Née à la fin des années 70 à Paris, Noémi grandit dans une famille très juive, très atypique, éclatée puis recomposée. Ses origines sont russes, lituaniennes, polonaises et américaines. De ses grands-parents paternels, résistants non politisés, elle hérite de solides valeurs de liberté et d’universalisme.
Partageant son enfance entre les quartiers bourgeois où vit l’un de ses parents et le Paris populaire où réside l’autre, c’est surtout au sein d’une joyeuse tribu de frères et sœurs, de sang et de cœur, qu’elle forge son sens de la fraternité, de la curiosité et de l’ouverture.
Elle étudie les langues et littératures anglaise et allemande, puis la psychologie clinique qu’elle complète par une spécialisation en alcoologie. Elle met ensuite le cap sur Bruxelles en 2004, portée par son désir d’indépendance mais surtout par sa rencontre avec un « merveilleux Belge ». Leurs deux enfants sont aujourd’hui étudiants, en audiovisuel et en médecine.
Noémi a exercé presque tous les métiers sauf celui de psychologue, et s’épanouit aujourd’hui en tant que chargée de mission à l’Institut Jonathas, centre d’étude et de lutte contre l’antisémitisme et tout ce qui le favorise en Belgique. Son engagement dans cette fonction rejoint ses convictions.
Amie de toujours, l’écriture l’accompagne d’abord dans l’intimité de la création, avant de s’ouvrir progressivement au public. Depuis son premier ouvrage de vulgarisation consacré à l’alcoologie, elle signe de savoureuses chroniques culinaires et humoristiques pour JEWPOP avant de concocter, depuis 2016, des billets qui se surpassent en humour et en inventivité pour le magazine Regards.
DEFINITION : Quelle serait votre définition de la culture juive ?
A l’image du mot Haïm (vie.s) en hébreu, je n’envisage la culture juive qu’au pluriel. Il est question, pour moi, des cultures juives. Mais si j’essaye de les réduire à un socle, de définir leur plus petit dominateur commun, cela se résumerait à une forme de persistance existentielle acharnée, dans le sens de la vie qui cherche à vivre coûte que coûte, des fleurs qui poussent entre les pavés, avec cette notion de force vitale sans limite.
Il y a, dans cette pulsion, l’idée qu’il y a toujours quelque chose à apprendre et à tirer d’expériences – même tristes, destructrices ou tragiques – dont je suis persuadée qu’on finit, un jour, par se réjouir. Je suis une optimiste incurable, et je pense que si je n’étais pas Juive, je le serais beaucoup moins.
RESSENTI : Quelle est votre culture juive ? Comment la vivez-vous ?
Je viens d’une famille ultra-laïque. Mon judaïsme est très culturel, historique, culinaire (klops, kneidlers, latkes, gehakte leiber, etc.), mais absolument pas religieux, ni même traditionnel. J’ai grandi en fêtant en Noël et pas Hanouccah. Ma judéité m’a construite, mais au même titre que le fait d’être une fille, de porter des baskets, d’écouter du rock ou d’aimer le reblochon.
Même les récits de mes grands-parents sur leurs actions pendant la guerre se situaient du côté de la vie, de la survie, du sauvetage d’enfants. Cet héritage m’a paru très longtemps allégé et dénué du poids de la Shoah, du fait aussi de la quasi-absence de déportation dans notre famille.
J’ai élevé mes enfants avec la volonté de leur transmettre un de leurs points d’origine, parce qu’ils ne sont pas que Juifs. Et j’ai absolument tenu à leur faire découvrir les fêtes et traditions que j’avais apprises à l’occasion de leur naissance. Mon mari Belgo-italien catholique a été très présent dans ce projet de transmission.
On fête donc à peu près tout dans la famille aujourd’hui : Saint-Nicolas, Noël, Pâques, Roch Hachana, Hanouccah, Pessah, etc. J’ai aussi trouvé, au CCLJ, un lieu qui correspondait tout à fait à ma vision du judaïsme. Leurs célébrations chaleureuses des fêtes ont soutenu ma pratique débutante.
Evidemment, le 7 octobre 2023 et ses conséquences, ont quelque peu fait dérailler ma judéité. Tout à coup, je devais être plus juive ou moins juive. Le monde me renvoyait quelque chose de très hostile, qui est venu, comme un pavé, bouleverser la mare très tranquille qu’était mon rapport à la judéité. Depuis, je l’ai réalignée, je la réaligne constamment, et je m’en réjouis, je la chéris davantage chaque jour. Je trouve ça formidable d’être Juif !
LITTERATURE : Quels auteurs, ouvrages, vous ont-ils touchée ?
Je dois dire, en introduction, que j’ai quand même un gros problème depuis le 7 octobre. J’étais une lectrice avide. Je n’y arrive plus. J’ai délaissé les romans pour des essais, beaucoup d’actualité, beaucoup de presse, en français, en anglais. Donc, je vais parler de la littérature que j’ai lue, mais pas de celle que je lis.
