Michel Gheude, né à Bruxelles en 1949, se dit issu d’un « complot amoureux entre un père franc-maçon et une mère juive ». Après des études de linguistique et de sémiologie à Paris VIII, il entame dès 1972 une carrière radio et télé, à la RTBF, dans des radios privées et dans la presse alternative. Il est consultant dans l’audiovisuel public et conseil en communication pour de grandes institutions culturelles. De 1986 à 2014, Il enseigne la théorie des médias à l’École de Recherche Graphique (Bruxelles) et dans diverses universités. Il est chroniqueur, animateur radio, auteur, dramaturge et… rdv en fin de Judaïcausette pour la bio in extenso… ou presque !
Quelle serait votre définition de la culture juive et comment la vivez-vous ?
J’ai récemment décidé d’apposer une plaquette sur le Mur du Souvenir dans le cimetière où ma mère a voulu que ses cendres soient dispersées. Le formulaire à remplir proposait de choisir une photo, un symbole et une phrase. J’ai donc relu le carnet où, adolescente, elle écrivait les citations qu’elle aimait. Et sur la couverture, celle-ci : « Tu ne sacrifieras pas aux idoles. », signé A.G., initiales d’André GIDE. Entre les deux guerres, les jeunes adoraient Gide et ses Nourritures terrestres. C’est la phrase que j’ai choisie, parce qu’elle l’avait trouvée si importante et parce que le rejet de l’idolâtrie est à mes yeux le noyau de la culture juive.
Mes grands-parents juifs polonais ne lui ont pas transmis la tradition, mais ce noyau a dû faire partie de son éducation, un noyau dur du judaïsme qui continue de briller quand presque tout a sombré dans l’oubli : la langue, le texte, les rites ou la tradition. Presque tout donc, excepté cette conviction qu’il n’y a pas de liberté si on reste asservi aux idoles, au dogme et à l’idéologie. Ma mère ne m’a pas transmis ce qu’elle-même n’avait pas reçu mais elle m’a transmis ça d’essentiel. Merci maman.
Quels sont vos musiciens « de prédilection » ?
D’abord une pensée pour Gilbert LEDERMAN qui vient de nous quitter. C’était un homme exquis qui a joué un rôle majeur dans l’industrie de la musique en Belgique. Un jour, il m’a invité à déjeuner et m’a proposé de venir à Beth Hillel dont il était président. Je lui ai dit : « Mais Gilbert, je n’ai pas fait ma bar-mitzvah, je ne suis même pas circoncis » ! Ça l’a fait rire et on a longuement parlé du judaïsme libéral. Je lui ai promis que je viendrais un jour. Mais je ne sais pas si c’est une bonne idée. Est-ce qu’au contraire du Jean Barois de Martin DU GARD qui se bat contre le cléricalisme toute sa vie et devient bigot sur le tard, il n’y a pas un âge où franchement c’est trop tard pour commencer à fréquenter la synagogue ? J’aurais aimé en reparler avec lui.
Sinon, je pense qu’aucun musicien juif n’a joué un rôle plus important pour moi et pour ma génération que Bob DYLAN. J’ai été vraiment heureux qu’on lui attribue le prix Nobel de littérature. Plusieurs amis juifs m’ont dit qu’ils auraient préféré Leonard COHEN que j’aime beaucoup ou encore Bruce SPRINGSTEEN, mais ils n’auraient pas existé sans lui. Dylan a inventé une poésie prophétique au croisement improbable d’Allen GINSBERG, du blues et de Woody GUTHRIE ! Et ses chansons ne vous accompagnent pas : elles sont posées comme des obstacles sur la route. Il faut s’arrêter et tenter de résoudre l’énigme.
LITTERATURE : Quels auteurs, ouvrages, vous ont-ils touché ?
Alain FINKIELKRAUT et Benny LEVY ont publié un livre d’entretiens : Le Livre et les livres. Lévy y défend l’idée que les Juifs doivent étudier le Livre et seulement le Livre, qu’il n’y a pas assez d’une vie pour arpenter cet immense continent. Finkielkraut répond : « Oui mais, on ne va quand même pas laisser tomber tous les autres livres, toute la littérature, ça n’est pas possible ! ». Le judaïsme a besoin de nombreux Benny Levy pour survivre. Mais dans ce débat, je suis de cœur avec Finkielkraut. La Torah, les Prophètes, le Talmud, le Zohar, oui, trois fois oui. Mais aussi Homère, Ovide, Dante, Shakespeare : je suis un Juif gourmand !
Je citerais l’écrivain israélien, David SHAHAR et les sept volumes de son Palais des vases brisés. Il s’agit d’un authentique chant d’amour pour Jérusalem. Il est beau et drôle. Avec Shahar, la ville redescend des hauteurs de l’Histoire avec un grand H et vit avec ses habitants. On arrête de s’entretuer pour savoir si le centre du monde est sur le mont Moriah ou 500 mètres plus loin sur le mont Golgotah, et on apprend à aimer la ville au jour le jour. C’est un roman un peu nostalgique parce qu’il se situe dans les années 30, mais c’est aussi le roman de la possibilité à venir d’une Jérusalem heureuse.
Ensuite retour de l’Histoire avec Vassili GROSSMANN, Vie et Destin : un chef d’œuvre ! C’est le Guerre et Paix du XXe siècle. C’est le roman de Stalingrad mais Grossmann arrache cette bataille héroïque au stalinisme comme Tolstoï avait arraché 1812 au tsarisme pour rendre résistance et victoire au peuple, leur véritable artisan. Grossmann, c’est la critique humaniste concrète du totalitarisme. Et donc, je dirais qu’en ce moment, alors que Poutine commet des crimes innommables en Ukraine, il faut lire ou relire Grossmann, qui a écrit en russe mais qui est né à Berditchev en Ukraine. Sa mère, juive, a été assassinée par les nazis, et il a été l’un des principaux auteurs du Livre Noir, évidemment persécuté par le pouvoir soviétique. Avec ce livre, on est au cœur de la matrice de ce qui nous arrive.
