Marcel Proust

Notre automne aura célébré ce 18 novembre le centième anniversaire de la mort de Marcel Proust.
Occasion de lire ou relire La Recherche, les biographies désormais classiques de George Painter et de Jean- Yves Tadié, mais aussi, parmi les multiples publications consacrées à l’auteur, deux ouvrages récents qui portent chacun sur les rapports que Proust entretenait avec le monde juif et cette partie de lui- même, reliée à l’héritage familial maternel.
Avec sa clarté habituelle, Antoine Compagnon oriente son travail- entrepris pour contrer l’immobilisme forcé du confinement de 2020 et enrichi par les commentaires de nombreux internautes proustiens- sur la réception de l’œuvre de Proust, après son décès, et plus particulièrement , son rapport à la judéité.
Pour ce faire, il démarre à partir dune des dernières lettres de Proust dans laquelle celui-ci déplore que son état de santé l’empêche de poursuivre le rituel observé par son grand-père maternel, à savoir aller déposer, dans le carré juif du cimetière du Père Lachaise, un caillou sur les tombes des défunts.
Et Proust de noter que ce grand -père respectueux du rituel n’en maîtrise plus la signification.
La généalogie maternelle de l’écrivain illustre le parcours d’une famille juive alsacienne, depuis l’égalité des droits octroyés par la Révolution, la création du Consistoire par Napoléon et l’intégration confortable au sein d’une société bourgeoise, dont la consécration pourrait advenir par un mariage avec un ou une représentante du monde chrétien. C’est peut- être la raison pour laquelle Nathé Weil, le grand- père maternel de Proust, n’aura émis aucune opposition ferme à l’union de sa fille Jeanne avec le docteur Adrien Proust, issu d’une petite bourgeoisie catholique paysanne.
Ce passage est cité dans les articles consacrés à Proust, publiés pour certains dans les semaines qui suivent sa disparition.
Que ce soit dans la revue Menorah ou le Jewish Chronicle à Londres, le rapport à la judéité chez Proust est souligné sans ambiguïté aux yeux des critiques, qui sont de jeunes intellectuels juifs acquis à la cause sioniste ( la Déclaration Balfour a lieu en novembre 1917)et qui voient dans la Recherche une dénonciation du status diasporique violemment remis en cause par l’Affaire Dreyfus. En 1923, Albert Cohen publie, dans la Revue Juive,un article où il loue l’apport juif proustien comme un facteur « d’antidessechement de l’esprit français, trop rationnel et desséché ».C’est le scepticisme juif, conséquence de l’exil, qu’on retrouve dans les multiples digressions des phrases proustiennes et qui donne voix à toute la complexité et aux contradictions de l’être juif. D’autres y verront l’attitude d’un censeur d’un franco- judaïsme déjudaïsé ou y décèleront encore des influences kabbalistiques.
A l’opposé, certains critiques contesteront la pertinence des origines juives de Proust pour la compréhension de son œuvre.
L’antisémitisme littéraire d’entre deux – guerres tiendra à distance le caractère supposé juif chez Proust, écartant ainsi le risque d’envahissement sémitique d’une culture nationale. Tout au plus accordera – t-on à Proust une analogie à Montaigne, né de mère juive et dont l’affection particulière accordée à La Boétie le rattacherait au monde des invertis. Catholique par son père, né de mère juive, familier de certains rites symboliques du judaïsme( comme celui du caillou au cimetière ) Proust ne contestera jamais cet état de fait et se postera en fin observateur à la frontière entre deux milieux qui se côtoient mais se fréquentent peu.

Si les thèmes multiples de la Recherche sont l’Amour,ses duperies et ses pratiques inavouées,l’Art et la création artistique,dépositaires de l’éternité,l’Affaire y est omniprésente, obsédante, s’infiltrant inexorablement dans toutes les strates sociétales et venant ainsi ternir la fascination que pourrait exercer l’aristocratie du faubourg Saint -Germain auprès d’un observateur.Mais elle donne au personnage de Swann l’impulsion nécessaire à l’affirmation de sa judéité,rejoignant le camp des dreyfusards en dépit de la stupéfaction du duc de Guermantes.

L’ironie de Proust pointant les torsions contradictoires d’une bourgeoisie juive en quête de respectabilité et soucieuse de faire disparaitre certains stigmates indélébiles a été interprétée comme un un anti judaïsme rejecteur masquant une haine de soi.
Il n’épargne pas davantage la vulgarité inculte de Madame Verdurin, ni la décrépitude décadente du Baron de Charlus, ce qui lui vaudrait aujourd’hui d’être taxé d’homophobie et constituerait, au regard de sa biographie, un non sens complet.

Que Proust ait été frileux face à toute transformation sociétale, respectueux des grandes entités hiérarchiques comme l’Armée, l’Eglise ( il déplorera la loi de 1905 dans ce qu’elle éloigne le sacré du quotidien), il a bien senti que l’Affaire ébranle non seulement la branche maternelle mais la société toute entière et impose qu’on choisisse son camp.
S’il admire l’écrivain Barrès ( Proust sera toute sa vie dans une quête de reconnaissance, ce qui le fera adopter à certains moments une obséquiosité irritante), il se tient à distance de la violence nationaliste qui encense le sol et la foi chrétienne.
Il n’y a pas ,comme le suggère Birnbaum, d’adieu au monde juif.
Le monde juif demeure dans sa dimension familiale, durant la scolarité ( les disciples juifs du lycée Condorcet qui, dans des parcours très divers, conserveront un lien avec Marcel), dans le salon de Madame Strauss, née Geneviève Halévy ( qui inspirera, par sa vivacité d’esprit le personnage d’Oriane de Guermantes). Que la Recherche ne soit pas régie par cette seule dimension est une évidence.
Mais elle souligne la dignité qu’une communauté peut maintenir face à une hostilité menaçante dont on n’avait pas anticipé les véritables dimensions.


Isabelle Telerman.

Antoine Compagnon-Proust du côté juif-Gallimard-2022.
Pierre Birnbaum- L’adieu au monde juif.Seuil 2022.

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