Dernière exposition avant travaux au MJB : “Passage”

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Ultime exposition du Musée Juif de Belgique (MJB), avant sa fermeture pour travaux, Passage incite le visiteur à la réflexion sur l’idée de transformation, de passages entre le sacré et le profane, l’intime et le collectif, le passé et le présent… Dix ans après le sanglant attentat du 24 mai 2014, ce « point final » d’un programme d’expositions commencé il y a plus de vingt ans dans les anciens bâtiments de la Deutsche Schule,  rue des Minimes, se veut aussi un questionnement sur le nouveau MJB à venir…

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Nous découvrons d’abord le « pays fou » de Charlemagne Palestine : AA BATT BEARR BARR MITZVAHH INN MESHUGAHLANDDD. Une partie de cette installation ludique, accumulation de jouets en peluches, et en particulier de Teddy Bears, était exposée au Jewish Museum de New York en 2017. En 2018, sa grande exposition de peluches multicolores et de chiffons bariolés :

AA SSCHMMETTRROOSSPPECCTIVVE envahissait l’espace de Bozar, où l’artiste s’était produit en 1974 pour un concert-performance, sa première visite en Belgique. Il explique : C’est une exposition de schmattès, de chiffons ! Tout au long de leur histoire, les Juifs étaient exclus des guildes et forcés de travailler avec des vêtements de seconde main. Nous avons fait de la cage d’escalier du musée une sorte de « favela », couvrant les murs et la rampe d’escalier de chiffons pour évoquer la pauvreté vécue par mes ancêtres. Nous avons travaillé sur place à cette installation pendant près de deux semaines avec une équipe de 10 personnes! C’est un Gesamtkunstwerk, une œuvre d’art totale, avec de la musique et une « salle magique » de vidéos avec un light-show. Je viens de la génération des hippies, de l’art psychédélique et de l’opposition à la guerre du Vietnam! Les grands Teddy Bears ont été réalisés à ma demande par deux femmes artistes, mais une bonne partie des peluches viennent de Los Angeles où j’en avais rassemblé 18000 pour un grand show! Cette « Bear Mitzvah », renvoie au Teddy Bear, inventé à Brooklyn par un couple d’immigrants juifs. On voit à l’entrée de l’expo ma photo prise lors de ma propre bar-mitsvah. Palestine est mon nom de famille. Je suis né Haim Moshé Palestine, que mes parents ont changé en Charles Martin. Tout le monde m’appelait Charlie, ce que je détestais. Ma mère et moi, avons alors trouvé le prénom Charlemagne en lisant un livre pour enfants qui racontait l’histoire du célèbre empereur carolingien, né près de Liège. J’ignorais alors qu’un jour je viendrais habiter en Belgique, où je vis depuis plus de 20 ans! 

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Sa “Mitzvah de l’ours” a pour protagoniste un Teddy Bear, coiffé d’une kippa, muni d’un talit, et accompagné d’un minyan d’ours. Chaim Moshe Palestine est né à Brooklyn, en 1947. Ses parents étaient des immigrants juifs : père d’Odessa, mère de Biélorussie. À 8 ans, il rejoint une chorale juive. Pionnier de la scène musicale d’avant-garde à New York, il qualifie lui-même son style de “maximaliste”, combinant de la musique répétitive avec des airs klezmer et du folklore russe. Aujourd’hui, il est célèbre pour ses accumulations d’animaux en peluche et de schmattès. Enfant, il possédait des animaux en peluche auxquels il était très attaché. Un jour, à ses 10 ans, il rentre de l’école et découvre que ces peluches ont disparu, jetées par ses parents qui le considéraient trop vieux pour de tels jouets. Nostalgie de l’enfance, sa passion des peluches est aussi un hommage aux immigrés juifs : le Bear Mitzvah Boy est un enfant d’immigrés. Comme le souligne Charlemagne Palestine, le Teddy Bear a été inventé par Morris et Rose Michtom, des immigrants juifs de Russie, établis à Brooklyn. Ce jouet, nommé d’après le président Theodore Roosevelt, est vite devenu un jouet américain iconique, révélateur de l’apport crucial des immigrés juifs à la construction de l’identité américaine. En imaginant sa “bar-mitsvah de l’ours” en l’honneur du Teddy Bear, Charlemagne Palestine crée un monde fantastique dans lequel jouets en peluche et chiffons s’offrent à notre admiration et notre amour pour mieux nous aider à vivre pleinement, de notre toute petite enfance jusqu’à l’article de la mort.

