maquette de la synagogue d’Elberfeld détruite dans la Nuit de Cristal, exposition « Torah et textiles », Begegnungsstâtte Alte Synagoge, Wuppertal
L’hommage aux victimes de la politique artistique nazie et de la Nuit de Cristal inspire cette excursion aux paysages de la mémoire juive en pays de Berg
« Réparation pour un artiste proscrit et oublié » : le musée Von der Heydt à Wuppertal est devenu le haut-lieu de l’art de Jankel Adler (1895-1949). En 1937, des œuvres de ce Juif polonais, artiste d’avant-garde marqué par l’expressionnisme, le cubisme et le surréalisme, sont stigmatisées par les nazis dans l’exposition Entartete Kunst à Munich. En 1955, le musée Von der Heydt lui consacre une exposition. En 1985, une rétrospective à Düsseldorf, Lodz et Tel Aviv, tire Adler de l’oubli. En 2018, « Jankel Adler et l’avant-garde – Chagall ǀ Dix ǀ Klee ǀ Picasso » au musée Von der Heydt met en valeur son rôle de médiateur entre Ostjuden et avant-gardes occidentales. Wuppertal, avec ses quartiers d’Elberfeld et Barmen, tient une place majeure dans la biographie de Adler, qui en 1912 rejoint sa sœur à Barmen, puis étudie la peinture à l’école des arts et métiers (1916). De retour à Łódź (1918 -1919), il est cofondateur du groupe d’artistes Yung-yidish. En 1920, il est à Berlin et rencontre de nombreux artistes, dont Chagall. Rentré à Barmen, il fait partie du groupe d’artistes Die Wupper. En 1922, il s’installe à Düsseldorf et enseigne à l’Académie des beaux-arts avec Paul Klee. Adler participe aux groupes d’avant-garde : Novembergruppe, Das Junge Rheinland, Rheingruppe… Participant à de nombreuses expositions, il reçoit la médaille d’or à l’exposition Deutsche Kunst de Düsseldorf (1928). L’avènement du nazisme termine sa carrière en Allemagne. Adler s’exile en France et en juin 40 rejoint la Grande-Bretagne où il influencera Francis Bacon. En 2020, le musée Von der Heydt achète 548 gravures et quatre peintures de Jankel Adler. Cet été 2022, certaines de ces acquisitions figuraient dans « Métamorphoses du corps », une exposition qui confronte l’art graphique de Adler à des œuvres de Picasso, Klee, Zadkine, Willi Baumeister, Hans Arp… tirées des réserves du musée, renommé pour ses collections d’art moderne et contemporain. Parmi les toiles de Adler exposées, un portrait de son amie Else Lasker-Schüler (1924), qui le qualifia un jour de « Rembrandt hébreu ». Acquis à l’époque par la Barmer Kunstverein, puis confisqué par les nazis en 1937, ce tableau réapparait en 1985 lors de l’exposition de Düsseldorf, et est racheté par le musée Von der Heydt. Poétesse et dessinatrice liée à l’avant-garde expressionniste, muse de Herwarth Walden (Der Sturm), Karl Kraus et Gottfried Benn, Else Lasker-Schüler (1869-1945), est issue d’une famille juive d’Elberfeld. Elle émigre à Zurich en 1933 et voyage en Palestine, où elle s’établit. Gravement malade, elle meurt à Jérusalem. Femme moderne et « figure symbolique de la libération des contraintes bourgeoises « , sa renommée est posthume. Fondée en 1990, la société Else Lasker-Schüler de Wuppertal honore son œuvre littéraire et artistique ainsi que sa contribution à la culture juive allemande
Wuppertal – le « Manchester allemand » et ses Juifs
Situé à l’est du Rhin et au sud de la Ruhr, dans le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, le Bergisches Land, jadis territoire du comté de Berg, devient sous Napoléon le duché de Berg. Intégrée à la province prussienne du Rhin, cette région connaît une industrialisation précoce. La vallée de la Wupper devient une Silicon Valley. Les villes jumelles de Barmen et Elberfeld, sont les capitales commerciales et industrielles de la Prusse. Cet essor économique entraîne l’expansion du bassin de la Ruhr, zone d’extraction du charbon, et inspire des idées d’entreprenariat social et de socialisme. Fils d’un propriétaire d’usine textile, Friedrich Engels naît à Barmen. En mai 1849, lors du Printemps des peuples, il participe à l’insurrection de sa ville. Elberfeld compte une population juive à la fin du XVIe siècle. Elle est expulsée en 