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Judaïcausette avec Viviane Teitelbaum

Femme politique bruxelloise, Viviane Teitelbaum est députée, membre du Mouvement réformateur (MR). Engagée dans la lutte contre l’antisémitisme, l’homophobie, le racisme et pour la laïcité et les droits des femmes, elle est également co-fondatrice et présidente, depuis 2018, de l’Observatoire féministe des violences faites aux femmes. Elle a, par ailleurs, été nommée Vice-Présidente du Parlement Francophone Bruxellois en 2019. Viviane Teitelbaum est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages sur la Deuxième Guerre mondiale, sur Bruxelles et sur le féminisme.

DEFINITION : Quelle serait votre définition de la culture juive ?

Ce n’est pas une question simple et j’y réfléchis beaucoup. Je la définirais à travers l’appartenance à un peuple et à une histoire qui ont développé des traditions, religieuses, certes, mais aussi culinaires, linguistiques, artistiques, jusqu’au sens de l’humour. Et cette appartenance, tantôt influencée, tantôt influenceuse, a permis au peuple juif de traverser les siècles. Ma vision de la culture juive englobe tout cela, avec la possibilité, pour chacun, chacune, d’assaisonner et d’aromatiser la sienne à son goût !

RESSENTI : Comment définiriez-vous votre culture juive ? Comment la vivez-vous ?

Étant née et ayant grandi dans une famille juive ashkénaze à Anvers, je constate l’impact des traditions, de la musique, de la cuisine, du yiddish (sans vraiment le parler) auxquels je suis restée attachée. Cette identité, qui fait définitivement partie de ma vie, est marquée par plusieurs choses :

D’abord, par le « pilpoul » : il s’agit de ce questionnement permanent, emblématique, qu’on retrouve d’ailleurs aussi dans l’étude des textes. Il m’invite à écarter les certitudes et me guide, en politique, dans l’écriture de mes livres et dans mes actions militantes, en me remettant constamment en question. La deuxième chose concerne la Shoah, les persécutions et l’antisémitisme. Ce vécu par mes proches et, par conséquent, ce lourd héritage, m’ont façonnée. Ils sous-tendent mon implication dans le travail de Mémoire et orientent toujours mes combats. La troisième chose touche à cette manière qu’ont les Juifs de penser à partir, à vivre ailleurs ou d’en parler tout le temps. Cette problématique surgit souvent dans mes échanges avec mes amis et dans la famille : doit-on partir et où aller ?

Alors voilà, nourrie de particularismes juifs et d’universel, j’entretiens autant cette « yiddishkeit » que mon ouverture au monde. Ce qui fait de moi une féministe universaliste, juive et laïque. En ce qui concerne nos enfants, mon mari et moi avons tenu à les éduquer dans la tradition juive. Et je suis heureuse de voir qu’ils la transmettent, spontanément, à leur tour, à leurs enfants.

MUSIQUE : Quels sont vos musiciens juifs « de prédilection » ?

Les premières références qui me viennent à l’esprit sont : Léonard Cohen : il m’émeut, me transporte ! Je l’ai vu en concert. J’aime sa voix, ses interprétations et puis, comme pour Dylan, le contenu de ses chansons; Bob Dylan : Il a ce côté rebelle, comme Lou Reed. On chantait Like a rolling stone lorsqu’on était étudiant ! Je l’ai aussi vu plusieurs fois en concert à Los Angeles où j’ai habité ; Barbra Streisand : pour sa présence, son intensité, sa voix ; Jean-Jacques Goldman : pour les textes, les mélodies de ses chansons ; George Gershwin : et Summertime ! Gustav Mahler : une référence classique ;

Je pense aussi à cette représentation très émouvante de Brundibár, que j’ai organisée le 8 mai 2000, comme présidente du CCOJB, au Théâtre Royal de la Monnaie, en présence du Premier ministre Guy Verhofstadt, joué par des enfants. Brundibár est un opéra pour enfants, écrit par Adolf Hoffmeister et composé par Hans Krása, en 1938, qui avait été joué au camp de Thierensenstadt.

LITTERATURE : Quels auteurs, ouvrages, vous ont-ils touchée ?

Je citerais les deux premiers livres qui m’ont vraiment marquée, je devais avoir 13 ans, il s’agit de Mila 18 de Léon Uris (1961) – l’histoire se déroule à Varsovie, sous occupation allemande, avant et pendant la Seconde Guerre mondiale – et d’Exodus (1958), du même romancier américain, Léon Uris, qui traite de la fondation de l’État d’Israël.

