Ali Eniss : Débarcadère face à la place de l’Olympe
Tirage moderne d’après un négatif sur verre
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Jusqu’au 21 avril 2024, au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (MAHJ) à Paris, une remarquable exposition photographique fait découvrir l’histoire fascinante de la communauté juive de Salonique au temps de son apogée.

Ville cosmopolite et capitale de la Macédoine, Salonique, à la Belle Époque, est à la fois le coeur industriel de l’Empire ottoman, le foyer de la modernité turque, et la « Jérusalem des Balkans ». Comme le note l’helléniste Victor Bérard en 1896, Salonique «n’est pas turque », un tiers seulement de sa population est musulmane : «Salonique n’est pas grecque, ni serbe, ni bulgare […] Salonique est juive. » Ses habitants sont en effet majoritairement juifs, romaniotes (Juifs hellénisés), ashkénazes et surtout séfarades, auxquels s’ajoutent les sabbatéens, ou dönme, Juifs convertis à l’islam et dont la communauté remonte à la conversion de leur messie Sabbataï Tsevi (1666). Rejetés comme apostats par les Juifs et vus avec suspicion par les musulmans qui les considèrent comme des crypto-Juifs, ils pratiquent une stricte endogamie. Vers 1900, des sabbatéens occupent de nombreuses fonctions dans l’administration ottomane et comptent de grandes familles d’entrepreneurs. Figure emblématique de l’ascension sociale des sabbatéens, le maire de Salonique, Hamdi bey, dote sa ville d’équipements modernes : éclairage au gaz, réseau d’eau potable, élargissement du quai maritime et des rues, réseau de tramway.
La communauté juive compte une classe supérieure (la djente alta) très influente, qui contribue au développement de l’éducation et à l’amélioration des conditions sanitaires de la ville, une importante classe moyenne (los medianeros), très active dans la vie économique et sociale : commerçants, artisans spécialisés, employés des sociétés internationales (banques, comptoirs commerciaux, assurances) et professions libérales (enseignants, médecins, avocats). Le petit peuple est largement majoritaire (djente bacha) : marchands ambulants, boutiquiers, journaliers et ouvriers non qualifiés, vivant dans la précarité et trop pauvres pour payer les taxes communautaires. Les femmes, sous-payées, travaillent, avant leur mariage, notamment dans les filatures et les manufactures, telles les cigarières de la Régie des tabacs qu’immortalise la chanson judéo-espagnole La Cigarrera.

L’exposition du MAHJ présente une sélection de la très riche collection d’images de l’Empire ottoman constituée par Pierre de Gigord qui a fait don au musée de près de 400 photographies et documents. Spécialiste de l’histoire de la photographie dans l’Empire ottoman, Catherine Pinguet a sélectionné les images exposées, parmi lesquelles figurent les tirages albuminés du premier photographe local, Paul Zepdji, les négatifs inédits d’Ali Eniss, de précieux autochromes, procédé de photographie couleur commercialisé par les frères Lumière, différents albums de photographes amateurs, des documents du service photographique de l’armée française d’Orient, ainsi que de nombreuses cartes postales, des brochures et magazines divers, retraçant en images la vie de la ville avant le déclin de sa communauté juive. Dans l’exposition, tout comme dans l’excellente publication qui l’accompagne, Catherine Pinguet restitue le quotidien des habitants et les mutations de la ville : animation des rues, activités commerciales et corporations de métiers, nouveaux édifices, quartiers résidentiels, banlieue pauvre où naissent les premières industries…
Les images de l’exposition nous font découvrir toute une société juive locale : hommes et femmes saisies dans leurs costumes traditionnels, artisans, portefaix, commerçants, membres de l’oligarchie, liés à l’Europe par des attaches familiales et commerciales. On découvre la modernisation de la ville : les quais et la Tour blanche, les cafés, les restaurants et les lieux de divertissements, le quartier des Campagnes où résident les notables, les quartiers pauvres et les industries naissantes, qui font de Salonique la première ville ouvrière de l’Empire ottoman. Cette chronique en images de la vie quotidienne à Salonique à la Belle Époque se complète de représentations de grands événements, tels que la « révolution » jeune-turque de juillet 1908 et le grand incendie d’août 1917, qui détruit à jamais les quartiers historiques de la communauté juive. L’exposition retrace ainsi une fascinante histoire visuelle de Salonique entre 1870 et 1920.

Tirage moderne d’après un négatif sur verre. mahJ
Pour rappel, fondée en 315 av. notre ère par le roi de Macédoine et conquise en 148 av. notre ère par les Romains, Thessalonique est la ville où l’apôtre Paul vient prêcher le christianisme. Visitant la cité vers 1169, le voyageur juif Benjamin de Tudèle mentionne cinq cents familles gréco-juives, ainsi que de petites communautés de Juifs venus de Serbie et d’Italie. Conquise par les Ottomans en 1430, la ville prend le nom de Selânik, ou Salonique. Suite à l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492, de nombreux réfugiés séfarades viennent s’installer dans la ville. Ils sont près de 20 000 vers 1500. En 1512 est crée la première imprimerie juive. Sous le pouvoir ottoman, la communauté juive jouit de la liberté de culte et d’une autonomie interne en matière d’organisation. En 1856, un rescrit impérial déclare l’égalité de tous les citoyens de l’Empire, sans distinction religieuse, ethnique ou linguistique. Les débuts de l’industrialisation voient aussi l’essor d’une presse juive : revue El Lunar (1864), journal judéo-espagnol La Epoca (1874). En 1873 s’ouvre la première école de l’Alliance israélite universelle.