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Hormis les génies Classiques Indétrônables-le Panthéon-la Sainte Trinité, constituée de Philippe ROTH, Isaac Bashevis SINGER et sa sœur Esther KREITMAN, je raffole d’Edgar HILSENRATH : c’est un génie d’une grossièreté linguistique totale, mais d’une finesse et d’une sensibilité incroyables. Il a écrit : Le Nazi et le barbier – une œuvre fondamentale – Orgasme à Moscou et Fuck America. J’adore son registre ordurier sans complexe.

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J’ai dévoré et même relu les romans policiers de Jérôme CHARYN. Il est l’auteur d’une série de polars à la galerie de personnages récurrents et complètement farfelus. Zyeux bleus, Marilyn la dingue, Isaac le brave figurent dans La tétralogie d’Isaac. Un bon flic, Les filles de Maria, sont également excellents.
On y retrouve le policier Isaac Sidel, sa fille folle et nymphomane, une bande de frères sud-américains, style Dalton. Le plus jeune est une espèce de gros bébé attardé, et l’aîné est le chef du gang. Ils sont aussi violents qu’attachants. Ces romans forment une constellation d’histoires-puzzle qu’on peut lire dans le désordre. -
J’ai été aussi très touchée par les relevés obsessionnels de Victor KLEMPERER dans son étude de la langue du Troisième Reich, qui s’appelle LTI, Lingua Tercii-Imperii.
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J’avais adoré Le Pentateuque ou les cinq livres d’Isaac de l’auteur bulgare Angel WAGENSTEIN (1922-2023). Il raconte comment un homme, sans jamais bouger de son shtetl, a changé cinq fois de nationalité et s’est battu sous les bannières de cinq armées différentes, juste parce que les frontières bougeaient autour de lui. Ce livre aborde la question de l’identité chamboulée par l’Histoire.
MUSIQUE : Quels sont vos musiciens « de prédilection » ?
La musique est omniprésente dans ma vie. D’abord, toute ma famille est mélomane, toute la fratrie a eu une éducation musicale et j’ai fini par épouser un musicien ! J’écoute à peu près de tout, dans toutes les langues, en yiddish, en anglais, français, allemand, espagnol, italien, amazigh ou lingala ; du classique, du jazz, de l’électro, du hip-hop, du rock. Voici un échantillon de références qui sont très vives en ce moment :
– Le klezmer a une place de prédilection dans ma discothèque. J’ai un coup de cœur pour l’AMSTERDAMER KLEZMER BAND qui modernise un peu des hits yiddish ;

– Le groupe SHARON JONES AND THE DAP KINGS mixait des morceaux de tradition juive avec du soul, qui est le jazz que je préfère. Hélas, la chanteuse est morte il y a quelques années et le groupe s’est éteint avec elle.
– J’apprécie le clarinettiste David KRAKAUER en solo mais j’aime encore plus lorsqu’il joue avec SOCALLED (DJ canadien, créateur du klezmer-hip hop de Montréal).
Ces deux artistes se sont aussi associés au légendaire tromboniste de soul jazz Fred WESLEY – tromboniste et directeur musical de James Brown – pour former, à eux trois, le groupe ABRAHAM INC., inc, comme Incorporated.
– J’avais aussi été séduite par la musique du film de Radu Mihaileanu, Train de Vie (1998), composée par Goran BREGOVIC : le klezmer rencontre ici le manouche.
– Et mon écoute obsessionnelle, en boucle, du moment, c’est Joseph Joseph du groupe Joscho STEPHAN, accompagné du HELMUT EISEL QUARTETT. C’est un morceau instrumental, aussi klezmer et manouche à la fois.
ARTS PLASTIQUES : Un.e peintre, sculpteur.trice, artiste, œuvre…
Je citerais toute l’œuvre du sculpteur Shelomo SELINGER. Cet artiste, né en 1928, a été déporté à l’âge de 15 ans. Il a survécu aux camps de concentration, aux marches de la mort, son père a été assassiné devant lui. Il est revenu de cet enfer complètement amnésique. C’est en taillant dans la pierre, en dessinant ses cauchemars, outils thérapeutiques, qu’il a entamé un travail de reconstruction personnelle et de sa mémoire. Il a réalisé des œuvres monumentales. Il travaille encore à Paris et organise des visites de son atelier. J’ai la chance d’avoir un de ses tableaux qui représente des musiciens et des instruments de musique entrelacés. Je ne me lasse jamais de contempler ses œuvres.
