« Die Kuranten », la naissance de la presse juive

Extrait du Dinstogishe Kurant du 5 aout 1686

D’aout 1686 à décembre 1687 est publié deux fois par semaine le journal Die Kuranten écrit par et pour des Juifs en langue yiddish à Amsterdam. Ce journal serait, selon l’expression de Max Weinreich (grand linguiste yiddish), « la grand-mère de la presse Yiddish ». Mais comment et dans quel contexte s’est créé ce journal dont l’existence aura été plus que courte ?

Durant l’été 1902, le libraire d’Etz Haïm, la bibliothèque de la synagogue portugaise d’Amsterdam, se promène dans les rues de la capitale. David Montezinos de son nom, s’arrête auprès d’un marchand de livre ambulant. Son œil avertit de bibliophile se pose sur un ouvrage rédigé en Yiddish. Il se rend rapidement compte qu’il vient de faire une découverte phénoménale : un volume contenant une centaine de journaux publiés entre 1686 et 1687 titré Dinstogishe Kurant et Fraytogishe Kurant. Cette découverte est exceptionnelle, car en ce début de 20e siècle, personne n’a jamais entendu parler de Die Kuranten et ce, depuis la fin de son édition. Pire encore, aucune autre trace ou archive de celui-ci n’a été découvert depuis. L’analyse de ces textes revêt d’une importance capitale lorsqu’il s’agit de comprendre le contexte de la communauté juive Ashkénaze à Amsterdam au 17e siècle.

Ce journal est considéré comme le premier exemple de presse édité par et pour des Juifs. Cependant, il existe depuis 1672 la Gazeta de Amsterdam, un journal économique imprimé par David de Castro Tartas. Cette gazette publiée en espagnole et en ladino, s’interdit toute allusion au judaïsme pour éviter toutes difficultés aux lecteurs en Espagne et au Portugal. Il semble néanmoins que la grande majorité des lecteurs étaient les Juifs séfarades d’Amsterdam.

La gazeta de Amsterdam publié en 1672

Si au 15e et au 16e siècle de nombreux Juifs séfarades fuient l’inquisition espagnole et portugaise pour s’installer au Pays-Bas, le 17e siècle voit arriver un grand nombre d’ashkénazes à Amsterdam. Uri Phoebus Halevi, le fondateur de Die Kuranten a une vision totalement différente de celle David de Castro Tartas. Celui-ci désire rendre accessible à sa communauté les informations du monde qui concernent directement les Juifs. En effet, Die Kuranten est en réalité composé de textes traduit en yiddish issus d’autres journaux publiés en néerlandais ou en allemand. À cette époque, la communauté ashkénaze est pauvre et relativement peu instruite par rapport à la communauté séfarade. Même si la majorité d’entre eux comprend et parle l’allemand, très peu sont capable de le lire, le yiddish utilisant des caractères hébraïques. Uri désire donner à ses coreligionnaires une alternative qu’ils pourraient comprendre.

Malheureusement, les publications de Die Kuranten ne semblent pas trouver leur public. Un an seulement après la première publication, Uri cédera son journal par manque de fonds. Fait intéressant néanmoins, c’est David de Castro Tartas, l’éditeur de la Gazeta de Amsterdam qui reprendra la main. Celui-ci ne trahira aucunement la vision d’Uri et Die Kuranten gardera globalement la même forme en continuant de partager aux yiddishophones les nouvelles juives du monde. Seul changement majeur, le bihebdomadaire ne publie plus qu’un numéro par semaine et devient Die Kurant (kuranten étant la forme plurielle de kurant).

Le dernier numéro retrouvé date du 5 décembre 1687, sans qu’aucune mention n’indique que les publications allaient s’arrêter. Selon l’historienne Hilde Pach, il y a peu de chance que les publications aient continué longtemps après celle-ci. Pour elle, proposer une presse yiddish dans ce contexte était un pari risqué. Comme nous l’avons dit plus tôt, la communauté ashkénaze est alors très pauvre et ne pouvait probablement pas se permettre de souscrire à un abonnement. Même la Gazetta de Amsterdam ne survivra pas longtemps et arrêtera ses publications en 1702, après une trentaine d’années d’existence.

Vue d’une extension entre la synagogue portugaise et la grande synagogue d’Amsterdam au 17e siècle. La synagogue portugaise à gauche et la synagogue allemande à droite

Mais l’histoire de Die Kuranten ne s’arrête pas à la fin de sa publication. Après que les textes aient été retrouvés par David Montezinos, plusieurs philologues du yiddish auront eu l’occasion de travailler sur cette littérature. La bibliothèque Etz Haïm où demeuraient les textes sera cependant pillée par le nazis durant la Seconde Guerre Mondiale et ceux-ci seront restitués en 1946. Ils auront même droit à une exposition au musée Anne Frank en 1969 intitulé : « La presse juive aux Pays-Bas et en Allemagne 1674-1940 ».

Cette exposition sera la seule et unique fois ou seront montrés les archives de Die Kuranten au grand public. Dans les années 70, ces ouvrages disparaissent à nouveau. La bibliothèque Etz Haïm a envoyé de nombreux écrits à la Bibliothèque nationale universitaire juive de Jérusalem (aujourd’hui appelée Bibliothèque nationale d’Israël) en 1978. Les numéros de Die kuranten auraient pu s’y trouver, mais ceux-ci ne seraient jamais arrivés à Jérusalem. Il est également possible que ceux-ci aient simplement été volés à Etz Haïm comme le précise Hilde Pach. Que nos lecteurs se rassurent, l’ensemble des textes avaient d’ores et déjà été photographiés et photocopiés, laissant ainsi aux chercheurs la possibilité de continuer leurs études.

L’étude de la presse en tout temps est une affaire historique importante. En effet, la façon dont l’information est traitée et diffusée nous permet de comprendre des contextes et paradigmes parfois très différents du notre. De plus, cela doit nous renvoyer et nous questionner à la façon dont nous consommons l’information. 

Yonathan Kreisman

Source :

La majorité des sources ne sont malheureusement pas disponible en français

https://fr.wikipedia.org/wiki/Max_Weinreich
https://en.wikipedia.org/wiki/Die_Kuranten
https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_Yiddish_newspapers_and_periodicals
https://www.the-low-countries.com/article/the-worlds-first-yiddish-newspaper-was-printed-in-amsterdam
https://www.joodsmonument.nl/nl/page/443530/david-montezinos
https://hildepach.nl/the-short-lived-blossoming-of-the-yiddish-press-in-the-netherlands/
https://hildepach.nl/arranging-reality-the-editing-mechanisms-of-the-worlds-first-yiddish-newspaper-the-kurant-amsterdam-1686-1687/
Thèse de doctorat de Hilde Pach : https://pure.uva.nl/ws/files/2072011/142314_thesis.pdf
https://www.tandfonline.com/doi/pdf/10.1080/0449010X.1986.10703649
https://www.tandfonline.com/doi/pdf/10.1080/0449010X.1986.10703650

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