Jo Struyven, Land(es)capes from the 20th Convoy, 2020-2022, tirage noir et blanc, 90x 60 cm, Botzelaer (Collection privée – Belgique)
La nouvelle exposition du Musée Juif de Belgique (MJB) présente le fascinant travail de mémoire du photographe Jo Struyven sur les paysages du XXe convoi de déportation des Juifs de Belgique.
Cette exposition s’inscrit dans la continuité des projets de panoramas photographiques développés par Struyven. En 2011, il expose à Ostende une photographie de 65 m de long représentant toute la côte belge, un travail documentaire révélant l’impact du tourisme sur le paysage de la mer du Nord. En 2018, son D-Day Panorama de 72 m, assemblé à partir de milliers d’images prises depuis un bateau de pêche, figurant les 90 km de côtes où débarquent les Alliés le 6 juin 44. Panorama des « ruines » du bassin industriel wallon, à Charleroi et à Liège, enFER (2020) évoque l’histoire tourmentée du pays noir.
Le Transport XX, est le mieux documenté des 28 convois de Malines à Auschwitz. Il quitte la caserne Dossin le 19 avril 1943, emportant 1631 déportés juifs, hommes, femmes et enfants, répartis dans une trentaine de wagons à bestiaux. Les femmes et les enfants de moins de 15 ans constituent plus des deux tiers des 1 631 déportés du convoi, qui compte moins de 300 hommes, de 15 à 50 ans. Le public connaît l’action menée à Boortmeerbeek par Youra Livchitz, Robert Maistriau, et Jean Franklemon. Ils arrêtent le train et Maistriau ouvre un wagon, incitant les déportés à s’en échapper. 17 d’entre-eux tentent leur chance. 220 autres déportés s’évadent aussi du convoi par leurs propres moyens, entre Malines et la frontière allemande. Des 237 évadés, 26 sont abattus par les gardes du convoi et 90 se font ensuite reprendre. On a appris récemment qu’un second arrêt du train se produit à Corbeek-Lo du fait de résistants de la « Witte Brigade » de Louvain qui posent une barricade de bois sur la voie ferrée et échangent des coups de feu avec les allemands du convoi. La Résistance juive entrera plus tard en action à l’hôpital de Tirlemont, afin de sauver des blessés du XXe convoi, gardés par les allemands.
Fasciné par sa rencontre avec Simon Gronowski et l’histoire du XXe convoi, Jo Struyven veut photographier les lieux où sautent les évadés avec l’image du paysage comme symbole de la résistance au nazisme, de la liberté et de la survie. Il a vu les images d’archives jointes aux rapports de gendarmerie montrant les corps des évadés tombés sous les balles des gardes allemands du convoi. Il sait aussi que ce « paysage de liberté », à Borgloon, où Simon Gronowski saute du train est aussi l’image de la séparation avec sa mère, assassinée à Auschwitz, alors qu’il a survécu… Jo crée sa propre carte du trajet du transport ponctué d’actes de résistance entre Malines et la frontière allemande : « pour mieux localiser les points du trajet où il était possible de sauter et décider des lieux de mes prises de vues ». Entre Tirlemont et Tongres, la majeure partie du tracé des anciennes lignes 22 et 23 du réseau des chemins de fer empruntées par le convoi a disparu. Un sentier promenade a remplacé la voie ferrée dont subsistent le talus et des ponts. Jo explique : « C’est surtout sur ce tronçon que la majorité des fugitifs sautent. Une région propice aux évasions, avec beaucoup de passages à niveau qui forcent le train à ralentir jusqu’à 5 km/heure et un terrain assez plat sans talus. »

Jo explique volontiers la réalisation de ses images, ses tâtonnements pour la représentation de paysages tout en nuances de gris sous un ciel de pleine lune. Il utilise un appareil reflex numérique haute résolution et effectue ses prises de vues de jour pour obtenir des images dont la profondeur, la précision, la netteté et la richesse des détails répondent à son projet. Struyven cherche « une image forte et une histoire derrière » et retravaille longtemps ses images. Il compare sa démarche à celle du peintre qui, jusqu’au 19ème siècle, fait des croquis sur le motif et les combine lorsqu’il invente son paysage et le peint en atelier. Ce projet dont il commence les prises de vues en 2020, dans la solitude du premier confinement, a des racines personnelles : « Je veux aussi rendre hommage à la beauté des paysages traversés par le convoi. Borgloon, où saute Gronowski, c’est le paysage vallonné de la Hesbaye, une campagne, prospère. J’ai le sentiment que le temps s’est arrêté là-bas. Les paysages sont restés ce qu’ils étaient et permettent d’évoquer ce passé ». Le chemin de fer est très présent dans ses souvenirs d’enfance et cette proximité ne cesse de le questionner : « Je suis né à Saint-Trond. Nous habitions rue du viaduc, tout près du chemin de fer. La nuit, j’entendais le passage des trains. J’ai souvent joué en dessous du pont que j’ai pris en photo à Saint-Trond et sur lequel est passé le XXe convoi ». Présentées sur caissons lumineux dans la pénombre de deux salles du musée, les photographies de Struyven évoquent avec brio et émotion l’histoire méconnue des évadés du XXe convoi, nous incitant à découvrir les actes de résistance méconnus de ces victimes du nazisme. L’exposition de ces paysages d’évasion, « reconstruits » par Jo Struyven, s’accompagne d’un catalogue qui présente le travail du photographe et les contributions d’historiens retraçant l’histoire du convoi et de ses évadés et sera publié par la Fondation Auschwitz, en avril, à l’occasion du 80e anniversaire du XXe convoi.

