Sonia Delaunay, Robes simultanées (trois femmes, formes, couleurs), 1925Huile sur toile,
Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, Madrid. ©Pracusa S.A.
L’avant Garde en Ukraine au Musée Thyssen à Madrid
À Madrid, une exposition d’art ukrainien du début du 20e siècle souligne l’importance du patrimoine artistique dans la défense d’une identité nationale menacée. Parmi ces œuvres des créations d’artistes juifs…
Ouverte le 29 novembre, au musée Thyssen-Bornemisza, l’exposition « Dans l’œil du cyclone. Avant-garde en Ukraine, 1900-1930 », a été très médiatisée dans la presse espagnole qui compare la venue à Madrid des œuvres du Musée national d’art d’Ukraine au sauvetage des oeuvres du Prado pendant la guerre d’Espagne. Francesca Thyssen-Bornemisza et l’historien d’art ukrainien Konstantin Akinsha sont à l’origine de cette exposition visant à préserver des œuvres d’art en péril tout en valorisant le patrimoine ukrainien. Suite à l’invasion russe, ils lancent l’initiative Museums for Ukraine afin de diffuser l’information sur les dommages culturels causés par la guerre et mobiliser les musées européens en faveur de l’Ukraine dont l’invasion est aussi une offensive de guerre culturelle. La culture et l’art ukrainiens sont la cible des envahisseurs. Selon le président Zelensky dans son message vidéo diffusé à l’inauguration de l’exposition, celle-ci montre ce que la Russie essaie de détruire et aussi à quel point l’Ukraine est connectée à l’Europe.
L’exposition offre un aperçu de l’art moderniste ukrainien et de ses différents courants. L’essor de cette avant-garde se déroule dans un contexte socio-politique complexe : Grande Guerre et révolutions de 1917, suivies par l’indépendance de l’Ukraine, la guerre civile russe, et la création de l’Ukraine soviétique. La tentative de forger une culture visuelle nationale dans ce pays à la géopolitique complexe, partagé entre les empires austro-hongrois et russe avant 1914, suscite une polyphonie de styles et de courants. L’art ukrainien connaît une vraie renaissance dans cette période d’expérimentation artistique. l’avant-garde ukrainienne est en liens étroits avec les courants avant-gardistes d’Europe occidentale, en particulier à Paris. « Dans l’oeil du cyclone » réunit quelque 70 œuvres, peintures, dessins, collages et créations théâtrales. L’avant-garde ukrainienne a longtemps été englobée dans « l’art russe ». De nombreux artistes ukrainiens sont juifs. Souvent, leur carrière commence à Kiev, puis se déplace, parfois via Paris ou l’Allemagne, vers Moscou. Ils sont liés à la fois à l’histoire de l’avant-garde ukrainienne, russe, juive et occidentale. Ainsi, Sonia Delaunay (1885-1979) est née en Ukraine à Hradyzk, au bord du Dniepr. Fille de Hanna Terk et Eli Stern, juifs d’Odessa, elle est adoptée par son oncle, Henri Terk, avocat fortuné de Saint-Pétersbourg et amateur d’art. L’été 1900, les Terk et leur fille adoptive voyagent en Allemagne, en Suisse et en Italie. Au musée des Offices, Sonia admire Michel-Ange, Titien, Raphaël, Caravage… À Berlin, elle visite Max Liebermann dans son atelier. À 18 ans, elle parle couramment le russe, le français, l’allemand et l’anglais. Elle étudie à l’Académie des Beaux-Arts de Karlsruhe, puis s’installe à Paris, épouse le peintre Robert Delaunay (1909), fonde avec lui l’Orphisme et devient une « pionnière» de l’art abstrait.