ARTS PLASTIQUES : Un.e peintre, sculpteur.trice, artiste, œuvre…
Quand je suis allé au MoMA de New York pour la première fois, en 1973, j’ai eu deux chocs. D’abord pour le Guernica de Pablo PICASSO, qui n’est retourné à Madrid qu’en 1981. Je le connaissais à travers ses reproductions mais il était néanmoins surprenant, bouleversant. Ensuite, je suis resté très longtemps devant un monochrome de Mark ROTHKO, un tableau en n dimensions. Comme si on pouvait remonter à l’instant -1, avant toute création de l’espace-temps, avant l’étincelle initiale, avant le big bang, au point de concentration et de densité maximales. Dans la pure profondeur de rien et pourtant déjà en couleur, juste avant que n’apparaisse le « beit de bereshit ». Rothko m’a appris ça, l’intense violence de la peinture. Curieusement apaisante et en même temps, incandescente.
7EME ART : Quels films, réalisateurs.trices, documentaires, vous reviennent en mémoire ?
Le cinéma hollywoodien reste ma référence et il est très largement juif. Depuis l’enfance, j’adore les péplums, tels The Robe ou Ben Hur, qui traitent en général d’une conversion au catholicisme. Mais pas Les Dix Commandements (1956) de Cecil B.DEMILLE, qui était un protestant plutôt puritain mais juif par sa mère. J’ai revu ce film bien des fois et c’est sans doute grâce à lui que, de tous les personnages de la mythologie, Moïse est pour moi le plus important. Comme Spartacus, il dirige une révolte d’esclaves. Mais lui ne veut pas que son peuple uniquement retrouve la liberté, il veut un monde sans esclavage. Comme il n’existe aucun dieu du panthéon égyptien sur lequel s’appuyer pour une telle révolution, il en invente un, unique, qui n’a pas de nom mais qui est plus fort que tous les dieux : c’est le dieu de la liberté. Quel coup de génie théologique ! Le film ne dit pas clairement cela mais pendant la guerre froide, Hollywood ne cessait de faire l’éloge de la liberté et donc l’idée est en filigrane.
Elle a accompagné plus tard ma lecture de la Torah et je l’ai retrouvée développée chez Raphaël DRAÏ. Parfois je me dis, mais quel Juif tu fais ? Charlton Eston au lieu du Moïse de Martin BUBER ! T’as pas honte ? Mais en 2015, le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme de Paris a réservé une place significative à ce film dans sa grande exposition consacrée à Moïse. Donc ça va, je peux dormir tranquille.
PENSEE JUIVE : Etes-vous proche de la/d’une pensée juive /d’un.e philosophe ?
Je suis linguiste et sémiologue de formation. J’ai beaucoup lu Roman JAKOBSON. Surtout ses textes de poétique. J’en ai même fait l’un des personnages principaux de ma pièce sur Maiakovski, Un chien mérite une mort de chien. Il avait lu la pièce et avait le projet de venir la voir à Bruxelles mais il est malheureusement mort entretemps. Le judaïsme a un rapport unique à la langue, au texte, au livre, à la lecture, à l’interprétation. D’où mon intérêt pour Les lectures talmudiques d’Emmanuel LÉVINAS
le Tsimtsoum et Le Concerto pour quatre consonnes sans voyelles de Marc-Alain OUAKNIN, La lecture infinie de David BANON
le Sepher Yetsira de Bernard DUBOURG ou encore les travaux de Henri MESCHONNIC qui est aussi un traducteur intéressant des textes bibliques.
SOUVENIR : Pourriez-vous nous confier un moment de partage et de joie de culture juive ?
Partage et joie, incontestablement avec « Et si pas maintenant, quand ? », l’émission du CCLJ sur Radio Judaïca que j’ai animée de 2015 à 2018. L’équipe – avec Nicolas Zomersztajn, Géraldine Kamps, Jean-Marc Finn et Frédérique Schillo à Jérusalem – était formidable. Cinq à six sujets par semaine, beaucoup d’invités remarquables. C’était un bonheur ! Et j’ai aussi beaucoup aimé me retrouver assis entre les deux « frères ennemis » de la communauté bruxelloise, le Cercle Ben Gourion et le CCLJ. Celui qui dit « territoires occupés » et celui qui ne connaît que « Judée Samarie ». C’était parfois difficile mais passionnant. Si le CCLJ est mon ancrage communautaire, j’ai découvert des gens formidables à Radio Judaïca. J’ai dû arrêter quand je suis parti en France où ma femme fait de la recherche, mais je suis très heureux de voir que l’émission continue. Frédéric Bergman fait très bien ça ! Je l’écoute en donnant le biberon à ma fille Chloé.
A.K.
Liens proposés par Michel Gheude :
– Les publications de Ulenspiegel : https://www.cepeditions.com/ulenspiegel.php
– Le Collectif D’accord de ne pas être d’accord : https://www.facebook.com/Collectif-Daccord-de-ne-pas-%C3%AAtre-daccord-1453935884639921/
– Save the date : 16 novembre 2022 « L’esprit de Cordoue » au Parlement bruxellois avec Brigitte Stora, Dan Laloum, Stefan Hartmans et Radouane Attiya.
– Sa biographie : https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Gheude