« Vous voyez la fumée dehors ? Ils sont là ! Ce sont leur corps, vos familles qu’on brûle ! » Elles balancent ça, mais personne ne les croit. Comment voulez-vous les croire ? Moi en tout cas je ne les crois pas. » Ginette Kolinka
Un petit livre par sa taille, mais très grand par son contenu. Récit coup de poing d’une des dernières victimes françaises d’Auschwitz-Birkenau.
Voici le témoignage d’une des dernières multi-survivantes du camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Ginette Kolinka a 95 ans, lors de la sortie, en 2019, de son livre, coécrit avec la journaliste Marion Ruggieri. En avant-propos on peut lire : « Au nom de tous mes camarades qui n’ont pas eu ma chance.»
Dès les premières lignes du récit, on est immergé dans le réel. Phrase après phrase, page après page, ce sont des photographies qui défilent devant nos yeux, tant la description des lieux et des situations est précisément (d)écrite. Un texte aussi brutal que fut la réalité. On plonge de très haut dans l’album photos de l’indicible.
Avec l’humiliation des corps tondus (cheveux et pubis) dès l’arrivée, l’identification est immédiate et nous éprouvons la honte dont elle parle. Les odeurs des latrines, la crasse, la fumée des chairs qui brûlent, nous montent au nez, nous écœurent. Les hurlements des chiens et les cris et les bousculades, de ceux qui ne sont déjà plus humains, nous rentrent dans les tympans et nous épouvantent. Les coups et les tortures nous font gueuler de douleur. Nous avons faim et froid aussi. La déshumanisation est écrite de manière aussi rapide qu’elle le fut. « En quelques heures, on est devenus des êtres sans âme et sans cœur », a déclaré Ginette Kolinka à la télévision. Le style direct et une narration simple éveillent en nous l’effarement et on est saisi devant l’exploit d’avoir mis cela sur papier en peu de pages avec une telle vigueur.
« Moi-même je le raconte, je le vois, et je me dis c’est pas possible d’avoir survécu… », peut-on lire sur la quatrième de couverture, où le livre est ainsi résumé : « Arrêtée par la Gestapo en mars 1944 à Avignon avec son père, son petit-frère de douze ans et son neveu, Ginette Kolinka est déportée à Auschwitz-Birkenau : elle sera seule à en revenir, après avoir été transférée à Bergen-Belsen, Raguhn et Theresienstadt. Dans ce convoi du printemps 1944 se trouvaient deux jeunes filles dont elle devint amie, plus tard : Simone Veil et Marceline Rosenberg, pas encore Loridan – Ivens. »
Ginette Kolinka dit les mêmes épouvantes et crimes, la même inhumanité que Primo Levi relate dans son témoignage devenu culte : Si c’est un homme. Mais, elle réussit avec la journaliste Marion Ruggieri, à dépeindre parfaitement ses années de captivité en enfer, son arrestation, sa libération et son silence qui s’en est suivi, sur « ce qui n’était pas croyable », en 97 pages. Le récit est plus court et plus concis, évite les détails ce qui lui offre toutes les chances d’être lu, et même d’une seule traite. Retour à Birkenau permet ainsi de toucher la génération à laquelle elle s’adresse inlassablement au quotidien, dans les écoles françaises depuis 25 ans. Ce qui force l’admiration de cette femme simple et humble.
Spielberg et la fin du silence
Ginette Kolinka raconte aussi l’après Birkenau, le retour chez sa mère et ses sœurs, épargnées par la barbarie concentrationnaire. Elle a 20 ans et pèse 26 kilos. Elle parle de son silence, qui dura 55 ans. Son histoire, elle ne l’a racontée à personne : ni à sa mère, ses sœurs, son époux, ni même son fils unique. « J’ai toujours su, écrit-elle, du jour où j’ai été libérée, du moment où j’ai eu les moyens physiques de réfléchir, que jamais je n’évoquerais cette histoire. Pas par honte, mais pour ne pas embêter les gens. » C’est grâce à Steven Spielberg, qu’elle commence à cesser de se taire. En 1994, le réalisateur américain fonde l’organisation à but non lucratif Fondation des archives de l’histoire audiovisuelle des survivants de la Shoah, afin de filmer en vidéo les témoignages de survivants et autres témoins de la Shoah à travers le monde. C’est par hasard qu’elle retourne à Birkenau avec des lycéens depuis le début des années 2000. Ce sont ses réponses à la journaliste Marion Ruggieri, qui donneront naissance à Retour à Birkenau en 2019.