Huile sur toile et collage, Bat Yam, MoBY musée Ryback
À l’époque quasi la moitié des étudiants de l’école d’art de Kiev sont juifs. Nombre de jeunes juifs veulent devenir artistes car l’antisémitisme des autorités tsaristes leur ferme l’accès à beaucoup d’autres professions. Actifs dans la section d’art de la Kultur Lige, fondée à Kiev en 1918, avec le soutien de la Rada ukrainienne, pour stimuler le renouveau de la culture yiddish, ces jeunes artistes prônent une synthèse de la tradition artistique juive et des réalisations de l’avant-garde européenne. Il veulent créer un nouvel art national juif, résolument moderne. Ils s’inspirent de la redécouverte de l’art populaire juif en Ukraine et en particulier des expéditions ethnographiques menées dans la zone de résidence juive par Sh. Anski. La Kultur Lige mène un programme de travail ambitieux et novateur dans l’enseignement et la culture avec le soutien du gouvernement ukrainien, qui veut développer sa propre culture nationale et favorise l’autonomie culturelle juive pour faire contrepoids à la domination russe. Kiev devient un des centres les plus dynamiques de la culture yiddish et du modernisme juif. Le graphisme remarquable des publications de la Kultur Lige témoigne de la créativité de cette avant-garde juive ukrainienne. Après la victoire soviétique dans la guerre civile, les communistes prennent le contrôle de l’association, puis mettent fin à ses activités (1925). L’exposition présente les œuvres de trois artistes de cette avant-garde juive : El Lissitzky, Marc Epstein et Issachar Ber Ryback. Natif de la région de Kherson, Ryback (1897-1935) fréquente l’Académie de Kiev. Avec Lissitzky(1890-1941), il participe à une expédition financée par la Société juive d’ethnographie et d’Histoire, documentant l’architecture des synagogues en bois et les cimetières juifs d’Ukraine. Peintre, photographe, graphiste et architecte, Lissitzky enseigne après la révolution bolchévique à l’école d’art créée par Chagall à Vitebsk. Il travaille avec Malevitch mais se rapproche ensuite du constructivisme de Tatline. Il est le lien entre l’abstraction révolutionnaire soviétique et le Bauhaus, ainsi que De Stijl. Après Kiev, Ryback enseigne la peinture à Moscou, puis part à Berlin (1921). À l’invitation du Théâtre juif de Moscou (GOSET), il réalise les décors et costumes d’un drame de Peretz (1925). Il dessine aussi la vie des colonies agricoles juives d’Ukraine. Mais il s’installe ensuite à Paris où il rejoint les peintres juifs de l’École de Paris. Jusqu’au 18 juin 2023, Ryback est à l’honneur au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (mahj) à Paris, qui grâce à un prêt du musée Ryback de Bat Yam expose une série de ses œuvres de jeunesse.

Musée national d’art d’Ukraine
Fondé sur la synthèse de l’art populaire ukrainien, de la peinture byzantine et pré-Renaissance ukrainienne, le « monumentalisme ukrainien » ou « rénovation byzantine » est un courant important, nommé aussi « boïtchoukisme » d’après le nom de son fondateur, le peintre Mykhaïlo Boïtchouk, qui ambitionne de créer un nouvel art monumental, ancré dans la culture ukrainienne, et ouvre son atelier-école à Paris, présentant ses travaux et ceux de ses étudiants sur la « renaissance de l’art byzantin » au Salon des Indépendants (1910). D’abord conservateur au musée national de Lviv (Lemberg), Boïtchouk est co-fondateur de l’Académie d’État ukrainienne des arts à Kiev, créée après la proclamation de la république démocratique ukrainienne, fin 1917. Il y enseigne la fresque et la mosaïque. En 1925, alors que le régime soviétique semble favoriser une expression artistique ukrainienne, les boïtchoukistes fondent l’association d’art révolutionnaire d’Ukraine (ARMU). Avec les années 30, les autorités accentuent leur répression dans les campagnes ukrainiennes. Vu la prédominance du thème paysan dans leurs œuvres, les boïtchoukistes sont accusés de soutenir le « bourgeois koulak » et le nationalisme. Boïtchouk et son épouse, Sofia Nalepinska, artiste polonaise, sont exécutés comme « espions » (1937). Les peintures monumentales boïtchoukistes sont détruites. Parmi les quelques toiles témoignant de cette avant-garde anéantie, une peinture à la détrempe : « Victimes des pogroms » (1926). L’auteur, Manuil Shechtman (1900-1941) est juif et élève de l’Académie de Kiev. Après la révolution russe, associé aux mouvements sionistes Poale Zion et Tarbut, il travaille avec Boïtchouk à l’Académie et enseigne le dessin à l’orphelinat juif de Kiev. Membre de l’ARMU, il participe à la décoration du sanatorium paysan d’Odessa, est metteur en scène au Yugart, théâtre de la jeunesse ouvrière juive, puis dirige le Musée de la culture juive d’Odessa, créé en 1927. Démis de ses fonctions au début des années 30, il part à Moscou et sombre dans l’oubli. En 1939, il réalise quelques dessins pour le GOSET.

