Erwin Blumenfeld : les tribulations d’un photographe (1930-1950)

Double autoportrait au Linhoff, Paris, 1938, Surimpression, Coll. famille Blumenfeld

Le Musée Juif de Belgique (MJB) accueille une exposition sur Erwin Blumenfeld, artiste touche-à-tout qui révolutionna la photographie de mode.

Inaugurée l’an dernier au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (MAHJ) de Paris, cette exposition de photographies d’Erwin Blumenfeld et de documents d’époque retrace les grands moments de sa carrière et évoque ses pérégrinations, d’Europe aux USA. Né à Berlin le 26 janvier 1897 dans une famille de la bourgeoisie juive, Erwin a dix ans lorsque son oncle l’initie à la photographie en lui offrant une « box camera ». Il réalise son premier autoportrait photographique à 13 ans. Suite au décès de son père (1913), la fabrique familiale de parapluies fait faillite, contraignant Erwin à devenir apprenti dans une firme de confection féminine. Attiré par la bohème des artistes, il rencontre au Café des Westens les écrivains juifs Walter Mehring, Salomo Friedländer et Else Lasker-Schüler. Appelé à la guerre, Erwin est ambulancier. Son frère cadet Heinz est tué à la fin du conflit. Actif avec son ami George Grosz au sein du dadaïsme berlinois, Blumenfeld part bientôt à Amsterdam y retrouver sa fiancée, Lena Citroen, d’origine séfarade. Il travaille dans un magasin de prêt-à-porter, peint, écrit, compose des collages sous le pseudonyme de Jan Bloomfield, s’essaie à la vente d’art d’avant-garde avec Paul Citroen, cousin de Lena, rencontré à Berlin, et avec lequel il crée la « Holland-Dada-Centrale », branche hollandaise de Dada. Il correspond avec les dadaïstes Richard Huelsenbeck et Tristan Tzara (Samuel Rosenstock). En 1921, il épouse Lena à Amsterdam. Ils auront trois enfants : Lisette (1922), Heinz (1925) et Frank Yorick (1932). Avec l’aide financière de la famille Citroen, Erwin ouvre une boutique de maroquinerie pour dames.

« Comme il ne me restait pas d’autre solution, je devins photographe. Tout le monde m’en dissuadait. Les peintres ratés devenaient étalagistes, les étalagistes ratés devenaient photographes. Mais photographe, quelle déchéance ! » Erwin Blumenfeld

Depuis l’enfance Blumenfeld est photographe amateur. Lors d’un voyage en Camargue avec Lena en 1928, il photographie des gitans au pèlerinage des Saintes-Maries-de-la-Mer. En 1932, il emménage dans un nouveau magasin, y installe une chambre noire et équipé d’un appareil photo à soufflet Voigtländer Bergheil se lance dans le portrait de clientes. Blumenfeld crée de nombreux photomontages depuis 1916. Après l’arrivée au pouvoir de Hitler, il réalise la série de photomontages « Gueules de l’horreur ». Ces oeuvres le rapprochent du dadaïste juif berlinois John Heartfield, mais dans ses photomontages pour la revue communiste AIZ, celui-ci fait de Hitler un instrument du capitalisme, tandis que le Führer de Blumenfeld incarne la mort. Vers 1937, il crée sa série « Le Minotaure », ou « Le Dictateur », cliché d’une tête de veau surmontant un buste antique. Nommant la revue surréaliste éditée par le critique d’art Tériade, le Minotaure, monstre mythologique à corps d’homme et tête de taureau, est en vogue chez les artistes, témoignant d’une fascination pour l’animalité de l’homme, mais pour Blumenfeld il évoque aussi la brutalité nazie.

