Photo : Jef Boes
Nous avions eu le grand plaisir d’accueillir Sam Touzani lors d’une judaïcausette de la rentrée. L’entretien qu’il nous a accordé est d’une telle richesse, que nous nous devons de le partager ! Merci encore à notre invité et bonne lecture à vous.
Des préjugés à l’emporte-pièce
Dans ma communauté, dite arabo-musulmane des années 70, mon entourage était plutôt antisémite : lorsque le mot « juif » était prononcé dans le quartier, à Molenbeek ou ailleurs, les gens disaient tout de suite « hachek » en guise d’excuse, comme pour atténuer le choc du mot, comme si « Juif » était un terme grossier pour celui qui le prononce et insultant pour celui qui l’écoute ! Lorsque depuis votre tendre enfance vous entendez le mot hachek qui suit le mot « al-yahūd » qui signifie « juifs » en arabe, du haut de vos 6 ans vous ne connaissez rien du monde et encore moins des juifs, mais votre entourage a déjà intégré dans votre petite tête bouclée que le « Juif » est un problème, voire un ennemi potentiel ! C’est une réalité aussi ahurissante que répandue à Molenbeek comme à Tanger. Ceci dit, malgré toute l’affection et la loyauté que j’avais vis-à-vis de ma famille et de ma communauté d’origine, j’ai rapidement senti les non-dits et les haines non assumées derrière tout cela. Avec le recul, je me dis que c’était une véritable machine à fabriquer de l’antisémitisme qui s’installait par le langage au quotidien. J’étais souvent affecté et perdu parce que cela contrastait avec la bonté et la probité de mes parents. Cette contraction difficilement acceptable m’a permis de comprendre dès mon adolescence que le Juif et la femme constituaient des boucs émissaires universels qui cristallisaient l’expression de la haine ; puis à l’âge adulte, dans la même logique, que l’antisionisme servait de paravent à ce même antisémitisme.
Face à cela, il m’a fallu déconstruire ces caricatures et développer mon libre arbitre à l’encontre de la pensée dominante chez moi. Comment ? En lisant et en m’imprégnant de romans, d’essais et d’une vision universaliste. Et puis surtout, en rencontrant des Juifs de la diaspora, de belles âmes dont certains sont devenus mes compagnons de route. Au demeurant, avant d’être juifs, ce sont d’abord mes sœurs et mes frères en humanité.
N.B. : Je revendique clairement mes origines berbéro-arabo-musulmanes, mais on devrait dire berbéro-juives-arabo-musulmanes parce qu’il ne faut pas oublier que, les Berbères furent aussi proches des juifs que des arabes et que les premiers habitants du Maroc, furent les juifs et les berbères et non les arabes qui les ont colonisés et convertis de force. Il y a aussi une grande civilisation arabe – je ne parle pas de religion, mais de civilisation, d’Averroès à Salman Rushdie en passant par le précurseur de la sociologie, Ibn Khaldoun. Bref, c’est un autre grand chapitre qui s’ouvre.
Ce serait quoi être Juif ?
Pour moi, quelqu’un qui se sent juif est beaucoup plus juif dans son cœur et dans sa tête que quelqu’un qui l’est par le sang. C’est assez bizarre et très paradoxal de voir que le judaïsme se transmet par la mère, de manière unilatérale, voire despotique. Pour ma part, cette appartenance par la mère est assez folklorique et même ridicule par certains aspects. A mon sens, la judéité ne se transmet non par le sang, mais par la culture, par la somme des expériences et des connaissances accumulées sur plusieurs générations. Je la perçois comme une tradition évolutive, une identité qui refuse de stagner et qui alimente une mémoire commune pour nous parler d’humanité. Il me semble que la grande force du judaïsme réside dans son universalité, dans sa capacité à se transmettre et à traverser les siècles. Je suis interpellé aussi par le nombre d’artistes juifs ou israéliens qui sont habités par le métissage et la fusion.
P.S. : Je me méfie de tous les communautarismes. J’ai fui celui de ma communauté d’origine et il me dérange ailleurs aussi, notamment quand il émane de la communauté juive. Je ne me gêne pas alors de le leur dire : « Est-ce que vous agissez là pour votre prochain ? Est-ce que c’est la communauté qui parle en vous ? Pourquoi versez-vous dans le communautarisme ? ».
On est toujours le juif de quelqu’un
Franz Fanon disait : « Lorsque vous entendez le mot « juif », tendez l’oreille, c’est de vous que l’on parle ». Je trouve la formule très juste. D’abord, parce qu’on est toujours le juif de quelqu’un, comme on est toujours le con ou le martyr de quelqu’un ! Mais contrairement à d’autres nations ou peuples, les Juifs ont pu, me semble-t-il, par l’étude et l’autodérision, décaler le propos et survivre à l’innommable. C’est en cela que je pense que le peuple juif, et pas forcément israélien, détient une universalité qu’on trouve difficilement ailleurs. Ils apportent toujours une part d’eux qu’ils mélangent à ce qui existe : dans la musique, la littérature, les sciences, les arts, etc. Cette alchimie des corps et des esprits est chargée en tant que telle, elle est chargée de sens, en tout cas chez moi, ça fait sens.
Je ne dirais, par contre, pas que je suis philosémite parce que je redoute des philosémites qui sont, comme dirait l’autre, des antisémites qui aiment les Juifs ! Je suis juste conscient de l’énorme héritage qu’ils nous lèguent alors que depuis plusieurs millénaires, ils subissent pogroms, massacres et exterminations. Loin de moi aussi l’idée d’idéaliser ou de victimiser les Juifs à outrance ! Je pense à David Ben Gourion qui disait à propos d’Israël : « On aspire à être un état comme les autres, avec ses prix Nobel et ses voyous ». Je trouve que c’était assez juste !