Détrempe sur toile, Musée national d’art d’Ukraine
Première ville de l’empire russe à se doter d’un tramway électrique (belge!), Kiev est un centre de la modernité industrielle et urbaine vers 1900. Dès le 17e siècle, une culture occidentale, baroque, latine se développe dans la vieille capitale cosmopolite, où cohabitent ukrainiens orthodoxes ou uniates, polonais catholiques et juifs. Au 19e siècle, le pouvoir impérial et sa culture dominante poussent à la russification de la population mais suscitent aussi des réveils nationaux. Vers 1900, la littérature d’Ukraine est d’expression ukrainienne, russe ou yiddish. Les artistes de l’avant-garde ukrainienne peuvent être d’origine ukrainienne, polonaise, russe ou juive. Leur art « métisse » combine parfois imagerie impériale et nationale, ou associe motifs chrétien et juif… Sachant les bouleversements que subissent ces « terres de sang » au 20e siècle, on comprend que la « nationalité », ou plutôt, l’identité ethnique, puisse toujours faire débat… L’exposition de l’avant-garde ukrainienne tend à inscrire l’art ukrainien dans le grand récit de l’histoire mondiale de l’art et révèle aussi au grand public l’identité juive de certains de ses « maîtres ».
Roland Baumann
Expositions : En el ojo del Huracán. Vanguardia en Ucrania, 1900-1930
Musée Thyssen-Bornemisza, Paseo del Prado 8, 28014, Madrid.
Jusqu’au 30 avril 2023
Lundi 12-16 h (entrée gratuite) ; mardi-dimanche 10-19 h
https://www.museothyssen.org/exposiciones/ojo-huracan-vanguardia-ucrania-1900-1930
Issachar Ber Ryback
Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, Hôtel de Saint Aignan 71, rue du Temple 75003 Paris
Mardi-vendredi : 11-18h, samedi-dimanche : 10-18h
https://mahj.org/fr/programme/issachar-ber-ryback-2830
Pour en savoir plus
« Museums for Ukraine » https://www.youtube.com/watch?v=VvR9kspGLgM
La presse espagnole et « Dans l’oeil du cyclone »
https://www.courrierinternational.com/article/art-de-kiev-bombarde-a-une-exposition-a-madrid-le-periple-de-toiles-ukrainiennes
https://fr.wikipedia.org/wiki/Musée_national_d’art_d’Ukraine
https://fr.wikipedia.org/wiki/Sonia_Delaunay
https://fr.wikipedia.org/wiki/Kultur_Lige
https://fr.wikipedia.org/wiki/Shalom_Anski
https://fr.wikipedia.org/wiki/École_de_Paris
https://fr.wikipedia.org/wiki/Lazar_Lissitzky
https://fr.wikipedia.org/wiki/Boïtchoukisme
https://en.wikipedia.org/wiki/Manuil_Shechtman
https://fr.wikipedia.org/wiki/Poale_Zion
https://fr.wikipedia.org/wiki/Tarbut
https://yivoencyclopedia.org/article.aspx/Moscow_State_Yiddish_Theater