Casa da História judaica de Elvas
Découverts dans l’ancien quartier juif d’Elvas, ville forteresse à la frontière portugaise, les vestiges d’une synagogue médiévale sont devenus en 2017 la Maison de l’histoire juive d’Elvas (Casa da História judaica de Elvas), lieu de mémoire et de tourisme.
En 2012 , la « ville frontalière de garnison d’Elvas et ses fortifications » entrent au patrimoine mondial de l’UNESCO. Cette ville d’Alentejo foisonne de points d’intérêt touristique tels le château, l’aqueduc d’Amoreira, les murailles bastionnées, les forts de Santa Luzia et de Notre-Dame de Graça, etc. Construite sur une colline escarpée qui descend en amphithéâtre au sud et à l’ouest, Elvas est un lieu stratégique depuis l’Antiquité. Les Romains y érigent un fortin pour surveiller la chaussée qui relie Mérida, capitale de la province de Lusitanie, à Évora et Lisbonne. En 875, le muladi (chrétien converti à l’Islam) Ibn Marwan fonde Badajoz et se taille un fief dans la région. La taïfa de Badajoz comprend une bonne partie du Portugal et de l’Estrémadure actuels. La première muraille de Ialbax (Elvas), date du 10e siècle. Ialbax grandit et s’entoure d’une seconde enceinte. Alphonse I, premier roi de Portugal, prend brièvement la ville (1166). Sanche II s’en empare définitivement (1230). En 1513, Manuel I lui confère le statut de ville. Son importance stratégique et son rôle économique à la frontière du royaume de Castille en font une des principales cités du royaume. L’ère des grandes découvertes, apporte la prospérité et de grands travaux urbains. La disparition du roi Sébastien au Maroc (1578) permet à Philippe II d’Espagne d’occuper le trône portugais. Cette union s’achève par une révolution et la restauration de l’indépendance portugaise (1640). Joannes Cieremans, ou Cosmander, mathématicien et prêtre jésuite, formé et ordonné à Louvain, dirige la modernisation des défenses d’Elvas, la dotant d’un énorme système de fortifications à l’épreuve du canon. L’armée espagnole qui assiège la ville perd la bataille des Lignes d’Elvas (1659). « Clé du royaume », Elvas est en première ligne des guerres jusqu’à l’époque de Napoléon.

Les archives d’Elvas documentent surtout la vie juive au 15e siècle. Elles identifient les représentants de la communauté, en particulier ses rabbins, tels Rabi Judas, ou José Amigo, « serviteur du roi « . Des privilèges sont accordés à certains Juifs : Rabi Sad et sa femme Ordonha sont autorisés à posséder une maison en dehors du quartier juif d’Elvas. Les Juifs exercent d’importantes activités économiques dans cette région frontalière. Les archives mentionnent des forgerons juifs, tel Samuel Verdugo, estimé du conseil de la ville pour sa production d’armes de qualité. Elles citent aussi des orfèvres, tels Judas Levi et Samuel Saltir. Les Juifs sont étroitement associés à la production et au commerce de tissus et étoffes, en particulier avec la Castille. Beaucoup sont tisserands et surtout tailleurs! À ces artisans et négociants du textile s’ajoutent des cordonniers. De nombreux marchands sont juifs, tels Jacob Arama ou Samuel Monção, grands protagonistes du commerce avec la Castille et ses communautés juives. En cette ère de grandes découvertes, Elvas a ses marchands d’épices, tel l’apothicaire juif Abraão Caldas. La communauté foisonne de petits négociants. Elle a ses bouchers : Salomão Queixares, José « Avon », Samuel Cohen, José « Abam »… La plupart des médecins sont juifs : les services de Maître Samaia sont très appréciés du conseil de la ville. Moisés Tobi, fils du rabbin Judas, est médecin, tout comme Juda Tobi et Maître Jacob Tobi. Les Tobi constituent une véritable dynastie de médecins à Elvas au 15e siècle! Les chirurgiens sont juifs : Maître Vidal, Isaac Francês et Maître Moisés Alfarim. Les relations des Juifs avec les Chrétiens et Mudéjars (musulmans en terre chrétienne) sont pacifiques à Elvas. Les Juifs circulent librement dans la ville. Le décret royal leur interdisant d’employer des domestiques chrétiens connaît des exceptions : Maître Samaia est l’un des Juifs autorisés à avoir des serviteurs chrétiens, de même que certains bouchers juifs approvisionnant en viande toute la ville et ses habitants. L’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492 gonfle considérablement la population juive d’Elvas, point d’entrée des Juifs de Castille via Badajoz. Le 5 décembre 1496, Manuel I décrète l’expulsion des Juifs du Portugal. Beaucoup ne parviennent pas à quitter le pays et sont convertis de force. Ces « nouveaux chrétiens » constitueraient 20 % des habitants d’Elvas au début du 17e siècle. La plupart des marchands de la ville sont des nouveaux chrétiens. Ils seront persécutés par l’Inquisition d’Évora, en particulier durant la guerre de Restauration.
Le premier quartier juif remonte à la période islamique, mais les archives le citent pour la première fois en 1368, comme « vieux quartier juif » (judiaria velha). Il est en partie détruit au début du 16e siècle pour créer une grande place devant la cathédrale (actuelle Place de la République). La rue João de Olivença se nommait jadis « rue du vieux quartier juif » (rua da judiaria velha). Noyau économique de la ville avec ses artisans et commerçants, ce quartier avait aussi pour artère principale la rue des Bouchers (rua dos Açougues), anciennement « rue des marchands ». Après 1360, un nouveau quartier juif se développe près du château. Suite à l’expulsion des Juifs, les maisons de l’actuelle rua das Beatas sont confisquées au profit de l’Ordre du Christ. Aujourd’hui, seule cette rue conserve le tracé médiéval du quartier dans lequel au 16e siècle sont construits le couvent et l’église des Dominicaines. Début du 20e siècle, ce couvent fait place à une école et un « ciné-théâtre ». Un troisième quartier juif correspond à la zone de foire (actuels rua da Feria et Largo da Misericórdia avec son église), autre coeur commercial de la ville. Le cimetière juif se situe hors des murailles, proche de l’actuelle Porte d’Olivence (Portas de Olivença), une des trois entrées à la ville dans l’enceinte bastionnée du 17e siècle.

