Judaïcausette© avec William Racimora

Né en 1960 à Bruxelles, William Racimora a été scolarisé à Ganénou – rue Américaine. Il a fait sa bar-mitzvah à la synagogue de la rue de la Clinique et a été au mouvement de jeunesse de la JJL. Après une scolarité chaotique dans divers établissements, il s’épanouit à l’université (ULB) où il fait des études de sociologie. Il a travaillé comme sociologue à l’Université Saint-Louis, FRS/FNRS ; il a été travailleur social et est aujourd’hui analyste géopolitique. Il a également été « Juif professionnel » : à savoir, directeur du Service Social Juif (1999-2004), rédacteur en chef de Contact J (2006-2010) et depuis 2005 administrateur de la Mutuelle juive d’inhumation. Dernier Racimora à Bruxelles avec ses enfants, sa famille vit en Israël, en Australie, Argentine, Brésil, Etats-Unis et en France. William est l’heureux papa de Noami et de Salomé.

DEFINITION : Quelle serait votre définition de la culture juive ?

Je pense qu’on ne peut pas parler d’une culture juive mais de cultures juives tant elles diffèrent par leurs langues, leurs gastronomies, littératures profanes, façons de prier ou de se marier, selon les communautés. Néanmoins, si ces expressions culturelles, portées par leur peuple juif à travers l’espace et le temps, diffèrent, elles puisent toutes leur origine et leur développement dans la Torah et dans le Tanakh . C’est donc une pensée qui sous-tend la civilisation juive, une pensée qui interroge l’altérité et la condition humaine. Sa dimension éthique est fondamentale.

Et donc, je parlerais d’une pensée juive unique et de cultures juives multiformes, enrichies par les terreaux dans lesquelles elles sont développées : on n’a pas vécu de la même façon au Maroc, en Pologne, en Ouzbékistan et au Yémen !

RESSENTI : Comment définiriez-vous votre culture juive ? Comment la vivez-vous ?

Alors ici c’est plus compliqué. Je dirais que ma culture juive s’est fort transformée. Je suis né Juif et je me suis toujours senti juif mais je continue à le devenir ! Avec le temps, je me suis rapproché non pas de la pratique mais de l’étude des textes.

Si bien qu’aujourd’hui, je ne peux faire l’économie de la confrontation à la Torah et au Tanakh, et aux commentaires qui s’en sont suivis, à commencer par les deux Talmud : de Jérusalem et de Babylone. Ces textes, qui ne sont pas faciles d’accès, nous interrogent sur la dimension du partage d’une humanité commune qui permet malgré tout, à chacun, de vivre suivant des normes différentes. Ce pari du judaïsme est extraordinaire.

Mon identité juive est aussi marquée par une relation particulière que j’entretiens à Israël. Je tiens au dialogue permanent – et à mon avis indispensable – entre Israël et la diaspora ; au dialogue entre les diasporas entre-elles mais encore au dialogue de chacune d’elles avec leur terre d’accueil.

Enfin, un petit mot à propos de ma fonction d’administrateur de la mutuelle juive d’inhumation le Chessed Chel Emet : c’est une institution qui est, à mes yeux, incontournable parce que pour qu’il y ait une communauté juive, il faut qu’on puisse y naître, s’y marier et y mourir. La fin des sociétés d’inhumation signerait la fin de la communauté.

MUSIQUE : Quels sont vos musiques, musiciens, « de prédilection » ?

La réponse sera directe : pour moi, c’est la musique KLEZMER ! Mes quatre grands-parents – que j’ai eu l’immense chance de connaître – parlant le yiddish, j’ai été bercé par la musicalité de cette langue et donc par la musique klezmer. C’est celle qui m’a nourri et qui continue de m’accompagner. J’aime la retrouver dans sa dimension classique, avec par exemple le clarinettiste Giora FEIDMAN , comme dans sa version revisitée, avec les KLEZMATICS.