Tirage moderne d’après un négatif celluloïd
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Épreuve albuminée
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Paul Zepdji, d’origine arménienne, ouvre le premier grand studio de photographie à Salonique, au milieu des années 1870. Il photographie par exemple des portefaix juifs dont les corporations détiennent à Salonique un quasi-monopole. Ali Eniss, interprète (drogman) au consulat d’Allemagne, est un passionné de photographie. Il visite l’Exposition universelle de Paris en 1900, puis séjourne à Vienne où un professionnel l’initie aux différentes techniques photos. Il photographie Salonique jusqu’en 1912 et déménage ensuite à Istanbul, dans le quartier moderne de Şişli, où vivent de nombreux Selânikli (« Saloniciens », surnom donné par les Turcs aux sabbatéens). Bien après sa mort (1948), lors de la destruction de son ancien immeuble, ses négatifs sur plaques de verre sont découverts par des chiffonniers qui les revendent aux antiquaires. Ses photos, très bien conservées, capturent toute l’animation de Salonique, la foule à la gare et sur le front de mer : femmes juives en costume traditionnel ou vêtues à l’européenne, hommes coiffés de fez, de chapeaux, de turbans. Il photographie le quartier résidentiel des Campagnes, notamment lors de la construction de la Nouvelle Mosquée (Yeni Camii) des sabbatéens. Par contre, il s’intéresse peu aux quartiers déshérités, à l’ouest, où se sont installées les premières industries. Ali Eniss immortalise les petits métiers, tels ces pêcheurs et dockers juifs, documente des industries locales telle l’importante brasserie Olympos, montre les quais de la gare de Salonique voisine du faubourg Hirsch, un quartier juif construit pour reloger les sinistrés de l’incendie de 1890 avec l’aide financière du baron Maurice de Hirsch et qui accueille en 1903 et en 1905, les réfugiés juifs de Kichinev et d’Odessa, fuyant les pogroms russes. De cette même gare partira le premier convoi de Juifs Salonique pour Birkenau, le 15 mars 1943.

Vers 1905, Tirage moderne d’après un négatif sur verre
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La première guerre balkanique oppose la Serbie, la Bulgarie et la Grèce à l’Empire ottoman. Le 10 novembre 1912, les troupes grecques entrent dans la ville, suivies par les bulgares le lendemain. Les jours qui suivent, la communauté juive subit des exactions sans précédent : viols, pillages et vandalisme de boutiques et d’habitations, hommes battus en pleine rue… En 1915 débarquent à Salonique des troupes françaises, anglaises et italiennes qui vont affronter les Bulgares sur le front de Macédoine. Le grand incendie de 1917 ravage un tiers de la ville, surtout les quartiers juifs, détruisant les archives communales et plus de trente synagogues. En 1923, le traité de Lausanne règle l’échange de populations entre la Grèce et la Turquie. Salonique vit alors l’arrivée massive des réfugiés grecs d’Asie mineure et le départ forcé des musulmans, y compris les sabbatéens. L’occupation allemande début avril 1941 frappe à mort une communauté juive en déclin depuis 1912. Le cimetière juif est rasé à partir de décembre 1941. De mars à août 1943, l’écrasante majorité des Juifs de Salonique sont déportés et assassinés à Birkenau. Le génocide nazi et les spoliations s’accompagnent d’une volonté d’effacer toute trace des Juifs à Salonique. Le quartier Baron Hirsch, les rues Allatini, Saul Modiano, Saadi Halévi, Carasso prennent des noms grecs sur décision des autorités municipales…
Roland Baumann
Exposition : Salonique, « Jérusalem des Balkans », 1870-1920
Musée d’art et d’histoire du Judaïsme Hôtel de Saint-Aignan 71, rue du Temple 75003 Paris
Mardi, jeudi, vendredi : 11h-18h ; Mercredi : 11h-21h ; Samedi et dimanche : 10h-19h
Informations www.mahj.org
Pour en savoir plus
Histoire des Juifs à Salonique — Wikipédia (wikipedia.org)
Romaniotes — Wikipédia (wikipedia.org)
Sabbatéens — Wikipédia (wikipedia.org)
Sabbataï Tsevi — Wikipédia (wikipedia.org)
Dönme — Wikipédia (wikipedia.org)
Thessalonique — Wikipédia (wikipedia.org)
Entretien exclusif avec Pierre de Gigord | Luxus Magazine (luxus-plus.com) :
https://magazine.luxus-plus.com/rencontre-avec-pierre-de-gigord-donateur-dune-rarissime-et-eblouissante-collection-de-photographies-anciennes-au-mahj/