1598. En 1671, soixante familles juives sont admises dans la ville au prix de lourdes taxes. Les fabricants de fil d’Elberfeld, opposés à l’installation des Juifs, finissent par obtenir leur expulsion en 1794. Sous la domination française, neuf familles juives vivent dans la ville (1808). La communauté grandit et s’unit à celle de Barmen. Elle fait construire une synagogue (1865) et des cimetières (1867 et 1895). La communauté juive prospère dans le commerce du textile. Les frères Heimann et Alsberg dirigent des entreprises textiles. Leonhard Tietz établit son deuxième grand magasin à Elberfeld. Les Juifs de Barmen font construire leur propre synagogue (1895-96). En 1929-1930, Barmen et Elberfeld deviennent des quartiers de Wuppertal dont la communauté juive compte 3500 personnes en 1933. 1428 Juifs de Wuppertal sont assassinés dans la Shoa . La communauté compte 150 membres en 1967. Gonflée par l’immigration de l’ex-URSS, elle atteint à présent près de 2500 personnes.
En 1994, un centre culturel et éducatif commémorant les victimes juives du nazisme est érigé sur le site de la synagogue d’Elberfeld, détruite dans la Nuit de Cristal : le Begegnungsstâtte Alte Synagoge. Son exposition permanente « Torah et textiles », accompagnée d’un catalogue richement illustré, met en lumière plus de 200 ans de vie juive locale. Le parcours interactif questionne l’identité juive et les façons de la vivre en Allemagne et à Wuppertal. Portraits et témoignages révèlent le judaïsme dans toute sa diversité : Juifs venus d’Israël, d’Azerbaïdjan, du Congo… De belles maquettes en bois à l’échelle 1:50 montrent les synagogues disparues de Barmen, Elberfeld, et Solingen. De nombreux Juifs de Wuppertal, exilés sous le nazisme, ont mis à la disposition du centre des souvenirs de famille uniques et émouvants. Des publications nourrissent le travail de mémoire, tels le petit guide réalisé par Ulrike Schrader, directrice du centre, présentant les lieux d’Elberfeld associés à la biographie d’Else Lasker-Schüler, ainsi que son livre poignant sur la Nuit de Cristal à Wuppertal,
En 1997, un Cercle des amis de la nouvelle synagogue est fondé à Wuppertal. L’église protestante fait don d’un terrain proche de la synagogue disparue de Barmen. Inaugurée le 2 décembre 2002, en présence du président israélien, la Bergische Synagoge est attaquée au cocktail molotov le 29 juillet 2014. Février 2015, le tribunal de première instance de Wuppertal inflige des peines de prison avec sursis pour incendie criminel aux trois germano-palestiniens auteurs de l’attentat. En janvier 2017, le tribunal de 2e instance confirme cette décision et juge que rien ne prouve les motifs antisémites des coupables !
Le Centre des arts persécutés de Solingen
Le Zentrum für verfolgte Künste de Solingen est consacré aux œuvres proscrites d’artistes persécutés, en particulier en Allemagne nazie et aussi en RDA. Fondé en 2015 à l’initiative de la société Else Lasker-Schüler de Wuppertal par la Landschaftsverband Rheinland (LVR) et la ville de Solingen, ce centre ne se limite pas aux artistes visuels et s’intéresse aux écrivains, musiciens, acteurs, danseurs, etc. victimes des totalitarismes. Il conserve une grande collection de dessins de Lasker-Schüler. L’exposition permanente offre un panorama de la littérature bannie par les nazis. Le directeur, Jürgen Kaumkötter, était commissaire de l’exposition« La Mort n’a pas le dernier mot : L’art dans la catastrophe 1933-1945 » inaugurée au Bundestag le 27 Janvier 2015. Historien d’Art spécialiste de la Shoah, il y présentait les oeuvres de 14 artistes des première et deuxième générations de la Shoah, dont Michel Kichka. Montrée aussi au Musée d’Art Contemporain de Cracovie (MOCAK) cette exposition accompagnait la publication d’un livre remarquable, fruit de 15 ans de recherche (Der Tod hat nicht das letzte Wort: Kunst in der Katastrophe 1933-1945, Galiani Verlag, 2015). Interpellé par la BD Deuxième génération de Michel Kichka, Kaumkötter a produit le documentaire Kichka, Life is a Cartoon (2018), réalisé par Delfina Jalowik du MOCAK.

