CHARLOTTE de David FOENKINOS

Charlotte, roman de David Foenkinos, Editions NRF Gallimard, 2014, 221P.

Une jeune artiste peintre berlinoise juive, véritable génie, dans le drame et les horreurs de la Shoah.

Ahhhhhh ! Foenkinos ! Il est la représentation de son huitième roman : la délicatesse. Merveilleux et fabuleux romancier et conteur, dont, quand on est fan, on achète tout, sans jamais se référer à quelconque critique. Il nous prend par la main et nous emmène dans un monde aux sujets graves, mais écrits avec sagesse, bienveillance, tendresse, ce qui est talentueux. Il appartient à ces artistes littéraires qui enchantent vos jours, même les plus sombres. Il fait partie de ces écrivains « sparadrap » : ceux dont on a toute l’œuvre, mais dont on ne lit pas tous les exemplaires. On en garde précieusement des non lus, car on sait qu’ils qui nous accompagneront quand tout devient difficile. Ils sont la garantie d’un moment de bonheur.

C’est ainsi que je suis entrée en contact avec Charlotte. Un livre écrit il y a huit ans. Le même nombre d’années qu’il aura fallu à Foenkinos, pour écrire l’ouvrage.

Charlotte est le 13e roman de l’écrivain et cinéaste français David Foenkinos récompensé par le prix Renaudot 2014 et le prix Goncourt des lycéens, finaliste du prix Goncourt, et Globe de cristal du meilleur roman de l’année 2014. Son succès de librairie est immédiat. Le roman s’est vendu à un peu plus d’un million d’exemplaires  (moitié Broché, moitié en Poche) et a été traduit dans une trentaine de langues. Le succès du roman a sorti Charlotte Salomon de l’oubli.

Je l’ai dévoré, j’ai été passionnée, transportée par cette artiste peintre hors norme, l’utilisation de ses couleurs, son graphisme, sa passion, sa vie. C’était comme la lumière des rideaux qu’on ouvre dans une pièce trop longtemps obscure, alors qu’il s’agit d’une histoire triste, sombre, désolante. C’est là que résident la magie et le génie de Foenkinos. Je l’ai relu, cette fois en le dégustant. Et ce fut encore meilleur…

Il faut être sûr de son coup quand dès la quatrième de couverture on spoile soi-même son livre. Et pour ceux comme moi qui ne la lisent jamais chez lui, il récidive en avant-propos : « Ce roman s’inspire de la vie de Charlotte Salomon. Une peintre allemande assassinée à vingt-six ans, alors qu’elle était enceinte. Ma principale source est son œuvre autobiographique : Vie ? ou Théâtre ? » Avec raison, l’auteur français sait que même s’il résume le roman et en dévoile la fin, la vie fascinante de son héroïne ravira et passionnera le lecteur. Son admiration est effectivement contagieuse.

Cette artiste libre dans sa tête et prisonnière dans son époque, amoureuse et désespérée, épatante et effrayante, sait très jeune qu’elle ne pourra survivre à la barbarie nazie. Sa clairvoyance fascinante va l’entrainer, à réaliser une œuvre monumentale avec une obligation et une volonté farouche de la terminer et de la mettre à l’abri. Elle n’imagine pas son œuvre inachevée.

Avec acharnement, en pleine guerre, pour ne pas sombrer dans la folie, elle peint, en dix-huit mois plus d’un millier de gouaches et aquarelles. Les tableaux s’accompagnent de parties manuscrites et d’annotations musicales.  Elle met en scène sa vie, sa famille et elle-même. Lorsqu’elle remettra ses dessins à son médecin, afin de les sauvegarder, elle lui dira : « Prends-en soin. C’est toute ma vie. » Enceinte, Charlotte Salomon sera déportée à 26 ans à Auschwitz, où elle y mourra. Toute l’œuvre sera sauvée et préservée, transmise, exposée, publiée, pour finir dans les caves du Musée juif d’Amsterdam, propriétaire de l’œuvre, où elles sont protégées, et continuent de voyager.

Collection Jewish Museum, Amsterdam
© Charlotte Salomon Foundation
Charlotte Salomon ®

Une performance dans l’écriture :  trois récits et une phrase par ligne 

On peut dire de ce livre qu’il en offre en vérité trois. Le premier est la biographie et le portrait prodigieux d’une artiste complète et géniale, dont le destin et le passé sont tragiques, avant même sa naissance. Interrogé sur la citation qu’il retiendrait, David Foenkinos répond : « La première phrase du livre a été déterminante. Elle est la tonalité: « Charlotte a appris à lire son prénom sur une tombe.»».

