Simone Veil, mon héroïne de Leila Slimani et Pascal Lemaître

©Pascal Lemaitre, éditions de l’Aube 2017

Un objet littéraire admirable et étonnant. Un joyau d’une perfection absolue.

« Depuis mon adolescence, un portrait de Simone Veil est accroché au-dessus de mon bureau. Sur cette photographie, elle porte un chemisier blanc et ses longs cheveux noirs sont détachés. Son regard fixe l’objectif avec une détermination qui impressionne. Elle est belle comme une star de cinéma. C’était mon héroïne à moi. » Dans cet écrit lapidaire, Leïla Slimani rend hommage au parcours de Simone Veil, à ses combats, à son engagement. Illustré par Pascal Lemaître, le texte est fort et bouleversant.

Très gros coup de cœur !

A l’heure où les femmes sont en train de perdre un peu partout ce droit tant combattu pour l’avortement, tant aux Etats-Unis qu’en Europe, il est urgent de lire le livre de Leila Slimani, illustré par Pascal Lemaitre, Simone Veil, mon héroïne, sorti en 2017. Connue pour sa plume aiguisée et son combat pour la dignité des femmes, l’auteure livre ici une confession d’amour et d’admiration intense.

C’est par hasard, dans un lieu inattendu, que je suis tombée cet été sur ce que l’on peut qualifier de petit bijou. J’ai été bouleversée par ce que l’on qualifie de livre-objet. Attirée par les deux noms féminins, j’ai pris ce petit livre et à peine ouvert, j’ai été kidnappée instantanément par les dessins de Pascal Lemaître, qui ouvrent cette merveille.

©Pascal Lemaitre, éditions de l’Aube 2017

Un écrin hors format de 15cm sur 15 cm de la très atypique, délicieuse et élégante collection Les Illustrés aux Editions de l’Aube. Il renferme un texte très court de seize pages de Leila Slimani, vingt-sept dessins en noir et blanc du prodigieux et prolifique illustrateur belge Pascal Lemaitre et douze citations de Simone Veil.

Le contenu du texte et des dessins, relate les éléments clé de la vie de Simone Veil, traite de son combat politique alors qu’elle est ministre de la Santé sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, pour que naisse la loi relative à l’interruption volontaire de grossesse, dite loi Veil, encadrant une dépénalisation de l’avortement en France et adoptée le 17 janvier 1975. Leila Slimani y déclare son admiration pour cette grande dame, rescapée de la Shoah, qui deviendra la première femme présidente de l’Union européenne. Elle y parle de son combat contre le pouvoir des hommes et les hommes de pouvoir. La référence à la Shoah y est très présente. C’est un récit autobiographique, dans lequel l’auteure rend un hommage intense et poignant à cette grande féministe française que personne n’impressionnait.

©Pascal Lemaitre, éditions de l’Aube 2017

Les croquis évoquent ce que le texte dit ou le complètent, tant sur son combat pour le droit à l’avortement que sur sa vie. Ils sont forts, percutants et offrent de nombreux symboles, comme savent si brillamment le faire les dessinateurs de presse ou de livres. Ils n’ont que quelques traits de crayon(s) sur une petite surface, ne s’encombrent donc pas de détails et sont dès lors très efficaces. Pascal Lemaître les qualifie de « dessins à idées, comme du dessin de presse, avec comme fil conducteur la traversée et l’avancée de Simone Veil dans le livre. »

©Pascal Lemaitre, éditions de l’Aube 2017

Le mariage entre le texte et les dessins est parfait et harmonise l’ensemble de manière à en faire un véritable objet littéraire. Chacun permet à l’autre de mieux exister et lui donne plus de force. Un bijou d’une perfection totale à (s’) offrir.

Paule Gut

L’entretien

Comment à été réalisé ce livre? Comment les dessins ont-ils été choisis et par qui? Pascal Lemaitre nous répond et nous éclaire sur la particularité du format.

Paule Gut : Vous avez eu de nombreuses collaborations avec les Éditions de l’Aube ? Comment se décident-elles et se passent-elles en général, et comment cela s’est passé pour « Simone Veil, mon héroïne » avec Leila Slimani ?

Pascal Lemaître : Les éditions de l’Aube ont été fondées en 1987 par Jean Viard, directeur de recherche en sociologie au CNRS et Marion Hennebert. Leur devise est « Editeur engagé, auteurs du monde». Notre première collaboration date de 2014 quand j’ai illustré « La part du colibri » de Pierre Rabhi. Depuis lors, j’ai accompagné une trentaine de livres de mes commentaires dessinés. Le texte de Leïla Slimani est une réédition issue du 1.

P.G. : Qui décide du nombre de dessins et de leur place ?