Retour à Birkenau c’est aussi le combat, que mène depuis des années, inlassablement, Ginette Kolinka. Celui contre la haine, en accompagnant des élèves à Birkenau en en témoignant infatigablement dans les écoles de France depuis le début des années 2000. « Si aujourd’hui, à 94 ans, je suis comme je suis, je le dois à ces voyages, aux sentiments et aux élèves qui vont nous remplacer quand nous ne serons plus là. Merci à eux. » peut-on lire sur la couverture de la version Poche.
Une lecture recommandée par l’éducation nationale française et une version pédagogique
Retour à Birkenau a été traduit en néerlandais, tchèque, allemand, italien, espagnol et russe. Il a été vendu à près de 120.000 exemplaires (broché et Poche confondus). Une version pédagogique destinée à la jeunesse chez Rageot est sortie en 2020: « Ginette Kolinka, survivante du camp de Birkenau » qui compte environ 4.000 exemplaires vendus et un réassort régulier.(bientôt dans JMag). Contacté, le service presse des Éditions Grasset explique : « Les équipes du Livre de Poche ont réalisé une séquence pédagogique à partir de l’ouvrage de Madame Kolinka. Cette séquence est un outil mis à disposition des enseignants, afin qu’ils puissent faire lire et étudier le texte à leurs élèves.
L’éducation nationale recommande en effet la lecture du livre de Ginette Kolinka dans les collèges et les lycées et les académies en sont le relais dans des programmes d’histoire et d’initiation à la citoyenneté et aux valeurs de la République. » ( voir lien infra.)
« Le livre a plu, il est partout dans les établissements scolaires, dans toutes les bibliothèques de France. Je sais que les professeurs s’en servent quand ils veulent parler de la seconde guerre mondiale. C’est l’éducation nationale qui a conseillé qu’il y ait ce livre dans les écoles, les bibliothèques. Et que tous les professeurs d’histoire puissent tirer de quoi faire leur cours. » m’a expliqué Ginette Kolinka au téléphone.
Aujourd’hui Emily Lombi a mis en scène le récit. JMag en parlera prochainement.
Sa dernière phrase atteste bien de l’inconcevable et de l’impensable, et s’accorde avec l’ensemble du récit : « J’espère que vous ne pensez pas que j’ai exagéré, au moins ? »
Bouleversant ! C’est ce qu’on appelle une claque littéraire. Un véritable coup de poing qu’on lit d’une traite et qui laisse en nous une empreinte solide et indélébile. Profond, humble, percutant, indispensable ! Trop de gens ne l’ont pas encore lu. C’est impensable…
A lire, à faire lire, à transmettre. Vite !
Paule Gut
Retour à Birkenau, Essais et documents, Ginette Kolinka avec Marion Ruggieri, Editions Grasset, 1919, 103p.
Editions Le Livre de poche, 2020, 90 p.
Merci aux Éditions Grasset et à son service presse pour leur aimable et très grande collaboration et sans qui la réalisation de cet article aurait été plus fastidieuse et l’aurait rendu incomplet ou inexact. Merci pour leur patience et le temps qu’ont pris les nombreux collaborateurs pour répondre à mes multiples demandes. Les éditeurs sont essentiels pour que naissent et vivent les livres. Grasset assure un service de presse à l’image de ses publications : magnifique, humain et honorable.
Pour aller plus loin:
Ginette Kolinka et Marion Ruggieri n’ont été ensemble sur un plateau télévisé, que dans l’émission C’est à Vous, sur France 5, parce que cette dernière y était chroniqueuse. C’est donc vers ce lien audiovisuel que je vous dirige pour en savoir plus. Vous pourrez aussi y entendre un témoignage de Simone Veil. https://www.youtube.com/watch?v=XjzRXyDgvm0&ab_channel=C%C3%A0vous
https://www.youtube.com/watch?v=395wdcxYIz8&ab_channel=FranceInter
Vers la séquence pédagogique, un dossier réalisé par Muriel Chemouny, pour Le livre de Poche :