Le second raconte avec une écriture percutante, le drame de la persécution des Juifs et toutes les avancées et horreurs de la Shoah à travers une jeune peintre exceptionnelle et artiste complète, parce qu’elle possède un talent hors du commun. La Nuit de cristal, les exclusions, les humiliations, les confiscations les déportations, avec toute la violence qui les accompagne, David Foenkinos n’oublie rien.

Le troisième explique le pourquoi et le comment, les étapes de la création du livre, par l’auteur qui entre dans son propre roman et en sort, sans transition, entre deux paragraphes.

Quand il raconte la Shoah, Foenkinos est le professeur d’histoire générale et de l’art qu’on aurait aimé avoir. Quand il décrit l’œuvre artistique de Charlotte Salomon, on ne s’arrête de lire, que parce qu’on est poussé par la curiosité de voir les tableaux sur la Toile. Et l’on comprend immédiatement le trouble et le choc de l’auteur, lorsqu’il découvre ces peintures : on est contaminé. Enfin quand l’admirateur raconte son parcours pour réaliser ce livre, on se dit qu’il aurait pu aussi être aussi journaliste… Les trois parties du livres sont de véritables cadeaux pour le lecteur, parce qu’elles sont abouties, parfaitement expliquées, magnifiquement construites. Elles s’imbriquent les unes dans les autres avec un naturel surprenant et donc fascinant.

Les faits, tant sur Charlotte Salomon que sur la Shoah et sur la création du livre sont réels. Alors, pourquoi avoir qualifié Charlotte de roman ? David Foenkinos explique : « Oui les faits sont réels, mais c’est un roman car j’imagine ses pensées. J’essaye de m’approcher de ce qu’elle a ressenti. En aucun cas, je ne pourrai me permettre de dire qu’il s’agit-là d’une réalité, même si avec les années à travailler sur sa vie et son œuvre j’ai le sentiment d’avoir été au plus proche de sa vérité. » « C’est une biographie émotionnelle. Une biographie qui passe par le prisme du ressenti, de l’admiration. Cela ne peut pas être un texte objectif. D’ailleurs j’y raconte sa vie tout autant que pourquoi elle me fascine. »ajoute-t-il.

Ce qui ce qui caractérise terriblement le livre, c’est l’écriture du texte. Sur le fond, rien n’a changé, par rapport à ses autres fictions, et c’est tant mieux, parce que c’est pour cela qu’on aime l’écrivain. Sa plume est poétique, féérique, dans un registre qu’on ne peut qualifier de léger. Mais ici, c’est la forme littéraire qu’on salue, qui intrigue et ajoute de la force : une phrase par ligne. Un complément, un verbe, un sujet. Peu d’adjectifs et d’adverbes. Une prose en poésie, très envoûtante. Je n’ai pu m’empêcher d’interroger l’auteur sur ce style jamais lu chez lui. Il m’explique : « Les phrases courtes, cela a été ma seule possibilité de l’écrire ainsi. Mettre de la respiration dans la tragédie. Ce qui est étonnant c’est que tout le monde m’a dit que c’était illisible ainsi. Cela n’avait pas d’importance. J’avais enfin réussi à écrire ce roman. Contre toute attente ce style a permis au livre d’être lu facilement, notamment par les jeunes. Je pense en tout cas que j’ai mis des années à trouver la façon d’écrire sur Charlotte, et que cette façon-là a été déterminante. »

L’émotion ressentie au cours de ces lecture et relecture ont été uniques et en refermant deux fois le livre, je n’ai eu qu’une envie : découvrir l’œuvre de Charlotte Salomon. C’est ce que je suis en train de faire en me plongeant dans Vie ? ou Théâtre ?, pour vous revenir au plus vite.

Paule Gut

David Foenkinos est né à Paris en 1974. Il est romancier, dramaturge, scénariste et réalisateur. Il étudie les lettres à la Sorbonne et suit une formation de jazz. Il devient professeur de guitare.  Il est l’auteur de 18 romans et de trois pièces de théâtre et a participé à plusieurs œuvres en collectif. Il adapte au cinéma La Délicatesse. Trois autres réalisateurs portent à l’écran Les Souvenirs, Je vais mieux et Le mystère Henri Pick.

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