Quoi de neuf? Singer? Encore? La Destruction de Kreshev – I.B.Singer

On retrouvera dans ce petit opus la condensation de l’univers caractéristique de l’auteur, décrypté avec plus d’ampleur dans ses grandes fresques familiales (La famille Moskat, le Domaine, La Corne de Bélier) : le cadre classique de la bourgade juive où prévaut la loi religieuse, sa hiérarchie, ses notables, ses érudits, ses artisans et colporteurs, ses laissés pour compte à la marge, vivant d’expédients, dépourvus de tout sentiment d’appartenance et de tout scrupule.

Le narrateur est ici Satan, boulon défectueux de la création ou part inavouable de la nature humaine projetée sur une figure repoussante qui tire un malin plaisir à déconstruire l’ordre établi. Un rabbin respectable se voit dans l’obligation de marier sa fille Lise, jeune femme timide mais animée d’une curiosité intellectuelle bridée par la tradition. Il n’est pas rare chez Singer qu’en dépit de leur absence de la vie domestique, les maris soient souvent plus chaleureux et maternants que leurs épouses, mères froides et distantes, enkystées dans leur propre rancœur et maîtrisant à peine leur sourde rivalité à l’égard de leurs filles.

La jeune femme tombe éperdument amoureuse d’un jeune prodige talmudiste, esprit vif et brillant, pressenti comme futur rabbin de la communauté. Une fois mariés, les jeunes époux entretiennent une relation d’amour intense, les isolant du reste du monde, formant un duo fusionnel dont rien a priori ne viendrait troubler l’harmonie. C’est sans compter avec l’ingéniosité du Démon, qui fait naître dans l’esprit du jeune époux des fantasmes érotiques condamnés par la Loi mais n’en exerçant pas moins un attrait irrésistible.

Se refusant à déplaire à son époux, la jeune mariée accepte de s’engage dans une relation adultérine avec un cocher, séducteur amoral aux multiples aventures avec les paysannes des villages avoisinants. Mais jouer avec le feu suppose maîtriser l’incendie. Lise tombe sous l’emprise de son amant et le mari est dévoré de jalousie. Il est en réalité la proie de secousses sabbataïstes qui annoncent la fin de l’exil.

Le talmudiste orthodoxe se transforme en sectataire hérétique, affirmant que le venue du Messie est annoncée par la transgression totale de la Loi. Ce qui est licite devient illicite et ce qui est interdit est au contraire grandement encouragé. Mais adopter la posture d’un Saint Pécheur est un exercice délicat. La tradition hassidique enseigne que la rédemption, loin d’être collective, devient individuelle. Il appartient désormais à chacun de délivrer ses propres étincelles de sainteté prisonnières de la kippa. Mais plonger dans l’Autre Côté est un exercice dangereux réservé aux personnalités qui conjuguent finesse de l’interprétation analytique, érudition, et solidité morale résistant à la fascination exercée par le Mal.

Le trio transgressif sera découvert, déclenchant la réprobation générale. Le séducteur est emprisonné , insensible au scandale et à son propre sort. Le jeune marié est condamné à une peine infâmante, le contraignant à déambuler dans les rues sous les injures et vociférations d’une foule irrationnelle qui ne lui pardonne pas son impiété. Il disparaît du jour au lendemain, abandonnant son épouse, cloîtrée dans la maison familiale. Seule face à l’opprobre, la jeune femme reste meurtrie par la désillusion et la révélation douloureuse de s’être trompée, de s’être offerte sans réserve et d’avoir attribué tant de qualités à un être qui en était dépourvu.

L’amour est une création du Mal. Il aveugle, affole, pervertit. Accablée par cet isolement, la jeune femme se pend. Elle est enterrée en dehors du cimetière, à la sortie de la bourgade. Elle ne verra pas l’incendie qui emporte toutes les habitations et laissera désormais une terre désolée qui ne reprendra jamais vie. Plus tard, seule la tombe de la jeune femme deviendra un lieu de pèlerinage. Révulsé à l’idée de tuer un animal pour se nourrir, Singer avait renoncé à l’abattage rituel pour devenir végétarien.

Revisitant ici l’épisode biblique de Sodome et Gomorrhe, il souligne combien la frontière entre le licite et l’illicite peut s’avérer trompeuse. De la trop grande rigidité de la loi naissent des tensions qui trouvent leur résolution dans des chemins de traverse que l’on nomme la mystique. Mais celle- ci n’échappe pas à la nécessité de reformuler ses propres balises, aussi étranges soient- elles, sous peine d’être absorbée dans un nihilisme mortifère, qui laisse le peuple démuni et sans espoir.

Isabelle Telerman.

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