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Agée de 98 ans, trois ans après la sortie de son livre coup de poing Retour à Birkenau, co-écrit avec la journaliste Marion Ruggieri, cette femme admirable nous répond.
Ginette Kolinka est une multi-survivante ! C’est tous les jours et plusieurs fois par jour qu’elle a dû se battre pour échapper à la mort. Chaque journée était un nouveau défi, un nouveau combat, une nouvelle lutte, pour ne pas tomber sous la haine et la violence sans nom de ses bourreaux multiples et présents H24, entre le 12 avril 1944, date de son arrestation et le 30 juin 1945, quand elle est rentrée chez elle. Entre les capos, les SS, la faim, la froid, les coups, la saleté, la peur et la mort tout autour, Ginette Kolinka n’a pas eu un moment de répit, comme ses nombreuses camarades, à qui elle dédie ce livre.
Ginette Kolinka n’est pas juste une simple rescapée. On est un miraculé quand on survit à un accident d’avion, un attentat, une fusillade, etc. Cela nous arrive généralement une fois dans une vie.
Dire qu’elle est une simple survivante de la Shoah reviendrait à réduire à un miracle sa survie ou à un emprisonnement monotone et répétitif, les journées interminables et inexprimables à combattre pour ne pas mourir.
C’est donc avec une émotion non dissimulée et une admiration infinie que j’ai contacté Ginette Kolinka, pour qu’elle parle de son livre, trois ans après sa sortie.
Entretien:
L’entretien se fait par téléphone avec un enregistreur, comme dans les années d’avant 2000. Ginette Kolinka n’a ni téléphone portable, ni internet.
Paule Gut : Comment s’est passée votre collaboration avec Marion Ruggieri ?
Ginette Kolinka : C’est elle qui m’a contactée, je crois. Elle m’avait interrogée pour son journal, elle avait gardé quelques notes et en rangeant ses papiers , elle a retrouvé les notes et s’est dit pourquoi ne pas en faire un livre ? Et le livre est sorti. Et puis il a intéressé beaucoup de monde.
P.G. : Dans toutes vos interviews, et quand nous nous sommes parlé pour la première fois au téléphone, vous m’avez dit que Marion Ruggieri n’avait jamais tiré la corde vers elle. Elle n’a jamais voulu vous accompagner sur les plateaux télévisés et en studio radio. Or vous m’avez dit et vous avez souvent répété que c’est à elle que doivent revenir les honneurs.
G.K. : Oui, c’est elle qui l’a écrit, moi je n’ai fait que répondre à ses questions et elle elle en a fait un livre qui a plu. Et puis il y eu une part de chance qu’on a eue toutes les deux. La manière naturelle, simple et humble de raconter les choses est la réussite dans l’écriture de ce livre.
P.G. : Dans un de vos entretiens, vous avez dit que quand les élèves vous posaient des questions, il y avait des souvenirs qui vous revenaient, comme par exemple le fait que vous ne vous vous laviez plus à Birkenau. De nouvelles questions sont-elles apparues depuis la sortie du livre ?
G.K. : Non, plus vraiment. Parfois quelques petits détails, mais la base est là et le restera toujours. Enfin ces souvenirs, il vaut mieux ne pas les avoir. Mais si je les ai, ça prouve que je suis toujours en vie. Sincèrement, si je répondais à cette question , je dirais n’importe quoi parce que … vous avez déjà discuté avec quelqu’un vous ? Vous partez d’un sujet et puis vous en trouvez un autre. Et bien c’est ce qui se passe : il y en a un qui pose une question et puis un autre une autre et donc je ne peux pas généraliser, c’est impossible. Vous me demanderiez quelles sont les questions qui reviennent tout le temps, ben, je mentirais. Je ne sais pas.
P.G. : Vous m’avez dit tout à l’heure que ce n’était pas difficile de témoigner, mais où trouvez- vous cette force de le faire ?
G.K. : Bah écoutez, je ne saurais quoi vous dire (rires).
Quand on raconte sa vie, on se souvient de sa jeunesse, de certains détails, on n’essaye pas de les créer, ça vient tout seul. Je raconte juste mon histoire qui ne change pas. Je pense que tout le monde est capable de raconter son histoire. Le tout est qu’il faut être capable de trouver quelqu’un qui veuille vous interroger. Moi je pense que si je rencontre quelqu’un dans la rue et que je lui pose des questions sur sa vie, et bien ça viendra tout seul peut-être. Ce sont ceux qui font des livres sur le sujet qu’on remercie, parce que ça laissera des traces.
P.G. : A quelle fréquence témoignez-vous aujourd’hui dans les lycées ?
G.K. : Si vous prenez mon agenda, vous verrez qu’il est rempli tous, tous, tous les jours, sauf le week-end. Mais il est à présent aussi rempli certains week-ends, parce que ça intéresse aussi les associations, les adultes, alors on va parler devant eux.
P.G. : Vous rendez-vous encore à Birkenau avec les élèves ?
G.K. : Non. Ça, je crois que je n’irai plus. Je me fais vieille et on me déconseille l’avion.
P.G. : Pensez-vous avoir fait changer d’avis de nombreux élèves qui vous ont lue ou écoutée ?
G.K. : Quand ces élèves seront adultes, on verra leur réaction quand ils seront face à quelqu’un qui leur dira le contraire.