Three Heads of Diana (Trois têtes de Diane) New York, 1942, Paru dans Life, 26 octobre 1942Collection famille Blumenfeld 

En voyage aux Pays-Bas, Geneviève, la fille du peintre Georges Rouault, découvre les photos de Blumenfeld dans la vitrine de sa boutique, et propose de l’introduire dans les milieux d’art parisiens. En faillite, Erwin part à Paris et, grâce à Geneviève, rencontre le monde de l’avant-garde, réalisant de nombreux portraits de personnalités. La commande d’une image publicitaire pour Monsavon lui permet de faire venir sa famille à Paris. En février 1937, il publie sa première couverture pour le magazine Votre Beauté. D’emblée, Blumenfeld adopte une vision moderne : cadrages serrés et compositions novatrices. Dans son atelier à Montparnasse, inspiré par la photographie surréaliste de Man Ray, il multiplie les expérimentations, en particulier dans la représentation du corps féminin. Usant d’accessoires (voiles, verres dépolis, miroirs) et d’éclairages complexes, il retravaille ses images en chambre noire : masquage, surimpression, solarisation… Multipliant les effets, il métamorphose ses modèles dans des compositions proches de l’abstraction. Il photographie aussi la cathédrale de Rouen, Notre-Dame de Paris, les sculptures de Maillol et de Matisse, des oeuvres d’art africain et amérindien au musée de l’Homme… Il publie ses photos dans Paris Magazine, Arts & Métiers graphiques, la revue Verve, dirigée par Tériade. Admiratif de son travail, le photographe Cecil Beaton le présente à Michel de Brunhoff, rédacteur en chef de Vogue Paris, qui l’engage. Blumenfeld affirme son talent dans sa série d’images du mannequin Lisa Fonssagrives, en équilibre sur la tour Eiffel, parues dans l’édition de mai 1939 de Vogue.

Do you part for the Red Cross, New York, 1945, Variante de la couverture de 
Vogue, Coll. famille Blumenfeld.

Parti à New York l’été 1939, Blumenfeld est reçu chez Life et à Harper’s Bazaar, magazine avec lequel il signe un contrat pour couvrir la mode parisienne. De retour à Paris, le déclenchement de la guerre place ce Juif allemand dans une situation difficile. En mai 1940, il est interné, puis transféré d’un camp à l’autre, notamment au Vernet d’Ariège. Il arrive finalement au camp de Catus-Cavalier (Lot) dont le commandant gaulliste transfère ses prisonniers en « zone libre », à Agen, où la famille Blumenfeld se réunit et passe six mois, en résidence surveillée. Erwin parvient à obtenir des visas d’entrée aux États-Unis. Installés à Marseille, les Blumenfeld s’embarquent en mai 1941 pour New York. Leur cargo fait escale à Alger, Oran, puis Casablanca, où les passagers restent en quarantaine. Après un faux-départ, ils sont débarqués et internés au camp de Sidi El Ayachi. Avec l’aide de la société d’aide aux immigrants juifs, ils s’embarquent enfin à bord d’un navire portugais.

Garde, Camp de Sidi-el-Ayachi, Maroc, juillet 1941, Coll. famille Blumenfeld
The Women who Serve (Les femmes en service), New York, 1943, Variante de la couverture de Harper’s Bazaar, 1er juillet 1943, Collection famille Blumenfeld 

Les Blumenfeld arrivent à New York le 9 août 1941. Erwin commence à travailler pour Harper’s Bazaar. Sa carrière explose : installé dans son studio près de Central Park (1943) il devient l’un des photographes de mode les plus connus et les mieux payés. En 1944, il quitte Harper’s Bazaar et travaille en indépendant, réalisant les couvertures de prestigieux magazines, tout en répondant à de nombreuses commandes publicitaires. Acharné à imposer ses visions esthétiques aux directeurs artistiques de magazines commerciaux, il se flatte d’introduire « l’art en contrebande », poursuivant ses expérimentations artistiques autour du corps féminin et affirmant sa liberté créative dans l’exploration des formes, des couleurs et du mouvement. Il perfectionne ses techniques parisiennes pour élaborer un répertoire d’une grande originalité, caractérisé par la simplification des lignes et l’économie des formes. Son travail sur la couleur lui ouvre de nouveaux horizons. L’exposition montre un ensemble inédit de photographies de cérémonies des Indiens Pueblos du Nouveau-Mexique, prises lors de la fête annuelle de cette communauté et témoignant d’une grande proximité de Blumenfeld avec les danseurs dont ses images capturent les chorégraphies. Devenu citoyen américain (1946), ses photos figurent en bonne place aux expositions collectives du MoMA : In and Out of Focus: A Survey of Today’s Photography (1948), Color Photography (1950), Abstraction in Photography (1951). Puisant dans les arts visuels de l’Antiquité à la période moderne. il recrée parfois des toiles célèbres, comme La Jeune Fille à la perle de Vermeer, mais le plus souvent, ses allusions sont plus subtiles avec des modèles adoptant des poses inspirées d’icones de la peinture telles La Naissance de Vénus de Botticelli ou Les Poseuses de Seurat. Ses nus drapés traduisent sa fascination pour la sculpture.