P.L. : Le livre. La collection « les illustrés » est carrée. Soit 20×20 ou 15×15 cm. Il faut atteindre un certain nombre de pages pour créer un livre et non un dépliant ( car parfois les textes sont bien courts). Selon la pagination nécessaire, je crée des dessins et parfois des mises en scène typographiques. Je dois évidemment penser au rythme de succession des illustrations en simples pages ou doubles-pages et ce qui me semble intéressant à souligner conceptuellement. Dans le cadre du livre sur Simone Veil, j’ai proposé que soient ajoutées des pages de citations après le texte de Leïla Slimani pour donner corps au livre et répondre à ma propre curiosité.

P.G. : Faites-vous vos dessins selon le texte ou est-ce l’auteur qui vous demande des dessins, en tout ou en partie ?

P.L. : Je m’imprègne du texte, me documente, fais des recherches et puis me lance dans les dessins. Ils sont ensuite soumis aux auteurs et autrices pour approbation. Je suis très libre et nous n’avons jamais essuyé de refus jusqu’à présent.

Un questionnement sur ma légitimité à aborder le sujet

P.G. : Dès l’ouverture du livre, j’ai eu un très gros coup de cœur, happée et subjuguée par votre trait et vos dessins. C’est voulu de kidnapper ainsi le lecteur par vos premiers croquis ?

P.L. : En vérité, j’ai eu des difficultés à trouver la bonne piste illustrative. J’ai écouté, réécouté Simone Veil. J’ai regardé et reregardé les reportages sur Auschwitz qui m’ont plongé dans une profonde tristesse et un questionnement sur ma légitimité à aborder ce sujet. Zoran Music peut représenter les camps, pas moi (- Peintre et graveur italo-slovène, né en 1909 et mort en 2005. En novembre 1944, il est fait prisonnier et choisit d’aller à Dachau plutôt que de faire partie de la Waffen-SS – NDLR). Cependant j’ai continué en me disant que je pouvais participer à la préservation de la mémoire de ce qu’on ne peut jamais jamais oublier. Comment évoquer les camps sans les représenter ? J’avais fait un dessin du chien Cerbère pour représenter l’horreur, mais mon camarade Olivier Boruchowitch, qui fut rédacteur en chef de « Regards » me signala que je ne pouvais pas représenter la réalité des camps par de la mythologie. J’étais dans un cul-de-sac. C’est en pensant à l’attitude physique de Simone Veil devant les députés de l’Assemblée nationale en 1974 quand elle défendit l’IVG que j’ai eu un début d’idée. L’image d’une femme droite et stoïque. Je me suis levé de ma chaise et ai marché très droit d’une façon volontaire et en faisant ces pas, j’ai vu Simone Veil traverser les barbelés jusqu’à les déchirer et ensuite continuer sa route courageuse jusqu’au bout du livre. Cette recherche d’idée par le corps m’a été inspiré par mon épouse danseuse et chorégraphe, Emmanuèle Phuon. Pour revenir à votre question, oui, la mise en scène du livre passe par des premières images qui invitent à suivre un chemin, une pensée, un point de vue.

P.G. : Pourquoi la dame de la citation « Je ne suis pas militante dans l’âme », n’a-t-elle pas de visage ?

P.L. : C’est lié à la suite de la phrase, à la solidarité aux femmes qui souffrent, qui sont considérées comme objets et dont l’identité est rayée.

P.G. : Utilisez-vous l’ultra-simplicité de votre trait noir sans couleur et l’absence de détails pour avoir plus d’impact ?

P.G. : Oui, et je suis un homme du trait et vu que la collection est imprimée en noir et blanc ou en deux couleurs, ça colle bien. Aussi le noir et blanc correspond bien au monde des auteurs qui construisent cette collection des « Illustrés ».

Simone Veil, mon héroïne, Leila Slimani et Pascal Lemaitre, Le 1/ Éditions de l’Aube, collection Les Illustrés, 2017, 96 p., 10€

Pascal Lemaitre, né en 1967, est un auteur et illustrateur indépendant belge. Il a suivi les cours de l’École Nationale Supérieure des Arts Visuels de la Cambre à Bruxelles où il enseigne maintenant. Sa biographie est impressionnante, ses collaborations dépassent les frontières et les océans, la liste de ses prix est longue. Je vous invite à visiter son site, vous serez surpris de voir que vous avez tous (eu) des livres illustrés par ce dessinateur d’exception. Site internet remarquable : www.pascallemaitre.com https://editionsdelaube.fr/nos-collections/les-illustres/ https://emmanuele-phuon.com/

Leïla Slimani est une journaliste et auteure franco-marocaine, née à Rabat en 1981. Elle est l’auteure de quatre romans, dont Chanson douce, Prix Goncourt 2016 et de nombreux autres ouvrages et participations à des collectifs.

Pour l’intégralité du discours de Simone Veil, veuillez cliquer sur le lien de l’Assemblée nationale française:
https://youtu.be/45MOc6PYoY8

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