Que la haute bourgeoisie et l’aristocratie terrienne aient soutenu le fascisme est une évidence.
Que par mimétisme social des membres de la bourgeoisie juive l’aient fait heurte comme une dissonance mais n’en constitue pas moins une vérité.
Issue d’une famille juive très aisée, dont le judaïsme s’est dilué dans le développement économique de Venise après le Risorgimento, élevée dans le luxe et le culte de l’excellence esthétique, Marguerite Grassini épouse à 17 ans un brillant avocat, Cesare Sarfatti, juif, fervent sioniste et de quatorze ans son aîné.
Dégagée de toute préoccupation financière, elle exerce néanmoins une activité de journaliste au journal L’Avanti. Elle y tient une rubrique consacrée à l’art et aux mouvements picturaux d’avant- garde du premier quart du vingtième siècle. Le directeur du journal est alors un certain Benito Mussolini qui se définit encore comme socialiste.
De cette attraction charnelle qui les surprend et les captive tous les deux, se développe une alchimie étrange entre cette femme riche, élégante, éduquée et ce plébéien, fils de forgeron d’Emilie-Romagne, ayant une formation d’instituteur et de violoniste amateur. Lui est flatté de séduire une femme issue d’une classe supérieure, détentrice d’une culture dont il est dépourvu tandis qu’elle pense pouvoir modeler selon sa propre ambition cet être rustre, impulsif et cabotin mais doté d’une force animale qui aspire à un but ultime.
La relation passionnelle devient peu à peu une relation de pouvoir dans laquelle Marguerite occupe la position dominante. C’est elle qui insuffle à Mussolini une constance, le soutient lorsqu’il doute ou faiblit. C’est elle encore qui le pousse à entrer en guerre en 1916,abandonnant peu à peu les idéaux révolutionnaires pour verser dans une valorisation absolue de la nation italienne, seul remède efficace face au déclin civilisationnel.
Cette exaltation guerrière causera à Marguerite le grand chagrin de sa vie : la mort au combat en 1918 dans le col d’Eccele de son fils aîné Roberto, âgé d’à peine 18 ans.
Elle n’aura de cesse de glorifier le courage et la mémoire de son fils, alors qu’elle l’aura elle-même poussé au sacrifice ultime au service de la nation.
Elle persuadera Mussolini de marcher sur Rome en 1922 et rédigera une biographie à la gloire du dictateur dans laquelle elle définit, explicite et soutient les fondamentaux du régime fasciste.
Elle occupera une position incontournable dans la politique culturelle jusqu’à ce que le Duce se lasse, déserte peu à peu leur relation et s’engage dans l’alliance fatale avec Hitler, ce qui aboutira à l’instauration des lois antisémites de 1938, obligeant Margherita à fuir le pays pour l’Amérique du Sud et ne revenir en Italie qu’en 1947.
C’est sur ce retour que s’ouvre le présent récit, à travers les yeux du jardinier de la somptueuse propriété située sur les hauteurs du lac de Côme, que Margherita réintègre après une longue route de nuit, échappant ainsi aux regards des habitants du village.
Jadis ami de Roberto, le jardinier fut surtout le témoin de la mort de celui-ci, dans l’enfer des tirs autrichiens du fameux col d’Eccele. Blessé en diverses parties du corps, il garde une démarche claudicante, stigmate indélébile d’une folie meurtrière.
Après la guerre, Margherita l’engage, à la fois par culpabilité et par reconnaissance, dans cette héroïsation morbide de ce fils trop tôt disparu, pour lequel elle fera édifier un monument funéraire sur le lieu des combats.
Mais le jardinier n’en garde pas moins une rancune tenace, qu’il mettra des années à déverser face à sa patronne pétrifiée, qui pressent qu’elle ne pourra plus faire illusion et falsifier l’histoire au profit de sa propre édification.
Les protagonistes restent enferrés dans un psychisme figé. Margherita persiste dans le déni de cette immense désillusion que fut l’aventure fasciste, de ses dérives et de son effondrement et reste étrangement indifférente aux persécutions dont furent pourtant victimes victimes des membres de sa famille. Ne persiste que le deuil infini du fils perdu.
L’existence du jardinier s’est arrêtée avec la Grande Guerre, le faisant renoncer à ses études ou à fonder une famille, menant une existence modeste et solitaire, en observateur amer des compromissions intellectuelles de ses contemporains.
Le récit, enrobé d’une brume poétique, à la langue élégante parsemée de substantifs ou d’adjectifs soigneusement choisis, suscite chez le lecteur l’envie de lire les ouvrages référés dans la bibliographie qui clôture le livre, dont la biographie de Françoise Liffran consacrée à Margherita Sarfatti, dans laquelle sont plus amplement décrits son ambition démesurée, son autoritarisme, son orgueil, son absence totale d’empathie.
On rappellera que la critique marxiste d’après- guerre vouera aux gémonies l’ historien de référence du fascisme Renzo di Felice, pour avoir déclaré que le fascisme avait fait l’objet d’un consensus national. Et que la jeune république italienne continuera à utiliser dans les écoles primaires des méthodes pédagogiques instaurées sous le fascisme.
La méconnaissance de l’histoire, l’abandon systématique de son enseignement (c’est- à- dire l’examen de faits et des textes) font oublier que les tentations totalitaires peuvent sournoisement revêtir d’autres formes.
Elles peuvent parfaitement occuper la rive gauche du fleuve.
Isabelle Telerman.