 

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La seconde partie de l’exposition Passage propose un dialogue autour du textile et de son patrimoine juif, en croisant les collections du MJB, du Centre de la Culture Judéo-Marocaine et des interventions d’artistes contemporains (Jennifer Bornstein, Richard Moszkowicz, Elise Peroi, Arlette Vermeiren).  Judaica textiles provenant tant du monde séfarade que d’Europe de l’Est, entre art et artisanat. L’introduction à ce second parcours dans l’exposition du MJB rappelle la place centrale des femmes dans le travail du textile, en soi, une pratique rituelle, avec ses symboles, ses lieux de mémoire et ses liens au sacré. Le tissu n’est jamais une simple parure mais porteur de sens, d’une expression collective d’inscription dans une communauté dont les rituels sont toujours réinventés.

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Salle 1 : « L’instant ». Richard Moszkowicz, né en 1945, de parents juifs polonais, fait de l’art outsider. Ses fragments de texte calligraphiés renvoient à « l’ordinaire des actions quotidiennes », dans une perspective de mémoire. Deuxième salle : « Le souvenir ». Dressés sur un socle, quatre mappot ou langes de circoncision, datés du 19e siècle, provenant d’Arlon et d’Anvers. Produits d’une tradition qui s’est développée surtout le long du Rhin : lors de la circoncision on pose le bébé sur ce tissu qu’ensuite on coupe en quatre bandes, cousues bout à bout, et sur lesquelles on brode, ou on peint, le nom de l’enfant, celui du père, et des bénédictions. Quand l’enfant a trois ans, avec son père, il apporte sa mappa à la synagogue où elle servira à envelopper les rouleaux de la Torah. La 3e salle, « L’ordinaire », questionne l’aspect quotidien du textile avec la plus ancienne pièce exposée : un Sederzwëhl alsacien, ou « serviette de Séder »  de 1738, pièce de lin blanc terminée par de la dentelle et brodée. Le décor naïf brodé sur ce linge de Pessah montre en haut Adam et Eve de part et d’autre de l’arbre de la connaissance auquel s’enroule le serpent qui offre le fruit défendu à Eve, plus bas  Abraham s’apprête à sacrifier Isaac sur l’autel lorsque l’ange arrête son geste… La 4e et dernière salle évoque « Le sacré » : rideau de synagogue, mantelets de la Torah, et Le plaisir des nœuds et des couleurs, une pièce « magique » entièrement crée sur place par Arlette Vermeiren qui, s’inspirant des rideaux de synagogue, réalise un grand voile translucide et coloré à l’aide de papiers noués : «  J’ai une passion des nœuds. Je travailler avec des nœuds et des papiers d’orange ! Je suis une voleuse de papiers d’oranges qui sont très solides et agréables à travailler ! » déclare en souriant cet artiste de 86 ans, spécialiste du textile et de la tapisserie, fille et petite-fille de couturières.

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Le propos de cette deuxième partie de l’exposition du MJB interpelle, certes… mais les textes du petit guide du visiteur et les cartels accompagnant les tissus juifs exposés ne nous livrent que des informations très fragmentaires et génériques sur la provenance de ces textiles. Ils ne nous communiquent pas les histoires collectives ou intimes auxquelles ces objets rituels étaient associés avant d’entrer dans les collections du musée. La dernière salle, habitée par la remarquable création d’Arlette Vermeiren, montre un mantelet de la Torah en velours bleu et fil d’or, provenant de Smyrne, daté de 1949 et utilisé par la communauté de rite portugais dans la synagogue Beth Moshe d’Anvers. Ce tissu, dédié à la mémoire de Claire et Nelly Arouete, habitant Forest et déportées en septembre 1943 à Auschwitz, semble le seul textile de l’exposition à transmettre au visiteur un fragment tangible d’histoire juive. Tous les autres tissus exposés, plus ou moins chargés de symboles, n’en restent pas moins muets quant à leur histoire communautaire et familiale… Quel(le)s étaient leurs auteur(e)s ? Un patrimoine juif précieux, mais dépourvu d’histoire et de mémoire vivante à transmettre ? Les photographies de presse de l’exposition réalisées pour le MJB témoignent du dépouillement de la scénographie des salles où les Judaica textiles exposés se révèlent bien peu narratifs… Comment dialoguent-ils avec de l’art contemporain ?

 

Roland Baumann

Exposition Passage, jusqu’au 1 septembre 2024

Musée Juif de Belgique

Rue des Minimes 21, 1000 Bruxelles

Mardi-vendredi 10 – 17h ; samedi-dimanche 10-18h

mjb-jmb.org

https://www.mjb-jmb.org/passage-textiles-rituals/

 

Pour en savoir plus

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Charlemagne_Palestine

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Favela

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Charlemagne

 

https://www.jewishvirtuallibrary.org/rose-and-morris-michtom

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Objet_de_culte_juif

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mappa_(judaïsme)

 

http://www.judaisme-alsalor.fr/traditio/pessah/sederzwehl/sederzwehl.htm

 

Vermeiren

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