La Maison de l’Histoire juive d’Elvas se trouve rue des Bouchers (rua dos Açougues), au Nord-Est de la place de la République. Au début du 16e siècle, le conseil de la ville fait convertir la synagogue en boucherie. Des carreaux de faïence peints surmontant la façade figurent un taureau cabré et un chevalier en armure. Ces azulejos signalant la boucherie municipale sont datés de 1848. Après 1884, le bâtiment sert d’entrepôt de ferraille. En 2007, la ville, propriétaire du lieu, y effectue des travaux pour en faire une réserve du musée d’art contemporain. C’est alors que naît le projet d’y créer un centre d’interprétation de l’histoire juive d’Elvas. L’édifice quadrangulaire se divise en trois nefs, séparées par des arcades sur colonnes de granit aux chapiteaux géométriques ou ornés de motifs végétaux. Lors des travaux, on découvre des peintures murales décoratives imitant le marbre sous les couches de surpeint. Ce décor non figuratif est bien curieux pour un abattoir, remarque Margarida Ribeiro, archéologue et guide de la ville qui souligne la ressemblance architecturale du bâtiment avec d’autres synagogues séfarades, sa localisation dans le vieux quartier juif, à côté des principaux axes commerciaux de la ville, et à proximité d’une source d’eau, et enfin sa transformation en boucherie par les chrétiens, une pratique visant à souiller un lieu sacré. Mettant en valeur l’architecture du lieu, la Maison de l’histoire juive accueille une série de panneaux photos/textes informatifs . Sous vitrine, quelques objets des fouilles in situ : pièces de monnaie, poteries, etc. Une seconde synagogue, convertie en boucherie par un ordre religieux, se trouvait peut-être près de la mairie. Enfin, selon la tradition locale, l’église de la Miséricorde serait construite sur la synagogue du quartier de la foire, Dans ce même quartier, on a découvert un mikvé lors de la rénovation d’une grande maison, siège actuel d’un bureau de notaire. Au contraire d’autres villes portugaises, pas la moindre trace de mezouzah à Elvas ! Mais, certaines maisons sont marquées d’une croix, en façade, près de la porte d’entrée…

Crée en mars 2011, l’association Rede de Judiarias de Portugal – Rotas de Sefarad, dont fait partie la Maison de l’histoire juive d’Elvas, combine la valorisation de l’histoire et du patrimoine juifs du Portugal avec la promotion du tourisme. La découverte de traces de l’histoire juive à Elvas n’est pas le seul produit des ambitions touristiques de la ville pour attirer un tourisme mémoriel juif. Elle témoigne aussi de l’intérêt d’amateurs d’histoires et traditions locales, ou d’habitants qui s’intéressent au passé de leur ville, tel ce patron de la fabrique de prunes reine-claude confites (les célèbres ameixas de Elvas) qui, apprenant mon intérêt pour le passé juif de sa ville, me présente une clé ancienne, retrouvée lors de travaux récents cachée dans un mur du musée-boutique de sa vénérable entreprise artisanale ! Le geste et le propos de « l’inventeur » de cette clé, provenant selon lui d’une maison juive disparue me font sourire. J’aime y voir le signe d’une volonté partagée de tirer de l’oubli tout ce qui peut évoquer le passé juif d’Elvas.
Roland Baumann
Pour en savoir plus
Teaser vidéo d’une visite guidée d’Elvas par Margarida Ribeiro : https://www.facebook.com/visitelvas.net/videos/275441063530066/
Elvas patrimoine de l’UNESCO: https://whc.unesco.org/fr/list/1367/
La maison de l’histoire juive d’Elvas: https://www.cm-elvas.pt/descobrir/cultura/museus/casa-da-historia-judaica/
https://www.visitportugal.com/fr/content/casa-da-história-judaica-de-elvas
Réseau du judaïsme au Portugal – routes de Séfarad : https://www.redejudiariasportugal.com/index.php/en/
La fabrique-musée de prunes reine-claude confites d’Elvas:
https://www.visitportugal.com/fr/content/fabrica-museu-da-ameixa-de-elvas
Quelques points d’histoire de la région :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Taïfa_de_Badajoz
https://fr.wikipedia.org/wiki/Nouveau_chrétien
https://fr.wikipedia.org/wiki/Inquisition_portugaise
https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_de_Restauration_(Portugal)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Joannes_Cieremans