J’ai aussi eu le plaisir de découvrir le BARCELONA GIPSY BALKAN ORCHESTRA (BGKO) , un groupe de musiciens catalans qui s’est réapproprié à la fois la musique des balkans et le klezmer. Cette rencontre avec la guitare andalouse, le syncrétisme de ces cultures différentes, me bouleverse. J’aime m’accompagner des Klezmatics ou du BGKO quand je travaille, ça me permet d’écrire des choses j’espère intéressantes !

Enfin, j’ai un goût immodéré pour la clarinette que je ne joue malheureusement pas. Je trouve que c’est le seul instrument à la fois capable de pleurer et de rire.

LITTERATURE : Quels auteurs, ouvrages, vous ont-ils touché ?

Mon rapport à la littérature juive est un rapport contemporain. J’irais d’abord vers des auteurs nord-américains tels Saul BELLOW, Isaac BASHEVIS SINGER, Chaïm POTOK, Delmore SCHWARTZ – extraordinaire, bien que moins connu et très peu traduit – ou Philip ROTH, que je découvre à 20 ans à travers Portnoy et son complexe, puis 30 ans plus tard avec La tache, récit émouvant d’une identité cachée mais incontournable.

Côté auteurs israéliens : il y a évidemment Amos OZ. Je pense que s’il n’a pas eu le prix Nobel, c’est parce qu’il était Israélien. Je pense aussi à David GROSSMAN, à ses livres avant et après la disparition de son fils, mort durant la guerre du Liban en 2006. Il est désormais habité par la mémoire de son enfant, qui plane tel un dibbouk. Il y a bien sûr Abraham B. YEHOSHUA, Zeruya SHALEV ou Yoram KANYUK. Ma sœur me parle aussi d’une prolifique génération de jeunes auteurs israéliens. Je n’ai qu’une hâte : qu’ils soient traduits ! Enfin, il y a pour moi deux auteurs juifs incontournables en littérature française : Joseph KESSEL qui m’a fait aimer la littérature à 7 ans, avec Le Lion. J’ai aussi aimé son œuvre journalistique et puis Romain GARY, qui est, selon moi, un des plus grands écrivains français du XXème siècle. Cet homme formidable, grand résistant – comme Kessel – et écrivain magnifique, a été incapable de faire face à la vieillesse ; son suicide serait presque dans la ligne de son œuvre.

ARTS PLASTIQUES : Un.e peintre, sculpteur.trice, artiste, œuvre…

Mes références sont Marc CHAGALL, Chaïm SOUTINE, Amedeo MODIGLIANI, Felix NUSSBAUM qui n’est pas assez exposé et encore Charlotte SALOMON qui me touche au plus haut point. Je pense particulièrement à son autoportrait et à ce regard annonciateur de la catastrophe, elle qui vivait en zone libre dans un monde en train de s’écrouler. Avant d’être déportée.

Une autre de ses toiles, Nuit de Cristal, semble, de loin, presque contemporaine, assez confuse, tandis qu’elle dévoile, de près, des détails glaçants : on y voit des nazis et autres bourreaux donnant des coups de pied dans le dos de Juifs allemands alignés. Cette toile m’a paralysé. Son témoignage est fondamental.

7EME ART : Quels films, réalisateurs.trices, documentaires, vous reviennent-il en mémoire ?

Là, ça va être très simple, c’est Amos GITAÏ ! L’artiste me fascine, il est pour moi un des plus grands cinéastes contemporains. Que le même homme puisse réaliser Kippour et Terre Promise relève du génie. Ma sœur a été la traductrice de ses films, de l’hébreu au français.

J’ai aussi eu un coup de cœur pour Valse avec Bachir (2008) d’Ari FOLMAN, un dessin animé qui parle de la guerre du Liban en 1982 et pour The Bubble (2006) d’Eytan FOX qui se passe à Tel Aviv.

