Le livre des hommes – Nano Shabtaï – Actes Sud 2021.

En fait d’énumération d’exploits, on se souviendra du célébrissime Air du Catalogue, vanté par Leporello dans l’opéra mozartien Don Juan ( il s’agit de conquêtes féminines) et, plus près de nous, de La Vie Sexuelle de Catherine M., dont la critique résumait l’intérêt à celui que susciterait une collection de boîtes de camembert.

Dans cette version hébraïsante d’une éducation sentimentale, chaque vignette conte  un ratage relationnel dans lequel se lance à corps perdu l’héroïne,telle une offrande sacrificielle, flottante après l’éclatement de la cellule familiale causé par le divorce parental.

Une fois séparés, les parents semblent avoir peiné à reconstruire une existence propre, plongés dans leurs préoccupations, inaccessibles et sourds aux revendications légitimes de leur progéniture. Celle-ci n’a d’autre choix que de tenter de se raccrocher vainement aux rencontres furtives qui croisent sa route.

Ces échantillons masculins multiples et variés, comportent tous, de manière évidente ou cachée,des failles étrangement similaires à celles de la narratrice, l’enfermant dans une répétition mortifère.

Souvent malmenée, anesthésiée par rapport à sa propre souffrance, inattentive aux signaux d’alerte et incapable de se protéger du danger, la narratrice énumère ses déboires, ne se départissant  jamais d’un détachement émaillé de certaines formules poétiques qui masquent à peine le désarroi et la misère affective.

Car il s’agit surtout de cela. Comment , imperceptiblement, avons -nous basculé dans cet univers désaffectisé, ce consumérisme pornographique dans lequel se délite toute notion de lien et d’attachement, où nous sommes devenus des atomes desséchés qui nous cognons les uns aux autres ,sans rencontre véritable aucune? 

Et lorsque nous rencontrons l’amour, nous sommes incapables de le reconnaître, incapables que nous sommes à imaginer qu’on puisse nous aimer d’un amour véritable, qui nous distingue tels que nous sommes.

Dans une langue écrite proche de la langue parlée ou déclamée, les vignettes se construisent comme un monologue, une logorrhée sans ponctuation, faite de longues phrases qui s’écoulent l’une dans l’autre,et qui ne s’achève que lorsque la narratrice est à bout de souffle.On est cependant loin des phrases proustiennes, dissertant sur l’amour et ses tourments,remplies de volutes et de digressions multiples, initiées par un mot, un son , une couleur, un parfum.

Toute allusion à une identité hébraïque est quasi inexistante, en dehors de deux motifs récurrents: la Shoah et l’armée, dont l’empreinte sociétale est si forte qu’elles en deviennent  presqu’abstraites.

Toutefois, au détour de la lecture du chapitre Celui qui voulait devenir écrivain, apparaît comme une confession intime, le dévoilement d’un drame secret: le lecteur apprend (et il aurait pu le supposer à cause du patronyme) que la narratrice est la nièce de l’écrivain Yaakov Shabtaï, emporté brutalement à l’âge de quarante huit ans par une crise cardiaque et considéré encore aujourd’hui comme un auteur majeur, dépassant peut-être tous les autres dans sa description obsédante de l’absurdité de l’existence.

Quel est le poids de cette célébrité (et de cette vision pessimiste du monde) sur les autres membres de la famille, moins doués mais toujours en vie, en particulier sur le père de la narratrice, effacé, inconsistant, maladroit dans l’expression de son amour paternel, multipliant les mariages malheureux?

La dernière vignette  illustre l’illusion de concevoir un enfant afin de réparer ses propres souffrances et de créer un lien indéfectible à soi.Au bout de la description d’une grossesse qui s’apparente à une entreprise de destruction, la narratrice hurle le nom de Hannah Szenes,figure héroïque s’il en est, démenti cinglant aux attributions traditionnelles du courage et concluant à la nécessité fondamentale de modèles d’identification,qui permettent de se construire une identité non poreuse et d’enfin accepter d’aimer et d’être aimé.

I.Telerman.

https://www.actes-sud.fr/

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