En mai-septembre derniers le centre des arts persécutés de Solingen exposait la première étape de son projet de recherche sur la documenta de Cassel : « 1929/1955. La première documenta et l’oubli d’une génération d’artistes ». Cette exposition questionne les mécanisme de sélection des artistes dans les expositions et les musées. Elle sera montrée au MOCAK de Cracovie, puis à Cassel. L’avènement du nazisme cause une rupture pour beaucoup d’artistes, persécutés et stigmatisés dans les expositions de « l’art dégénéré ». Quels rôles jouent la documenta et ses fondateurs sur la scène artistique de l’après-guerre? Grand événement européen censé relier « l’art actuel » à l’art d’avant 1933, la documenta I est-elle à la hauteur de ses ambitions ? Jürgen Kaumkötter explique : Arnold Bode, l’initiateur de la documenta, est aussi artiste et commissaire de la grande exposition d’art de Cassel en 1929. 30 artistes représentés dans nos collections figurent à cette exposition, mais seuls trois d’entre-eux sont à la documenta en 1955. Que sont devenus les 27 autres ? Nous comparons l’exposition de 1929 à la documenta I de 1955, présentons six artistes de l’expo de 1929, dont Arnold Bode, décrivons l’impact du régime nazi sur leur carrière, et montrons aussi une reconstitution partielle de l’expo de 29 sur la base de nos collections et de prêts internationaux. Artiste juif, Josef Albers est un des trois artistes exposé à Cassel en 1929 et 1955. Enseignant au Bauhaus, il émigre aux USA en 1933 et devient citoyen américain en 1939. Il est présenté comme artiste américain à la documenta I. Jankel Adler et Felix Nussbaum sont exposés à Cassel en 1929, mais pas en 1955, tout comme Hans Feibusch (1898-1998), peintre juif exclu de l’Union des artistes de Francfort en 1933 et exilé en Angleterre où il devient un grand peintre d’église ! Durant la préparation de l’exposition « 1929/1955 », Trostlose Straße (« Rue Triste ») de Nussbaum fait l’objet d’un examen scientifique au CICS de Cologne. Des images aux rayons X et à l’infrarouge de ce tableau, en dépôt au Centre des arts persécutés depuis 2008, révèlent sous la couche picturale une première peinture, que deux dessins conservés à Yad Vashem et au Musée juif de Francfort permettent de dater et dont le sujet renvoie à la Nuit de Cristal !

Prêt permanent de collection privée © Zentrum fur verfolgte Künste, Solingen
Comme l’écrit l’historien d’art Werner Haftmann (1912 -1999) dans son introduction du catalogue de la documenta I : L’exposition veut donner un aperçu de l’évolution de l’art européen depuis 1900 et réhabiliter les artistes diffamés comme « dégénérés » sous le nazisme, « replaçant l’Allemagne parmi les nations culturelles européennes ». Fin 1953, Arnold Bode présente son grand projet d’exposition d’art européen du 20e siècle. Il convainc la ville de Cassel et le Land de Hesse de l’organiser en parallèle à l’exposition horticole fédérale de 1955. L’exposition que Bode a organisé en 1929 se limitait aux artistes allemands, il privilégie désormais « l’idée européenne » et « l’art occidental contemporain », y compris les États-Unis. Le 15 juillet 1955, Werner Haftmann, meilleur orateur que Bode, prononce le discours d’ouverture de la documenta I dont le grand succès décide d’une seconde édition pour 1959. Haftmann est un nazi : formé à Berlin et Göttingen, ce spécialiste de l’architecture italienne de la Renaissance entre dans la SA (1933) puis au NSDAP (1937). Militaire en 1944, il participe à des crimes de guerre contre les partisans en Italie. Professeur à la Hochschule für bildende Künste de Hambourg il publie un ouvrage de référence sur la peinture du 20e siècle (1954). Il participe à direction des documenta I, II et III. Des recherches faites pour l’exposition du Deutsches Historisches Museum de Berlin (2021) sur l’histoire de la documenta prouvent que Haftmann en éxclut les artistes juifs ! Membre du SPD en 1929, Bode restera socialiste toute sa vie. Enseignant à Berlin, il est licencié le 1 mai 1933. De retour à Cassel, il travaille sous pseudonyme pour son frère architecte, membre du NSDAP. Après-guerre, il enseigne à l’Académie des Beaux-Arts de Cassel. Inventeur de la documenta I, il est directeur des documenta 2 (1959) et 3 (1964), puis associé aux documenta 4 (1968), 5 (1972) et 6 (1977).
