Statue de Breendonk (sur timbre)
Au musée Ianchelevici de La Louvière (Mill), une exposition temporaire tire de l’oubli l’art abstrait du sculpteur Willy Anthoons. Le Mill conserve l’oeuvre d’Idel Ianchelevici, un des plus grands artistes juifs de Belgique au vingtième siècle.
Né le 5 mai 1909 à Leova, bourgade des bords de la rivière Prut, en Bessarabie, Idel Ianchelevici est dès l’enfance, passionné de dessin et de sculpture. Vite orphelin, il est éduqué par son frère aîné et ses sœurs dans ce shtel de l’Empire russe, proche de Kishinev, une terre de pogroms, incorporée à la Roumanie en 1919. Arrivé à Liège où il a de la famille (1928), il retourne en Roumanie faire son service militaire. Le cinéaste Bernard Balteau, auteur de « Ianchelevici, une vie à l’oeuvre » (2009) et vice-président de la Fondation Ianchelevici, remarque : « Il a la chance de rencontrer des gens qui l’incitent à exercer ses talents d’artiste, tel son colonel à la caserne de Galati pour lequel il sculpte une série de bustes de voïvodes. Revenu à Liège, ses amis lui suggèrent de s’inscrire à l’Académie des Beaux-Arts où il obtient son diplôme en trois mois ! ». À l’académie, « Ian » rencontre Elisabeth Frénay, « Betty » qu’il épouse fin 1933. Ils déménagent à Bruxelles. Ian expose en 1935 au Palais des Beaux-arts de Bruxelles ses sculptures d’argile de grand format, de facture expressionniste, évoquant la vie populaire et les luttes sociales. La critique voit en lui un « Jef Lambeaux barbare » qui sculpte une « humanité primitive » et « se déchaîne devant l’argile qui contient la forme de son rêve ». Il expose à Amsterdam, La Haye et Rotterdam (36-39). En 1939, il réalise « Le plongeur et son arc » pour l’Exposition Internationale de l’Eau à Liège. La Louvière lui achète « L’Appel », sculpture monumentale d’un homme debout, la main tendue vers le ciel, érigée en 1945 au centre de la localité. Pour Ianchelevici «Un monument doit être grand, dépasser l’humain car il est l’idéal de l’humain ».

1940, Ian est inscrit au registre des Juifs. Il expose à Bruxelles (galerie la Pasture), fin 1941. Son amie Zenitta, mère d’Haroun Tazieff, le dissuade de réponde à sa convocation à la caserne Dossin. Il se cache à Maransart, puis à Auvelais et enfin près d’Alsemberg où le visitent les écrivains flamands August Vermeylen et Toussaint van Boelaere. Ian a rencontré Vermeylen à son exposition de 1935. Il a fait le portrait de cet historien de l’art, socialiste, flamingant, et judéophile, ami de Paul et Isabelle Errera, et de David van Buuren. « Ian a un réseau d’amis très fidèles et qui vont le soutenir. On conserve sa fausse carte d’identité établie au nom d’Adolphe Janssens, sculpteur, né à Soignies ! » remarque Françoise Gutman, guide du Mill. Survivant dans l’isolement et la précarité, Ian s’acharne au travail et expérimente la technique de taille directe de la pierre. Devenu citoyen belge en 1945, Ianchelevici s’inscrit durablement dans la vie artistique d’après-guerre. « Après la Libération, il crée un calendrier pour Solidarité juive, mais je ne suis pas parvenue à en retrouver un exemplaire » note Françoise qui s’intéresse aux rapports du sculpteur à la mémoire juive. Ces liens mémoriels s’affirment à travers quelques œuvres emblématiques.
« Agenouillé mais jamais à genoux » évoque ce que l’artiste a vécu pendant la guerre et le besoin de se relever. Ian crée de sa propre initiative cette sculpture commémorative de plus de 5,5m de haut dont il a fait le croquis sur un carton de bière en 1942. Il veut exprimer symboliquement que le pays occupé, mis à genoux, reste insoumis : « J’ai voulu parler de la résistance dans une forme pure, pour tout le monde. Ce que j’ai voulu exprimer, c’est la révolte, la colère, la conscience, le soulèvement de l’âme, l’insurrection du cœur, le non de la raison ». L’écrivain socialiste Louis Piérard visite son atelier et s’enthousiasme pour cette figure symbolique de la Résistance. Dans « Le Peuple », il appelle à en faire un monument national exprimant « sur une place de la capitale la reconnaissance de la Nation ». Georges Canivet, président de l’association nationale des rescapés de Breendonk, propose d’en faire un mémorial national au prisonnier politique, obtient l’aide de l’État belge et lance une souscription nationale pour financer le projet d’un coût total de 4 millions, somme énorme à l’époque. Le fort de Breendonk devient en 1947 un Mémorial et certains membres du conseil d’administration contestent l’initiative de Canivet. Des opposants au projet signalent que Ianchelevici n’est pas belge d’origine, ni prisonnier politique ! Après un long débat, l’énorme sculpture est coulée en bronze dans une fonderie de Molenbeek, Le 25 avril 1954, le monument national au prisonnier politique est inauguré par le roi Baudouin, devant le fort de Breendonk. Responsable du service pédagogique du Mill, Céline Christiaens évoque d’autres projets mémoriels conservés au musée : « Le Souffle », créé dans le cadre du concours pour un monument national à la Résistance à Liège, puis un projet de monument aux Juifs déportés d’Anvers en 1948, et enfin un monument érigé à Haïfa à la mémoire des Juifs de Galicie (1954), composé de 4 panneaux sculptés représentant la vie au shtetl, la Shoah, et le retour à la terre d’Israël. Le Mill conserve les plâtres de ces bas-reliefs, sculptés ensuite dans la pierre en taille directe.

