts se sont levés. Je leur ai lancé : « Vous êtes morts. » Au camp, on tuait les moins de 15 ans. Ça a fait un froid. »

A jamais présents, ses regrettés père, frère, sœur et tante
Comme pour son livre précédent, le récit est court, mais poignant et l’on retrouve bien le langage et le style direct qui la caractérisent et dont les mots, les phrases et certains souvenirs nous secouent, nous troublent. « Ce robot c’était moi.(…) On effectuait les mêmes gestes, aux mêmes heures, à la même cadence. On nous conduisait au travail : si on me donnait une pioche, je piochais. Une pelle, je creusais (…) Je ne pensais à rien d’autre. Pas même à vivre ou à mourir. Le cerveau s’éteint. »
Cet appartement où elle habite depuis ses dix ans, avec les meubles que les collabos y ont laissés après la guerre et dont elle a usé les marches des escaliers de l’immeuble. C’est 87 ans de vie heureuse que nous traversons en 87 pages…
A part ce qu’elle appelle, ses trois années où la chance l’a quittée, Ginette a vécu une vie sans histoire, une vie heureuse. Une enfance joyeuse entourée de ses quatre sœurs, son petit frère et ses parents. Sa reconstruction fut possible grâce à l’amour et la joie de ceux qui l’ont entourée, malgré l’ineffaçable rappel de la disparition tragique de son frère et de son père, gazés et brûlés le jour de leur arrivée à Auschwitz-Birkenau..
Puis une femme heureuse, avec Albert, un mari adorable et un fils extra – Richard, qui deviendra le batteur du groupe rock Téléphone – et des petits-enfants qui suivront. Une vie modeste, simple avec peu, mais s’en contentant, sans jamais vouloir ce qu’elle n’avait pas. Comblée du présent depuis toujours.

Ginette, Albert et les générations suivantes.
Une vie heureuse avec une bonne santé physique et mentale. Elle est sportive, costaude, jamais malade. Elle fait du yoga, de la gymnastique et monte les escaliers. Son sens de la répartie, son humour, sa lucidité et son sourire permanent attestent d’une gaîté de vivre. Elle est coquette et voit des copines. Une vie active, non sédentaire, travaillant à l’extérieur par tous les temps. Et dans ces évocations heureuses : la Shoah : « Une bonne graine de déportée.»
Une vie heureuse, qui après avoir été un long fleuve tranquille pendant plus de cinquante ans, devient une vie de partages et de témoignages. Une vie de combats aussi. Après effectivement cinquante ans de mutisme par rapport à ses années en enfer, Ginette Kolinka sort de son silence et parle enfin grâce à Steven Spielberg vers le milieu des années nonante. (voir notre article lien). Sa vie prend un tournant. « Les écoles ont pris le relais des marchés, ça nourrit mon mental, mon moral. Je peux causer des heures, mais dès que j’arrête, je ne suis plus dans les camps. C’est ma chance. ». Depuis 23 ans, elle parcourt tous les lycées de France et d’ailleurs, pour témoigner sans relâche, au quotidien, de ses années de captivité et envoie aux jeunes à qui elle s’adresse, un message contre la haine Elle les accompagne à Birkenau. Elle est de presque toutes les commémorations et cérémonies. Et Ginette aime le contact avec ces jeunes qui posent des questions. Ginette est heureuse de continuer à témoigner, un combat qu’elle mènera jusqu’au bout, avait-elle confié dans Retour à Birkenau. Elle qui avait dit qu’elle ne parlerait jamais, « pour ne pas embêter avec mes histoires»
Ginette, malgré la tragédie indescriptible et inaudible qu’elle a vécue, nous montre que le bonheur est, si pas dans notre quotidien, à portée de notre main, pour peu que nous le voulions, pour peu que nous le décidions. « Le plaisir, il est partout », déclare-t-elle.
Une vie heureuse, mise aujourd’hui en lumière quatre ans après la publication de son témoignage choc et puissant, Retour à Birkenau, dont les ventes très nombreuses l’ont fait connaître malgré elle, à travers toute la France et même en dehors. En attestent, les photos de famille, les médailles, les dessins et lettres de lycéens et de lecteurs, d’admirateurs, les marques d’affection, de sympathie, qui s’amoncellent chaque jour, qui remplissent les murs et les pièces de l’appartement et dont on peut en voir certaines dans le livre. Une maman heureuse avec la réussite professionnelle et familiale de Richard , son fils unique, et dont les disques d’or ornent les murs.
Une célébrité qui n’a en rien altéré la simplicité et l’humilité de cette femme admirable, fabuleuse, qui refuse d’être considérée comme une héroïne. « On me parle de mes qualités: mais non, je n’ai pas eu de volonté! mais non, je n’ai pas eu de courage! Je n’avais plus rien, plus de sentiments, je faisais les choses comme un robot. J’ai eu de la chance. La chance de partir de Birkenau en novembre 1944. Si j’étais partie en janvier 45, j’aurais fait la route à pied, d’Auschwitz à Loslau, « la Marche de la mort », et je ne serais pas là. »

Quatre générations : une victoire sortie de l’enfer!
Alors si certes, si l’on peut comprendre que survivre aux camps de la mort n’est pas et n’a jamais été considéré comme un acte de bravoure par ceux qui en ont réchappé, on peut affirmer que ses vingt-trois ans de témoignages quotidiens faits dans les lycées, chaque jour et même certains week-ends, font de cette petite dame par la taille, une géante.
C’est une ode à la joie et à la joie de vivre, à la simplicité, une incarnation de la force et du courage et de la sagesse. Une leçon de vie.
Merci Ginette ! Bon anniversaire ! Mazal tov et jusqu’à 120 ans.
Paule Gut
Une vie heureuse, Essai, Ginette Kolinka avec Marion Ruggieri, Editions Grasset février 2023, 96 p.
Retour à Birkenau, Essais et documents, Ginette Kolinka avec Marion Ruggieri, Editions Grasset, 2019, 103p.
Editions Le Livre de poche, 2020, 90 p.
Merci aux Éditions Grasset et à son service presse pour leur aimable et très grande collaboration. Les éditeurs sont essentiels pour que naissent et vivent les livres.
Pour en savoir plus:
https://maisondelaculturejuive.be/litterature/retour-a-birkenau-de-ginette-kolinka-avec-marion-ruggieri/
https://maisondelaculturejuive.be/pensee-juive/entretien-avec-ginette-kolinka-version-complete/