Comme le documente bien cette publication, le Transport XX se distingue dans l’histoire générale des convois partis de la caserne Dossin. Ce convoi est célèbre pour l’action téméraire menée à Boortmeerbeek par Livchitz, Maistriau et Franklemon, mais c’est à tort qu’on tend trop souvent à leur attribuer tout le mérite des autres évasions du convoi et qui le plus souvent ont été préparées à l’intérieur de la caserne Dossin. Suite aux 246 évasions du double convoi XVI et XVII (31 octobre 1942) et aux 67 des Transports XVIII et XIX (15 janvier 1943), l’escorte de policiers (Schupos) est renforcée et disposée à l’avant et à l’arrière du train, le départ a lieu le soir et les trains de voyageurs sont désormais remplacés par des wagons de marchandises dont les ouvertures sont fermées de barreaux ou de barbelés. Une liste spéciale est jointe à la liste de déportation du Transport XX : elle regroupe 19 Juifs qui ont sauté des transports précédents. Parmi ces évadés, repris par les allemands et embarqués dans un wagon spécial, figure Mejer Tabakman, militant du Linke Poale Sion qui relate son évasion du Transport XIX dans le premier numéro de l’organe clandestin du Comité de Défense des Juifs (CDJ) « Le Flambeau », diffusé en mars 1943. Une dizaine de résistants et partisans armés juifs de Bruxelles, capturés par les nazis et arrivés à Dossin avant le départ du XXe convoi, organisent secrètement leur évasion avec l’aide de quelques internés privilégiés, employés dans l’administration, telle Eva Fastag, ou dans les ateliers du camp. Ils doivent parvenir à se rassembler dans de mêmes wagons et y disposer d’outils cachés par des complices. Un « wagon de la résistance » regroupe ainsi les partisans Jacques Cyngiser et Abraham Fischel, Icek Wolman et Dyna Rosenstein du CDJ, Abraham Bloder et Meyer Tabakman…
Une enquête menée en 2022 par Jo Peeters, conservateur de la Maison de la Résistance franco-belge à Tielt-Winge, révèle que parmi les fugitifs figure un garçon de 6 ans, évadé du 4e wagon. Il serait le 237e évadé du XXe convoi ! Aron Luksenberg, né le 13 juin 1936 à Anvers, aurait sauté du train à hauteur de l’Institut St-Camillus à Bierbeek. Recueilli à l’abbaye de Bierbeek, il est ensuite caché à Wavre et adopté après la guerre. Jo Peeters a découvert une photo d’Aron ce qui permet de donner un visage à ce survivant dont toute la famille a été assassinée…
Roland Baumann
Exposition : « 236 Land(es)capes from the 20th Convoy »
Jusqu’au 14 août 2023 au Musée Juif de Belgique
Rue des Minimes 21 1000 Bruxelles
Ma-ve 10-17h & sa-di 10-18h https://www.mjb-jmb.org/
Pour en savoir plus
https://fr.wikipedia.org/wiki/Convoi_n°_20_du_19_avril_1943
http://www.democratieoubarbarie.cfwb.be/index.php?id=14921
https://kazernedossin.memorial/transport/transport-20-fr/?lang=fr
Le parcours de Simon Gronowski : https://www.cairn.info/revue-le-monde-juif-1996-2-page-27.htm
Aron Luksenberg 237e évadé : https://www.rtbf.be/article/le-memorial-kazerne-dossin-redonne-un-visage-aux-deportes-belges-vers-les-camps-de-la-mort-11110683
Parmi les divers ouvrages évoquant l’histoire du XXe convoi :
Maxime Steinberg & Laurence Schram, Transport XX Malines – Auschwitz, Musée Juif de la Déportation et de la Résistance, VUBPress, 2008