Jacob Glatstein-Voyage à rebours-Ed.L’Antilope 2022.
Omer Meir Wellber-Les absences de Haïm Birkner-Ed. du sous-sol.2022.
La libre traduction française du premier titre ( littéralement « Quand Yash est parti ») associe les mots voyage* et à rebours**. Le premier laisserait évoquer le symbolisme baudelairien qui fait du voyage une échappée hors de l’ennui et de la laideur. Quant au second, il renvoie à un autre roman célèbre qui fit quitter à son auteur le clan naturaliste pour rejoindre une esthétique décadente fin de siècle. Rien de tout cela chez Glatstein. Considéré comme un des plus grands poètes yiddish du XXème siècle, appartenant au mouvement d’avant-garde In zikh, qui se proposait de renouveler les thèmes et le rythme de la poésie yiddish, Glatstein réaffirme, dans ce récit en prose, que le monde juif qui fut le sien considéra rarement le voyage comme un agrément mais bien plus comme une absence de choix, une nécessité impérative à la survie. Ayant quitté sa Pologne natale pour la terre promise américaine, Yash retraverse l’Atlantique vingt ans plus tard pour se rendre au chevet de sa mère malade. Dans ce microcosme flottant, où les passagers sont contraints de se fréquenter et de se partager l’espace en dépit de leurs origines sociales ,que définit leur type de cabine, l’éloignement de la terre ferme autorise une intimité aussi immédiate qu’insoupçonnée parmi les membres de cette assemblée disparate. Yash recueille quantité de confidences inattendues, observe la fraternité des petits groupes, soudés autour d’une idéologie, l’étrange composition de couples mal assortis. Dans les conversations arrosées se prolongeant tard dans la nuit, s’affrontent préjugés et visions du monde incompatibles, frustration et agressivité, constat amer d’une solitude sentimentale, espérance d’une vie meilleure, le tout formant un tableau expressionniste de personnages tendres, agités, grotesques dans leurs excès.
La traversée terminée, le voyage se poursuit en train jusqu’à Paris, où le narrateur se retrouve au Dôme, attablé avec un autre écrivain. Dans un échange inconfortable teinté de rivalité est évoqué la mort de Bialik et les propos prémonitoires sur l’absence d’avenir juif en Europe, ayant laissé à l’époque son auditoire aux prises avec un déchirement inexprimable. Quittant Paris, le voyageur traverse la Belgique( il rend hommage au Roi Albert décédé d’une chute mortelle à Marche-les-Dames), l’Allemagne, dont il perçoit l’inéluctable vengeance de l’humiliation du traité de Versailles ,orchestrée méthodiquement depuis la prise de pouvoir d’un certain Adolf Hitler et dont les Juifs allemands sont les premiers à faire les frais. Enfin, le retour en terre polonaise charrie quantité de souvenirs: le quartier Parga, les lampadaires le long de la Vistule, la cavalerie cosaque altière et imprévisible dans sa sauvagerie lors des processions dans la Vieille Ville. Vitalité, dialogues émaillés d’expressions imagées, de métaphores sarcastiques, les déploiements existentiels interrompus par des rebondissements loufoques placent Glatstein aux côtés de Sholem Aleichem ( on songe aux Etoiles Vagabondes***) et de Peretz**** (son observation anthropologique minutieuse des populations oubliées du Shtetl). Toutefois, le voyage craquèle d’américanisme factice que le héros solitaire pensait avoir suffisamment endossé. L’Europe est à présent haïe pour avoir déraciné tout ancrage historique . La blessure d’en être irrémédiablement exclu reste profonde.
Autres lieux, autres voyages, autres retours qui forment une boucle existentielle scandée par la répétition d’évènements aux échos identiques, joués par des protagonistes différents. Wellber nous emmène dans le ghetto de Budapest et à ce qui a constitué plus tard l’affaire Kastner( magistralement expliquée dans un chapitre du Septième million de Tom Segev*****) Quelles compromissions inavouées et demeurées inavouables, même lors d’un retentissant procès, ont été actées pour aboutir au sauvetage des siens ? Enfant choyé d’un couple parental qui cache jalousement les réelles circonstances de sa formation, envoyé de justesse en Eretz Israel, berné par la promesse fallacieuse de retrouvailles familiales futures, Haïm Birkner se retrouve seul dans un pays où ne coulent ni lait ni miel. Incapable de s’établir durablement dans un lieu ou dans un lien, il quitte le kibboutz qui l’a accueilli et entame une vie chaotique faite de petits boulots et de petits mensonges, où il côtoie d’autres survivants accablés par leur culpabilité d’avoir participé aux rouages de l’extermination pour sauver leur propre peau. Il fuit obligations parentales et militaires en trafiquant son identité, reproduisant la stratégie de survie qu’ont adopté ses parents jadis, jusqu’au moment où le destin lui renvoie la manivelle. Le voyage consiste ici à faire dérouler les différentes bandes de la mémoire, entretenant un dialogue choral les unes avec les autres. Comme un acteur seul en scène qui change constamment de costume, le protagoniste est à la fois l’enfant investi et protégé, lâché brutalement dans un monde hostile, le jeune homme timide séduit par une femme décidée, le veuf dévasté, le père fuyant et lâche, l’adulte amer et parasité par une colère inextinguible. Il répète les mêmes phrases, dans divers lieux appartenant à diverses tranches de vie , s’adressant à différents interlocuteurs dont les visages se superposent, se brouillent et disparaissent à jamais. Réquisitoire féroce contre un pays englouti dans ses compromissions politiciennes avec les fanatiques religieux, qui se vide de ses éléments restés fidèles à un idéal désormais dévoyé, Wellber rend toutefois hommage au poète Natan Alterman, figure mythique de la poésie israélienne ,qui arpenta longtemps les terrasses de Dizengoff. Dans une séquence burlesque, digne d’un éclat de la Comedia dell’Arte, le narrateur lance imprudemment sur une table une valise abandonnée contenant un revolver chargé. Le coup part, blessant inopinément l’icône littéraire, procédé efficace pour envoyer au tapis toute forme de référence ou d’autorité symbolique.
Le retour à l’origine résulte ici d’une constatation amère, rendant toute fuite illusoire face à la force magnétique irrésistible du passé qui condamne l’individu à de multiples tentatives de ressusciter un paradis à jamais perdu. Le voyage est dès lors une énième variation de l’observation freudienne: il faut parfois s’éloigner très fort avant de revenir à soi.
Isabelle Telerman.
*L’Invitation au voyage. Charles Beaudelaire. Les Fleurs du Mal. 1857.
**A rebours. Joris-Karl Huysmans. Folio Classiques.2022.
***Etoiles Vagabondes. Sholem Aleichem. Ed. le Tripode. 2020.
****Les oubliés du Shtetl. Terre Humaine. Plon 2007.
***** Le Septième Million. Tom Segev. Liana Levi piccolo.2003.