Salute to Freedom  (Hommage à la liberté), New York, 1945, Paru dans Harper’s Bazaar, août 1945 Collection famille Blumenfeld

En 1955, Blumenfeld cesse sa collaboration avec Vogue et se tourne vers la publicité pour de nombreuses marques. Il travaille sur l’ouvrage « Mes 100 meilleures photos », voyage beaucoup, en Europe et en Amérique centrale. Son Einbildungsroman, récit autobiographique, rédigé en allemand à la fin de sa vie (traduction française : « Jadis et Daguerre »), est parsemé de citations témoignant de sa vaste culture littéraire. Erwin Blumenfeld décède à Rome d’un infarctus, l’été 1969. Fin brutale d’une carrière prodigieuse, menée à travers les tribulations de l’exil et à l’ombre de la Shoa.

Roland Baumann

Deer Dance (Danse du cerf), San Ildefonso, Nouveau-Mexique, 1947, Coll. famille Blumenfeld

Pour en savoir plus :

Exposition : « Erwin Blumenfeld. Photography. 1930-1950 » ; jusqu’au 4 février 2024

Musée Juif de Belgique

Rue des Minimes 21, 1000 Bruxelles

Mardi à vendredi 10:00 – 17:00 ; Samedi et dimanche 10:00 – 18:00 (Lundi Fermé)

Site-web : mjb-jmb.org

Pour en savoir plus

https://fr.wikipedia.org/wiki/Erwin_Blumenfeld

https://www.vogue.fr/culture/article/les-tribulations-d-erwin-blumenfeld-mahj

Débats autour de l’exposition Blumenfeld au MAHJ : 1) https://www.youtube.com/watch?v=mOatCAe82j0 ; 2) https://www.youtube.com/watch?v=oZMhCa07Ca8

Documentaire BBC Four « The Man Who Shot Beautiful Women » (Nick Watson, 2013). Ce film biographique est projeté dans l’exposition du MJB en version sous-titrée. Version originale (sans sous-titres)  https://www.youtube.com/watch?v=ZpAvzvs7R-w

Et surtout explorez l’excellent site https://erwinblumenfeld.com/

https://en.wikipedia.org/wiki/Box_camera

https://fr.wikipedia.org/wiki/Café_des_Westens

https://fr.wikipedia.org/wiki/Walter_Mehring (la version française de cet article oublie de mentionner que W. Mehring était juif)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Else_Lasker-Schüler

https://fr.wikipedia.org/wiki/Salomo_Friedlaender

https://fr.wikipedia.org/wiki/George_Grosz

https://fr.wikipedia.org/wiki/Première_foire_internationale_Dada

https://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Citroen

https://fr.wikipedia.org/wiki/Richard_Huelsenbeck

https://fr.wikipedia.org/wiki/Tristan_Tzara

Les enfants Blumenfeld : Lisette, Heinz (Henri/Henry) et Frank Yorick

https://artdaily.cc/news/50038/Lisette-Blumenfeld-Georges–89–succumbs-to-complications-of-Crohn-s-Disease

– Captivant récit d’histoire familiale (en français) par Henri Blumenfeld dans une longue interview d’histoire orale réalisée en 2011 par le U.S. Holocaust Memorial Museum (3 parties) https://collections.ushmm.org/search/catalog/irn43631

https://en.wikipedia.org/wiki/Yorick_Blumenfeld

Son premier appareil photo professionnel, le Voigtländer Bergheil

1) http://camera-wiki.org/wiki/Bergheil ; 2) https://www.youtube.com/watch?v=6jnaxAY3VEg

https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Heartfield

https://fr.wikipedia.org/wiki/Arts_et_Métiers_graphiques

https://fr.wikipedia.org/wiki/Verve_(revue)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Société_d’aide_aux_immigrants_juifs

https://fr.wikipedia.org/wiki/Pueblos

 

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