Solingen, capitale de la coutellerie allemande
Le 9 novembre 2020, commémorant la Nuit de Cristal, les Nations Unies et le Centre des arts persécutés de Solingen inaugurent l’exposition en ligne multilingue 7 Places. Solingen est un des 7 lieux choisis dans cet échantillon de sites de mémoire juive en Allemagne. Solingen est la « ville des lames », productrice de couteaux réputés. En 1993, cinq femmes turques, dont trois fillettes, y périssent dans un incendie perpétré par des néo-nazis. Adolf Eichmann est né à Solingen.

Durant la Nuit de Cristal, les SA détruisent la synagogue locale et saccagent les magasins et maisons des Juifs. Le commerçant et journaliste Max Levy, dit Leven, est assassiné à son domicile par un commando de tueurs. Ce Juif de Lorraine, établi à Solingen en 1916, écrit pour le Bergische Arbeiterstimme, journal socialiste de la région. Son épouse, Emmy et leurs trois enfants ne survivront pas à la Shoah. Le Centre Max Leven (Bildungs- und Gedenkstätte Max-Leven), fondé en 2019 en collaboration avec la ville et les écoles de Solingen, organise une série d’activités mémorielles destinées en priorité aux jeunes et ciblant en particulier le mouvement ouvrier et la résistance au nazisme, l’histoire juive locale, la Nuit de Cristal et la Shoah. Installée pour le moment au Centre des arts persécutés, une exposition, accompagnée du livre de l’historienne
Daniela Tobias, responsable du centre Max Leven, retrace l’histoire de Solingen sous le nazisme. Les 300 Juifs de Solingen sont rattachés à la communauté de Wuppertal dont ils fréquentent la Bergische Synagoge. Le 12 mars 2022, se célébrait le 150e anniversaire de l’inauguration de la synagogue de Solingen. Une rosace de métal conçue par un artiste local a été placée sur le bunker construit en 1943-1944 à l’emplacement de la synagogue détruite. Le grand anneau d’acier reprend la forme du vitrail original de la synagogue et entoure six Magen David symbolisant la vie juive.
Roland Baumann
Pour en savoir plus
1) Musée Von der Heydt, Turmhof 8, 42103 Wuppertal www.von-der-heydt-museum.de
https://fr.wikipedia.org/wiki/Jankel_Adler https://en.wikipedia.org/wiki/Yung-yidish
https://fr.wikipedia.org/wiki/Else_Lasker-Schüler
https://fr.wikipedia.org/wiki/Musée_Von_der_Heydt
https://fr.wikipedia.org/wiki/Grand-duché_de_Berg
2) Centre et musée de la Vieille Synagogue (Begegnungsstâtte Alte Synagoge), Genügsamkeitstrasse, 42105 Wuppertal (Elberfeld) ;
www.alte-synagoge-wuppertal.be
La nouvelle synagogue de Barmen :
https://de.wikipedia.org/wiki/Bergische_Synagoge
2) Centre des arts persécutés, Wuppertaler Straße 160, 42653 Solingen
www.verfolgte-kuenste.com
https://de.wikipedia.org/wiki/Zentrum_für_verfolgte_Künste
Le concept nazi d’art dégénéré :
https://ciclomenstrual.info/ru-defr/wiki/Entartete_Kunst
Le projet documenta 1929/1955
https://www.29-55.de/
L’exposition virtuelle « 7 Places » et l’histoire juive de Solingen
https://solingen.seven-places.org/
Centre Max Leven à Solingen :