Echanges avec Franck Sarfati

Franck Sarfati est né à Paris en 1963. Arrivé à Bruxelles en 1965, il y a grandi et forgé son identité de Bruxellois. Avec des parents originaires de Tunisie, un grand-père paternel d’Essaouira (ancien Mogador) et une grand-mère maternelle de Livourne, Franck se considère aussi comme un « mix méditerranéen ». Graphiste depuis plus de 30 ans. Il a notamment dirigé le bureau [Sign]*. Cet amoureux du Japon se consacre depuis 2014 à la sculpture et au travail de la porcelaine tout en réservant encore une part de son temps à son métier de graphiste.

Quelle serait votre définition de la culture juive ?

Ce n’est pas une question simple ! Même si je suis plutôt laïc, on ne peut nier que les bases et les sources de la culture juive proviennent de la religion. Il m’apparaît aussi que la religion juive soit une des seules où « on peut interpeler Dieu ». J’entends par là un peuple du livre et de l’étude mû par le « pourquoi », l’importance du Talmud qui apporte des réponses et je vois encore une culture/religion qui n’est pas dans la soumission, ce qui est assez unique. Je me souviens, à ce propos, de mes questionnements un peu effrontés au rabbin Benizri, lorsque je préparais ma bar-mitsvah. J’étais incrédule face à l’ouverture de la Mer Rouge ou au fait que Moïse puisse faire jaillir une source dans le désert. J’affirmais ne pas croire aux miracles. Après avoir consulté ces passages du Talmud, revisité des définitions et preuves scientifiques, il m’avait alors répondu : « Pour toi, on va dire que le miracle est un fait scientifique qui arrive au bon moment ».
Je retrouve ce fondement du pourquoi notamment à travers les productions de Proust, Freud ou Einstein, qui tous, ont été dans le questionnement. J’essaye de répondre à une question qui n’est pas simple…

Comment définiriez-vous votre culture juive ? Comment la vivez-vous ?

Cette culture, imprégnée depuis l’enfance – en ce compris le tragique épisode de la Shoah -, représente un véritable enseignement pour moi, il est quasi de l’ordre de l’inconscient. Lire des passages de la Bible, connaître notre histoire, être impressionné par des Juifs émérites et talentueux, tout cela m’a clairement forgé. Si, en plus de la culture juive, on avait pu me transmettre les cultures bouddhiste, musulmane, chrétienne, j’aurais été bien plus heureux encore !

Professionnellement, cette approche du « pourquoi » et de la « non-soumission » a également conditionné mon parcours. Si le graphisme est un art, il est un art commercial qui répond toujours à une commande. Le questionnement et la liberté m’ont permis de répondre de façon créative aux demandes et contraintes.

Quelle/Quel serait votre musique/chanteur/musicien juif de prédilection ?

Je pense en particulier à
BOB DYLAN, alias Robert Zimmerman, avec, par exemple, la chanson « Like a Rolling Stone »
– et LOU REED avec « Vicious » ou a « Perfect Day », une chanson qui garde tout son sens aujourd’hui. J’aime tout leur répertoire. Mon grand frère me disait qu’ils étaient des moutons noirs de la société. De nouveau cette notion d’insoumission, etc.

Pouvez-vous nous citer un auteur juif, un titre de livre qui vous aurait particulièrement touché ? Et pourquoi ?

– ART SPIEGELMAN pour « Maus » parce que ce récit original, en bande dessinée, est directement lié à notre histoire du XXème siècle : Maus parle de lui-même.
PHILIP ROTH aussi.
Il y en plein !

Un peintre, sculpteur, artiste, œuvre juive

J’adore le travail de AGAM dont on ne m’a pas dit que du bien concernant son caractère. Je suis également sensible à l’œuvre de SONIA DELAUNAY dont j’aime l’étude des couleurs. Je citerais aussi EL LISSITZKY, un constructiviste dans le courant artistique très proche de celui de MALEVITCH. Il a fait le lien entre l’abstraction révolutionnaire soviétique et les recherches du Bauhaus et de De Stijl, mouvement auquel il s’est rallié en 1923. Il n’est pas très connu mais il fait partie, pour moi, des artistes fondamentaux du XXème siècle qui m’ont profondément marqué. J’aime aussi les toiles d’AMEDEO MODIGLIANI et il vient de Livourne comme ma grand-mère maternelle !

Quel film, quelle série, quel comédien(ne), quel documentaire vous revient-il en mémoire ?

Je citerais
DAVID CRONENBERG, (« Crash », « le Festin Nu »« A History of Violence », etc.) pour sa façon de traduire les malaises, les frictions
JOEL ET ETHAN COEN, pour ces mêmes univers mâtinés, chez eux, de dérision
STANLEY KUBRICK parce qu’il est un réalisateur hors pair (« Orange Mécanique », « 2001, Odyssée de l’Espace »),visionnaire dans sa réinterprétation de l’histoire et des faits de société de notre époque.
– J’ai aussi apprécié la mini-série UNORTHODOX qui reflète d’une part une société étriquée que je ne supporte pas et d’autre part, le parcours admirable, à contre-courant, de l’héroïne.

Etes-vous proche de la/d’une pensée juive /d’un philosophe ?

– Disons PAUL WATZLAWICK, l’auteur de « Faites vous-même votre malheur » ! Il n’est pas Juif mais il aurait pu avec un titre pareil !

Pourriez-vous nous confier un MOMENT/MODE DE PARTAGE ET DE JOIE de…culture juive ?

Je garde un très beau souvenir de mon passage dans les mouvements de jeunesse juifs, des souvenirs de partages, de joies, de rébellion aussi, parce que, au CCLJ comme au Dror, on a pu développer notre libre arbitre. Gregory, notre madrich (moniteur) au Dror, écoutait tous nos avis en les contredisant. Cela nous a permis de développer notre esprit critique et l’art de l’argumentation. Il ne faut pas être dans la confrontation par principe mais l’altérité est enrichissante. Si on est tous d’accord, il n’y a pas de discussion.
> Retrouvez les créations et entretiens de Franck Sarfati sur son site : https://francksarfati.be et sur son compte Instagram : francksarfati

Concept et propos recueillis par Florence Lopes Cardozo

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