Mais encore :

Chaïm Potok : on ne peut rester indifférent à L’Elu ! Albert Cohen : Le livre de ma mère et Belle du Seigneur; Je pense aussi à Isaac Bashevis Singer : outre ses livres que j’ai aimés, ce fut aussi l’occasion d’une belle rencontre avec Chantal Akerman à Los Angeles autour de l’adaptation d’un livre de l’auteur yiddish – film qu’elle a réalisé plus tard.

Plus récemment, j’ai été bouleversée par La plus précieuse des marchandises de Jean-Claude Grumberg. Page après page, les larmes continuaient de rouler sur mes joues. Je l’ai offert à quelques amis.

ARTS PLASTIQUES : Un peintre, sculpteur, artiste, œuvre juive…

Je suis amoureuse de Marc Chagall ! Ses représentations de la vie juive résonnent en moi. Je suis transportée par son univers, cette émotion est liée à du plaisir. Regarder ses toiles, c’est se projeter dans l’histoire qui défile sous ses yeux comme des tableaux vivants.

7EME ART : Quels films, réalisateurs, documentaires, vous reviennent-il en mémoire ?

Je commencerai par Steven Spielberg et La Liste de Schindler (1993), parce que cette double rencontre a impacté ma vie. Ce film m’a menée à suivre des formations dans le cadre de sa fondation sur la Mémoire puis à en donner. J’ai aussi réalisé des interviews et coordonné celles pour la Belgique. Je me suis rendue plusieurs fois à Los Angeles pour rencontrer les équipes et Steven Spielberg lui-même, un réalisateur talentueux doublé d’une personne exceptionnelle et généreuse.

Par ailleurs, il y bien sûr Claude Lanzmann et son documentaire Shoah (1985) ; Les films d’Elie Chouraki ; Les comédies de Mel Brooks ; Yentl (1983) pour revenir à Barbra Streisand ; Le cinéma de Chantal Akerman ; Va vis et deviens (2005) de Radu Mihaileanu ; Next stop Greenwich Village (1976) de Paul Mazursky.

PENSEE JUIVE : Etes-vous proche de la/d’une pensée juive /d’un philosophe ?

Le premier nom qui me vient à l’esprit, c’est Elisabeth Badinter, une philosophe féministe, laïque et engagée. Je suis d’accord avec beaucoup de ses écrits mais pas avec tout. J’apprécie ses façons d’aborder, par exemple, la femme versus la mère, le sort des immigrants, son approche du voile et de la burqa ou des libertés démocratiques. Après, j’évoquerais Emmanuel Levinas, avec le rapport à l’autre, ses études sur le visage et ce qu’il représente dans sa vulnérabilité. Ce qui me renvoie à Elisabeth Badinter qui aborde, elle aussi, l’humanité qu’il y a dans le visage de l’autre, exhortant à ne pas le couvrir. Enfin, je citerais Hanna Arendt. A l’inverse d’Elisabeth Badinter, il y a beaucoup de choses avec lesquelles je ne suis pas en accord mais j’aime son côté rebelle et polémique, sa façon de bousculer les idées. Je lis et relis son concept de banalité du mal par rapport à Eichmann. J’essaye de comprendre. Et mes désaccords avec elle ne m’empêchent pas d’apprécier la justesse de certains propos. Pour en revenir au pilpoul, ses écrits m’invitent à revisiter des idées reçues.

SOUVENIR : Pourriez-vous nous confier un moment de partage et de joie de culture juive ?

Il s’agit de moments privilégiés avec ma grand-mère dans sa cuisine. Je tenais à ce qu’elle me transmettre ses recettes sauf qu’en substance, ça se traduisait par : « Tu prends « un peu » de sucre et tu rajoutes « un peu plus » de farine, puis tu prends « quelques » œufs et tu mélanges… » Le jour où j’ai compris que ce n’était pas comme ça que j’allais réussir son gâteau au fromage, j’ai changé de tactique, non sans mal, en me lançant dans des prises de notes acrobatiques.

Alors qu’elle courait d’un côté à l’autre de la cuisine avec ses casseroles et ses trois pincées de ceci et deux de cela, je la talonnais avec une balance pour peser cet « un peu » de sucre, puis subtilisais la farine pour la soupeser dans les mêmes conditions, etc. J’ai dû m’y reprendre quelques fois, bien sûr, pour chaque plat ou pâtisserie.

Voilà comment je me suis constitué un recueil de recettes, mesures et quantités à l’appui. Au-delà de la satisfaction d’avoir sauvegardé ce patrimoine et du plaisir de préparer ces spécialités pour mes enfants, je garde en mémoire les magnifiques moments de complicité avec ma grand-mère : ces scènes étaient vraiment drôles et cocasses ! Espérons que ces notes de joie et d’amour transcenderont, longtemps encore, ses délicieuses préparations.

Retrouvez le blog de Viviane Teitelbaum : www.vitelu.be

A.K.