Fondée par les Romains, capitale des Wisigoths, Tolède devient après sa reconquête par les chrétiens, un centre majeur du judaïsme séfarade. Deux synagogues médiévales témoignent aujourd’hui de cette histoire remarquable dans la « ville des trois cultures ».
La première trace d’une présence juive à Tolède remonterait au IVe siècle. Une communauté se développe et prend de l’importance lorsque la ville devient la capitale des rois wisigoths. En 820, sous le pouvoir musulman, le quartier juif (Madinat al-Jahud), entouré d’un mur, est situé au sud-ouest du centre ville, le long du Tage.
Tolède est reconquise par les chrétiens en 1085. Au XIIe siècle, l’aljama, la communauté juive de Tolède, est grossie par l’afflux de Juifs d’Al-Andalus, fuyant l’intolérance des Almohades. Ces nombreux réfugiés contribuent à l’essor économique de la ville. Au XIIIe siècle, l’aljama de Tolède, jouit d’une certaine autonomie et devient la plus puissante communauté juive de Castille, tant pour son poids économique qu’intellectuel. Les Juifs de Tolède sont égaux aux autres habitants de la ville, devant la justice. Libres d’acquérir et vendre des biens, ils ne sont pas forcés de résider dans le quartier juif. Beaucoup possèdent ou louent des commerces et des ateliers, disséminés dans la ville, surtout dans les zones les plus marchandes, et ils ont donc une clientèle chrétienne. Parmi les activités des Juifs de Tolède et de la région, l’agriculture prédomine, en particulier la culture de la vigne. Ils exercent des métiers très divers : bouchers, tailleurs, maçons, meuniers, etc. Certains commercent avec Al-Andalus dont la frontière est proche de la ville. Des Juifs occupent des postes importants à la cour (diplomates, médecins, etc.) et, surtout afferment des impôts et revenus publics. D’autres se distinguent en littérature, ou participent à la traduction de nombreuses œuvres arabes, au sein de la célèbre « École des traducteurs de Tolède ». Les prêteurs sur gages juifs, établis à Tolède à la fin du XIIe siècle, augmentent fort en nombre durant le siècle suivant, jusqu’à la première moitié du XIVe siècle lorsque la Peste noire et la crise économique provoquent le déclin de leurs activités.
La cathédrale de Tolède entretient de bonnes relations avec les Juifs de l’aljama. Lorsque les mesures anti-juives du concile de Latran, imposent notamment aux Juifs le port d’un signe distinctif, l’archevêque de Tolède obtient du pape que cette mesure ne soit pas appliquée en Castille (1219). Propriétaire d’un vaste patrimoine foncier, la cathédrale a de nombreux locataires juifs, à la campagne comme en ville, y compris au sein même du quartier juif. De même, la cathédrale utilise des Juifs pour collecter les loyers et les dîmes, et fait appel aux prêteurs juifs en cas de difficultés financières. Ces relations judéo-chrétiennes, fondées sur des intérêts économiques, sont fortement impactées par la conjoncture économique et politique, en particulier lors du conflit entre Pierre Ier (dit « Pierre le Cruel ») et son demi-frère Henri de Trastamare. Ce dernier utilise l’antisémitisme populaire comme arme politique et en 1355, lorsque ses partisans s’emparent brièvement de Tolède, ils dévastent le quartier juif de l’Alacava, y assassinant nombre d’habitants. La « grande juiverie », principal quartier juif de Tolède, parvient à leur résister, à l’abri de sa muraille. Henri de Trastamare finit par assiéger et prendre Tolède (1369) rançonnant l’aljama en représailles pour son soutien à Pierre Ier. Mais, le nouveau roi fait bientôt marche arrière, car lui aussi a besoin des Juifs !
Tolède est touchée le 20 juin 1391 par la vague de pogroms qui dévaste les communautés juives de la péninsule forçant beaucoup à se convertir au christianisme. Au XVe siècle, les mesures anti-juives se succèdent. Objets de la méfiance et de l’envie de la population chrétienne, peu encline à les accepter sur un pied d’égalité, les conversos, Juifs convertis, sont les principales victimes de nouveaux actes de violence. Le Tribunal de l’Inquisition est établi à Tolède en 1485, dirigé contre les convertis accusés de judaïser. Les inquisiteurs obligent les rabbins, sous serment, à ordonner aux Juifs de dénoncer les hérétiques devant le tribunal du Saint-Office et aussi de comparaître comme témoins dans les procès auxquels sont soumis de nombreux convertis. Dès lors, la communauté juive de Tolède, de plus en plus réduite, est soumise à une série de dispositions de plus en plus discriminatoires qui accentuent son exclusion et aboutissent à l’expulsion de 1492. Au temps de sa splendeur, le quartier juif de Tolède comptait dix synagogues. Deux de celles-ci sont conservées.
Joyau d’architecture mudéjar, la synagogue du Tránsito est construite au cœur de la « grande juiverie » de Tolède en 1355-1357 à l’initiative de Samuel ha-Levi, conseiller et almojarife (trésorier) de Pierre Ier. La loyauté et le soutien de Samuel et des Juifs de Tolède, permettent au monarque de reprendre la ville aux partisans de son rival en 1355. Tragique retournement : en 1360, Samuel ha-Levi, accusé de détournement de fonds publics par Pierre le Cruel, est arrêté et meurt sous la torture! Après l’expulsion de 1492, la synagogue, est concédée à l’Ordre de Calatrava, qui en fait sa chapelle, surnommée Nuestra Señora del Tránsito en référence un retable de la Dormition de la Vierge. Classé en 1877, l’édifice est peu à peu restauré. En 1970, la synagogue et le musée séfarade, créé en 1964, deviennent le Musée national de l’art judéo-espagnol, une institution d’État.