Et puis, il y a aussi la sculptrice Elsa SAHAL (1975) qui, elle, modèle la terre. Elle a réalisé une série de sculptures qui bouleversent les représentations féminines et masculines. Elle fait de la douceur la nouvelle force. Elle a également dessiné, dans le cadre d’un projet, un bestiaire de la Bible, des animaux réels aux mythiques. Elle est régulièrement exposée à la Galerie Papillon à Paris.

7EME ART : Quels films vous reviennent-ils en mémoire ?
Le premier film que j’ai vu au cinéma était Duck Soup des MARX BROTHERS. Trop jeune pour lire les sous-titres, j’ai juste suivi l’humour visuel, les gags, les grimaces, les chansons… J’ai grandi en regardant tous les films de Steven SPIELBERG, tous les films de Charlie CHAPLIN qui n’était pas juif, mais, disons, c’était un juif honoraire sympathisant, les films de Fritz LANG, de Billy WILDER, de Mel BROOKS, ceux avec Gene WILDER. On a appris très tôt l’anglais à la maison – on avait des cousins aux Etats-Unis – j’avais vraiment une attirance pour le cinéma et l’humour juifs américains – un esprit que j’ai retrouvé dans JEWPOP d’Alain GRANAT, dans la lignée du webzine HEEB (Heeb pour Hebrew), la quintessence de l’humour juif new-yorkais.

A l’adolescence, j’ai découvert SEINFELD, Larry DAVID, Jerry STILLER et son fils Ben STILLER, Sacha BARON COHEN. J’adore et je retrouve chez lui l’outrance que j’aime dans la littérature d’Hilsenrath. Il y a aussi toujours un fond bien plus subtil que ce que le registre ordurier peut laisser croire. Et je suis fan inconditionnelle de SATURDAY NIGHT LIVE.
SOUVENIR : Confiez-nous un moment de partage de culture juive !
J’ai deux évocations, une triste et une joyeuse.
– La première concerne la mort récente et abrupte de mon oncle Thomas que j’aimais beaucoup.
A sa mort, nous nous sommes vite retrouvés à Paris, avec la famille, des amis proches. Et il se fait que dans cette branche de la famille très laïque (mon oncle mettait autant de beurre sous son jambon dans son sandwich de matzot que moi), le judaïsme a fait son apparition par le biais de la fille de la compagne de mon oncle qui a épousé un rabbin. C’est ainsi, qu’à titre tout à fait personnel, il nous a proposé de réciter le kaddish. Ce moment de recueillement, qui m’a emplie et beaucoup apaisée, m’a aidée à commencer mon deuil. Avec le temps, j’apprécie de plus en plus l’aspect rituel et traditionnel du judaïsme.
– La seconde concerne toutes les bar/bat mitzvot auxquelles j’ai assisté. C’est toujours un moment de grande émotion.
Évidemment, lorsque c’était mes enfants, c’était carrément transportant. Le programme qui accompagne les enfants pendant un an, et la cérémonie organisée par le CCLJ étaient magnifiques… Mais c’est globalement l’idée d’avoir toute cette effervescence, tout un petit monde qui s’anime autour d’un petit individu dont la communauté reconnaît l’existence, l’individualité, l’autonomie psychique, que cette personne vraiment unique ne nous appartient plus – si elle nous a un jour appartenu. Chacun de ces bar/bat mitzva est entouré pour se faire sa place dans ce monde un peu fou.
ACTUALITE
Chroniques dans Regards : https://cclj.be/cclj-auteurs/noemi-garfinkel/
Institut Jonathas : www.jonathas.org
L’alcool et l’alcoolisme : https://www.fnac.com/a4618328/Noemi-Garel-L-alcool-et-l-alcoolisme
LIENS
Billets : https://cclj.be/cclj-auteurs/noemi-garfinkel/
Edgar HILSENRATH : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/toute-une-vie/edgar-hilsenrath-1926-2018-rire-tragique-4251727
Jérome CHARYN : https://books.openedition.org/pur/38814?lang=fr
Angel WAGENSTEIN : https://fresques.ina.fr/europe-des-cultures-fr/fiche-media/Europe00330/angel-wagenstein.html
AMSTERDAMER KLEZMER BAND : https://www.youtube.com/watch?v=lWvvAlgFzfQ
SHARON JONES AND THE DAP KINGS : https://www.youtube.com/watch?v=VT2_7aq3ytE
ABRAHAM INC : https://www.youtube.com/watch?v=dJvFq1w3Lz8
JOSEPH, JOSEPH de Joscho Stephan : https://www.youtube.com/watch?v=HTPRVvKdko0
Shelomo SELINGER : https://www.shelomoselinger.fr
Elsa SAHAL : https://www.elsasahal.fr
Webzine HEEB : https://heebmedia.com/
Sasha BARON COHEN : https://fr.wikipedia.org/wiki/Sacha_Baron_Cohen
Saturday Night Live : https://en.wikipedia.org/wiki/Saturday_Night_Live