Cela dit, je connais très mal le cinéma juif. Ma culture cinématographique est plus que lacunaire. Pas d’exploration du cinéma juif d’avant-guerre mais peut-être quelques fragments de cinéma russe…

PENSEE JUIVE : Etes-vous proche de la/d’une pensée juive /d’un.e philosophe ?

Elias Canetti et Emmanuel Levinas sont deux penseurs fondamentaux pour moi. Bien qu’ils campent des positions radicalement différentes, tous deux posent des questions essentielles auxquelles je n’ai pas de réponse. Mais l’intérêt d’une lecture philosophique n’est-il d’avoir plus de questions que de réponses ? Elias CANETTI décrit, dans Masse et Puissance, l’être humain perdu et condamné par la peur : peur des relations sociales, d’autrui, peur des contacts avec les autres, ce qui va l’immerger dans une « masse fermée ». Il associe ce terme à une communauté ou à une religion, soit à un groupe inaccessible pour ceux qui n’en font pas partie, et dans lequel on se protège de la peur. Emmanuel LEVINAS traite, lui, dans Difficile liberté, de la philosophie de l’Ethique, de la responsabilité par rapport à Autrui dans une éthique très juive, il y a aussi le travail philosophique accompli après la Shoah.

Leurs réflexions me renvoient directement à des questions que je me pose dans ma propre identité juive. Est-ce une identité ouverte vers les autres ? Est-ce une identité fermée ? Peut-on être Juif et totalement ouvert sur autrui au risque de ne plus le rester à la génération suivante ? Cette ouverture complète sur autrui ne serait-elle pas le signe avant-coureur de la disparition d’un groupe auquel je tiens particulièrement puisque j’en fais partie ?

SOUVENIR : Pourriez-vous nous confier un moment de partage et de joie de culture juive ?

Etonnamment, alors que je suis un laïc absolu, me reviennent 2 expériences liées aux fêtes et aux rites. Chaque année mes deux grands-pères, maternel et paternel, m’emmenaient à la synagogue de la rue de la Clinique pour Simha Torah. L’ambiance y était magnifique, il y avait des enfants ravis et des grands-parents joyeux pleins la synagogue. C’était en 1970.

Bien plus tard, je me suis retrouvé à un Simha Torah, dans une synagogue de Bakou, en Azerbaïdjan. Si j’ai été frappé par le rituel de la sortie de la Torah de l’armoire, je l’ai encore plus été par l’homme qui marchait et qui faisait des circonvolutions dans la synagogue en portant la Torah. Il m’est apparu comme un symbole d’une force incroyable, celui du Juif qui marche, la Loi sur les épaules, indépendamment du fait d’avoir une terre, un pays à soi et envers et contre tout, traverser le temps… L’autre souvenir s’est déroulé à Tisha beav (9 du mois de av), au Mur des Lamentations à Jérusalem. Je n’ai pas le souvenir d’avoir ressenti, ce soir-là devant le « kotel » (Mur), un aussi grand sentiment d’appartenance à une communauté. C’était viscéral alors que je n’en suis pas les lois… Ces deux moments furent mes plus belles expressions de joies juives.

Archives : Entretiens entre les rédacteurs en chef de Contact J et de Regards William Racimora, avec 15 ans de recul : « C’était très drôle, on n’était d’accord sur rien du tout ! »
1. – Ouri Wesoly et William Racimora débattent de l’avenir du MRAX, modéré par Nicolas Zomersztajn : https://www.dailymotion.com/playlist/x27s9s 25-03-2017
2. – Ouri Wesoly et William Racimora débattent sur l’affaire Al-Dura : Pourquoi plus de onze après les faits cette affaire agite-elle à ce point beaucoup de Juifs de diaspora ? Modéré par Nicolas Zomersztajn : https://www.youtube.com/watch?v=VCxtUqmitKQ 14-03-2021

Article : https://parlemento.wordpress.com/2009/03/19/retour-au-religieux-chez-les-juifs-en-diaspora/

A.K.

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