Le bâtiment de plan rectangulaire comprend une galerie des femmes surmontant la salle de prière. La technique de construction des murs et la décoration intérieure s’inspirent de l’art hispano-musulman. La maçonnerie privilégie la brique avec des effets décoratifs. L’austérité de l’extérieur de l’édifice contraste avec la luxuriance de sa décoration intérieure : frises en plâtre polychrome remplies de motifs géométriques et floraux, motifs héraldiques honorant la Couronne de Castille, armoiries de Samuel ha-Levi, inscriptions d’écriture arabe en style coufique faisant louange au Tout-Puissant, etc. Un plafond magnifique en bois de cèdre couvre la majestueuse salle de prière, éclairée de nombreuses fenêtres. Le sol d’origine, partiellement conservé, était recouvert de mosaïques. Dans le mur oriental, richement décoré d’arabesques et surmonté d’arcatures décoratives, trois élégants arcs ouvragés mènent à l’Arche. Le musée séfarade installé de part et d’autre du hall de prière, représente la tradition juive depuis l’antiquité, et porte en particulier son regard sur l’histoire juive dans la péninsule ibérique, tandis que l’ancienne galerie des femmes documente les fêtes et traditions séfarades.
La synagogue de Santa María la Blanca, remonte à la fin du XIIe ou au début du XIIIe siècles. Située entre le monastère de San Juan de los Reyes et la synagogue d’El Transito, ses origines sont difficiles à situer. Suite au pogroms de 1391 et aux sermons anti-juifs du prêtre dominicain Vincent Ferrier, cette synagogue est saccagée et l’Église catholique se l’approprie. Son nom actuel, Santa Maria la Blanca, date de cette époque et provient d’une effigie de Marie conservée à l’intérieur. Au XVIe siècle trois absides de style Renaissance sont ajoutées à l’édifice pour servir de chapelles. Le bâtiment désacralisé sert ensuite de salle militaire et de salle de danse. Le bâtiment est finalement classé et restauré en 1856. En 1929, le gouvernement restitue Santa María la Blanca à l’Église qui en reste propriétaire aujourd’hui. Oeuvre d’architectes et de maçons maures, cette synagogue s’inspire de l’architecture almohade, caractérisée par les murs de briques couverts d’enduits blancs et lisses, la décoration géométrique des frises ainsi que l’utilisation de colonnes. Elle ressemble plus à une mosquée qu’à une synagogue. Le plan est un quadrilatère irrégulier divisé en cinq nefs. L’intérieur présente une série d’arcades en fer à cheval soutenues de piliers octogonaux et de piliers engagés dont les chapiteaux sont sculptés de pommes de pin et d’autres motifs végétaux inspirés de l’architecture classique et byzantine. Au fond de la nef centrale l’arc surmonté d’une coquille Saint-Jacques indique où se trouvait l’Arche.
Ces deux synagogues sont au coeur des circuits à thème juif proposés aux touristes dans une ville fière de ses traditions médiévales et en particulier de la renommée ancienne de sa production d’armes. Une signalétique marque de jour comme de nuit, le périmètre de l’ancien quartier de la « grande juiverie » inscrivant dans les rues de la ville les traces de son passé juif. Un passé juif qui serait largement absent du paysage urbain contemporain, si le patrimoine de « la ville du Greco » ne comptait pas aussi ces deux étonnantes synagogues, épargnées par l’antijudaïsme chrétien et si étroitement associées à l’histoire tragique du judaïsme tolédan.
Roland Baumann

Museo Sefardí (Sinagoga del Tránsito)
Calle Samuel Leví, s/n, 45002, Tolède
De mars à oct : mardi à samedi 9h30-19h30 et dimanche 10h-15h.
Nov à février : mardi à samedi 9h30-18h et dimanche 10h-15h.
https://www.culturaydeporte.gob.es/msefardi/museo/museoenmonumento.html
- Introduction à l’exposition permanente du musée sefardi
https://www.culturaydeporte.gob.es/msefardi/museo/exposicion-permanente.html
- Pdf du dépliant en français
Synagogue Santa María La Blanca
Calle de los Reyes Católicos 4, 45002 Tolède ;
lundi à dimanche : 1 mars– 15 octobre :10h à 18h45 ; 16 octobre – 28 février :10h à 17h45
https://toledomonumental.com/monumentos/antigua-sinagoga-de-santa-maria-la-blanca/
- Visite virtuelle 360° de la synagogue Santa María La Blanca : http://360.toledomonumental.com/santamaria/
Pour en savoir plus
https://fr.wikipedia.org/wiki/Tolède
https://fr.wikipedia.org/wiki/Aljama
https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Ier_(roi_de_Castille)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_II_(roi_de_Castille)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Persécutions_anti-juives_de_1391_en_Espagne
https://fr.wikipedia.org/wiki/Synagogue_El_Tránsito_de_Tolède
https://es.wikipedia.org/wiki/Samuel_ha_Leví
https://fr.wikipedia.org/wiki/Almoxarife
https://fr.wikipedia.org/wiki/Kufi
https://fr.wikipedia.org/wiki/Synagogue_Santa_María_La_Blanca_de_Tolède