A deux, on ne fait plus qu’une…
P.G. : Répèteriez-vous aujourd’hui : « J’espère que vous ne pensez-pas que j’ai exagéré », comme vous l’exprimé dans votre livre ? »
G.K. : Si quelqu’un est acquis à cette histoire, il n’y a pas de problème, mais quelqu’un qui lit ou qui écoute avec l’envie de critiquer, il se peut qu’en effet, le fait est. Moi-même, quand je raconte comment on vivait, comment on était, eh bien je me dis que c’est pas possible, que je n’ai pas pu supporter tout ça.
Ceux qui ne me croient pas ne l’ont pas acheté. Mais pour ceux qui l’ont acheté, je ne peux pas savoir ce que les gens pensent quand ils achètent le livre, mais ce que je sais c’est que beaucoup de personnes m’écrivent ou me téléphonent pour me dire que le livre leur a plu. Je la remercie et je dis toujours quand on me fait des compliments, que ce n’est pas à moi qu’il faut les faire, mais à Marion Ruggieri.
Les honneurs ce n’est pas moi qui dois les recevoir, c’est Marion Ruggieri.. Moi je raconte mon histoire, elle a su l’écrire. Cette jeune femme a réussi à transmettre en livre, les réponses à ses questions. Vous savez, des histoires de déportation, allez au Mémorial (Paris) , vous verrez des tonnes de livres. Mais là il y a une question de chance aussi. Marion l’a bien écrit, elle était connue, tout ça fait qu’il y a eu un peu plus de publicité sur ce livre que certains autres. J’ai des camarades qui écrivent leur histoire, elle est pareille que la mienne et leur livre n’a pas de succès. Il y a de la chance là-dedans partout. Parfois des élèves aimeraient la rencontrer, mais elle a son métier.
P.G. : Mais Marion Ruggieri dit : « Ce n’est pas mon livre, c’est le livre de Ginette Kolinka. »
G.K. : Mais oui ! A deux on ne fait plus qu’une. On c’est joli ce que je viens de dire. (rires) Vous voyez, je me fais des compliments (rires). Elle a su écrire sobrement ce que je lui racontais. Je ne lui racontais même pas, je répondais à ses questions.
P.G. : Etes-vous au courant du succès de votre livre au niveau des ventes ?
G.K. : Euh non… Ah mais si ! Je suis au courant, parce que j’ai touché de l’argent et que maintenant, moi qui n’étais pas imposable, je le suis (gros éclat de rire). Quand on paie des impôts, ça veut dire qu’on gagne de l’argent.
P.G. : Vous n’avez jamais parlé de votre histoire à votre maman, vos sœurs et même votre mari et votre fils unique. Depuis la sortie du livre le faites-vous ?
G.K. : Je n’en ai jamais parlé directement à mon mari et mon fils.
P.G. : Quand votre fils a lu le livre, que vous a-t-il dit ?
G.K. : Rien. Je ne lui en parle toujours pas. Je n’aime pas parler de cette histoire avec les gens. Je n’aime pas et suis incapable de parler de ça avec mes amis. Autant je peux parler devant des gens que je ne connais pas. Mon petit-fils m’a présenté son amie, on a mangé au restaurant hier
ou avant-hier. Elle m’a dit : »vous pouvez me raconter votre histoire ? » Mais non, je ne peux pas raconter une histoire comme ça, c’est impossible. Je peux parler en répondant à des questions, mais raconter, c’est presque impossible. J’ai beaucoup de mal à parler avec ceux que je connais.
Avec la sortie du film de Olivier Dahan, Simone , le voyage du siècle, Ginette Kolinka revient spontanément sur la disparition des témoins et sur le caractère ancien de « son histoire.
G.K. : Je voulais vous dire que j’ai été voir en avant-première un film sur Simone Veil et il est très intéressant. Il n’y a presque plus de témoins. C’est même l’hécatombe. On avait 15 ans quand c’est arrivé, les moins de 15 ans ont été tués. C’est donc une histoire qui date de 77 ans et donc les plus jeunes ont maintenant 92 ans, ceux qui ont vécu ça. J’admire les jeunes qui nous écoutent. Ils écoutent une histoire ancienne. Moi quand ma mère me parlait de la guerre de 14, ça faisait 25 ans et elle me cassait les pieds (rires).
P.G. : Vous combattez toujours la haine ?
G.K. : Ça oui. Tant que je vivrai je la combattrai. Est-ce qu’on arrivera à la combattre ? Peut-être. Non en fait, je ne pense pas qu’on y arrivera, mais peut-être que ça va faire réfléchir certaines personnes. L’Histoire de France n’est faite que de guerres. On n’a plus eu de guerre en France depuis 1939, ce qui n’empêche pas les gens de se battre, de s’entretuer, je pense qu’il ne faut pas trop, trop, trop demander à l’humanité.
Propos recueillis le 29 septembre 2022
Paule Gut.
Pour en savoir plus:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Ginette_Kolinka
https://www.telesambre.be/ginette-kolinka-rescapee-d-auschwitz-et-passeuse-de-memoire
https://www.francebleu.fr/infos/education/a-97-ans-ginette-kolinka-rescapee-d-auschwitz-forme-les-futurs-passeurs-de-memoire-en-touraine-1664027588
https://www.youtube.com/watch?v=p2cD1sVqpSU&ab_channel=LouisVincent