Une histoire d’exclusions
Je ne peux que constater qu’on ne pardonne pas grand-chose au peuple juif. Leurs conditions particulières, leurs exclusions ont fait partie de tous les temps en tous lieux : ils ne pouvaient pas exercer toutes les professions, ils étaient condamnés à vivre sur les bords des fleuves et des rivières et puis après la Shoah, ils ont habité près des gares pour encore pouvoir partir au pied levé. Woody Allen a réussi à traduire cette angoisse post-traumatique dans une belle tragi-comédie, en partant du particulier et en touchant à l’universel. J’ai adoré Zelig, le mec qui devient l’Autre !
Autour de la Shoah
J’ai aussi compris, tôt dans ma vie, que la Shoah était notre héritage à tous, et que si nous avions aujourd’hui le cul dans le beurre, c’est peut-être parce qu’on s’était dit : « Plus jamais, plus jamais ça » ! On a commencé à créer des nations, des états de droit, et on a pu, quand même, pendant presque plus de 60 ans, en dehors de la Bosnie-Herzégovine et de l’ex-Yougoslavie, vivre en paix ! Sans oublier le génocide des Tutsis au Rwanda ni la guerre qui est à aujourd’hui à nos portes.
C’est néanmoins après la Deuxième Guerre mondiale et après la Shoah que la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, que les principes fondamentaux de liberté, de conscience, de liberté d’expression, d’aller et venir sont arrivés ! Tout ça s’est construit au-dessus et après ces atrocités.
Et donc, quand on me demande pourquoi je suis « sensible » à la Shoah, je réponds parce que je suis profondément Juif de cœur, mais d’abord Juif par la mémoire. Parce qu’on ne peut ni avancer dans l’Histoire ni avoir des projets si on ne regarde pas dans le rétroviseur de l’Histoire, si on ne regarde pas les choses comme elles se sont réellement passées, sans nier le passé et sans nier le réel par la même occasion.
Ma lutte contre le racisme et l’antisémitisme dans les écoles
Lorsque je fais des animations pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme dans les écoles, j’entends d’insupportables clichés et préjugés sur la communauté juive Alors, d’emblée, je demande aux élèves combien de catholiques et de chrétiens pensent-ils qu’il y a dans le monde. Les réponses avoisinent entre 1 et 2 milliards. Même question et même réponse pour les musulmans. Et mêmes question et réponse pour les juifs ! Le chiffre le plus bas était 150 millions ! Alors je les informe des 13 millions de Juifs dans le monde, du fait que beaucoup vivent en Israël et à New York et que la moitié de ces personnes n’est pas croyante. Voilà comment on commence à déconstruire un cliché qui prend sa source dans un antisémitisme bien ancré, aussi bien chez les musulmans que chez les cathos du fond de château. Puis, on passe par l’antisémitisme originel et par la mort de Jésus qui lui-même était juif, on fait semblant de l’oublier. Ça aussi, je l’ai vu dans l’ancrage très catho en Wallonie, en Flandre et à Bruxelles !
Mon métier de comédien me permet de faire un travail quasi sociologique, du fait que je parle à beaucoup d’élèves et mesure, au fil des années, comment la pensée évolue…ou pas, en fonction des thématiques, de l’actualité et du contexte qu’on aborde. Et comme le contexte est souvent plus fort que le cortex, je peux dire que j’entends des choses assez « surprenantes ».
Et en tant que laïc, féministe, universaliste qui lutte contre l’antisémitisme, les préjugés m’horripilent plus que tout, d’autant plus qu’il y avait des antisémites chez moi ! Donc, j’ai été à bonne école pour comprendre comment la pensée se construit, comment l’idéologie s’installe, comment l’islamisme produit de la haine, etc. Et tout cela est dû à beaucoup d’ignorance. Et lorsqu’on creuse un peu plus, on s’aperçoit que la coquille est vide et que les gens colportent des idées complètement fascisantes, d’un autre âge, sans retenir les effroyables leçons d’un passé proche. Et là, je leur dis : STOP ! On s’arrête, on regarde ce qui s’est passé pour mieux se projeter.
Une culture de la transmission
Quand on parle de culture, de manière générale, et en particulier de culture juive, il y a une volonté de transmettre sans imposer. Je ne parle pas de l’aspect dogmatique qu’il peut y avoir dans le judaïsme en termes de religion, mais de la culture, qui se différencie énormément. Et ce n’est pas simple dans le judaïsme parce que, contrairement à l’islam qui est une religion dogmatique, prosélyte et totalisante, les dimensions sont multiples. Le judaïsme est une religion bien sûr, mais c’est une culture, une/des tradition.s, des langue.s : le yiddish, l’hébreu, le judéo-espagnol, : c’est une espèce de patchwork, en permanence, de tout ! Et j’aime plus que tout l’idée de métissage. Cette idée de penser au pluriel est riche pour soi et pour les autres. C’est comme la flamme d’une bougie qui en allume une autre, elle ne perd rien de sa vigueur et permet d’éclairer l’ensemble avec plus de force, de chaleur et de beauté.
Heureux hasards
Alors que la lutte contre l’antisémitisme fait partie de mes combats, le fait d’avoir des amis « feujs » ne s’est jamais décidé, ça s’est toujours fait « naturellement ». C’est toujours après coup que j’ai appris que ces personnes que j’appréciais étaient juives. Nos relations ne sont pas nées autour de cela. Ce sont des rencontres faites d’abord autour d’êtres qui ont la capacité d’intégrer et d’assimiler le monde entier. Voilà ce que fait le judaïsme : il absorbe le monde entier dans un énorme patchwork.
A.K.
Pour en savoir plus :