Excellent portraitiste, Ianchelevici représente de nombreuses personnalités du monde politique, artistique et littéraire : Baudouin et Fabiola, Franz Hellens, Achille Van Acker, Camille Huysmans, Pierrre Harmel et beaucoup d’autres. Librement ou sur commande « il sculpte sur le vif de l’homme comme on dit du paysagiste qu’il peint sur le motif ». Balteau remarque : « Ian était un homme discret, mais très convivial! D’une productivité incroyable, il proposait souvent de faire le portrait de ceux qu’il rencontrait. Ses portraits séduisaient et lui attiraient des commandes de tous les milieux, lui ouvrant toutes les portes ! » Les réserves du Mill regorgent en effet de bustes de personnalités diverses, dont Fela Perelman et Yvonne Névejean, protagonistes de la cache des enfants juifs par le CDJ. Une médaille représente Hertz Jospa, lui aussi bessarabien, tout comme sa femme Yvonne. Ian affirme aussi son devoir de mémoire dans ses créations de médailles. « L’entraide» représente deux mouettes aux ailes déployées qui soutiennent un troisième oiseau, blessé. Modelée en 1942, cette médaille frappée en 1945, offerte par « les juifs reconnaissants » à ceux qui les ont caché, est rééditée en 1980 à l’initiative du Comité d’hommage des Juifs de Belgique à leurs héros et sauveurs. Le Mill conserve le plâtre et les dessins préparatoires de la médaille « Mai célébré », offerte à la reine Élisabeth par le Conseil des associations juives de Belgique en 1946, ainsi que le plâtre d’une médaille commémorant l’immigration clandestine en Palestine, commandée par Fela et Chaïm Perelman : image d’un homme nu marchant dans les flots et d’une frêle embarcation à voile. Le revers porte la citation biblique (Jérémie 31:17) en latin et en hébreu : « Tes enfants reviendront dans leur territoire ». Le Mill garde aussi le modelage d’origine d’une médaille à l’effigie de Marcel Louette, chef de la Witte Brigade et survivant de Breendonk.
En 1954, les Ianchelevici s’établissent près de Paris, dans une ancienne écurie à Maisons-Lafitte. La technique de taille directe contribue à la métamorphose du style de l’artiste qui simplifie les formes, schématise les visages, valorise les contrastes entre la pierre brute et les surfaces polies des chairs de ses personnages, modèles juvéniles aux corps allongés, épurés. Remarquable dessinateur, Ian est un magicien de la ligne claire, sans reprise et sans bavure ! Son style s’affirme surtout en Congo où il effectue plusieurs missions (1956-1959) répondant à une commande de l’État belge pour le monument Stanley à Léopoldville. Il crée trois figures monumentales, le pâtre, le pêcheur et le chasseur, dont les plâtres originaux sont exposés au Mill, avec une sélection de dessins, témoignant de l’admiration du sculpteur pour le peuple congolais. En 2017 au Mill, une exposition de l’artiste congolais Aimé Mpane évoquait ce chapitre « colonial » de l’oeuvre de Ianchelevici.

En 1984, Ian et Betty créent la Fondation Ianchelevici. La ville de La Louvière propose à l’artiste d’accueillir ses œuvres dans l’ancien palais de justice où le Musée Ianchelevici ouvre ses portes en 1987. Ian s’éteint à Maisons-Laffitte le 26 juin 1994. Directeur du Mill, Benoît Goffin résume les rapports entre l’artiste et La Louvière: « Ianchelevici n’a jamais habité ici mais fait partie intégrante de l’histoire artistique louviéroise. Il participe souvent à des expositions dès 1946, et fait les portraits de personnalités politiques marquantes tels Alexandre André, Fidèle Mengal et Léon Hurez. La fondation Ianchelevici est propriétaire des deux cents sculptures et deux mille dessins conservés au Mill qui n’est pas un mausolée Ianchelevici mais un musée vivant ! Depuis les années 1920 La Louvière est un vivier culturel avec une politique communale d’achat d’oeuvres d’art. Nous possédons aujourd’hui une collection de 1200 œuvres d’art, dont Magritte, Alechinsky, Anto Carte, Buisseret… Un miroir de l’art hennuyer! Nous manquons d’espace pour exposer ces trésors cachés, sinon lors d’expositions temporaires. Notre nouvelle exposition tire de l’oubli Willy Anthoons, co-fondateur de la Jeune Peinture Belge (1945-1948) qui expose à La Louvière en 1946, avec Ianchelevici ! La scénographie confronte des œuvres de ces deux sculpteurs, suscitant l’étonnement et l’intérêt du visiteur. » Bernard Balteau conclut : « Ianchelevici est inclassable, Juif agnostique, il aimait dire de lui-même je suis juif et je suis artiste, mais je ne suis pas un « artiste juif ». Il refusait d’être catalogué d’une quelconque manière et n’avait pas d’identité politique déclarée, malgré ses sympathies de gauche ! »
Roland Baumann
Exposition : « Willy Anthoons. L’esprit de la matière »
Jusqu’au 14 mai 2023
MiLL – Musée Ianchelevici
Place communale 21 , 7100 La Louvière
Mardi-vendredi 11-17h, sa-di 14-18h
Pour en savoir plus
https://fr.wikipedia.org/wiki/Idel_Ianchelevici
https://fr.wikipedia.org/wiki/August_Vermeylen
https://fr.wikipedia.org/wiki/Félicie_Perelman
https://fr.wikipedia.org/wiki/Yvonne_Nèvejean
https://fr.wikipedia.org/wiki/Hertz_Jospa