Grenade, ville des juifs

L’histoire juive de Grenade remonterait à la destruction du Second Temple de Jérusalem. La « Chronique du maure Rasis » (Xe siècle), qualifie Grenade de « ville des Juifs ». L’ âge d’or du judaïsme dans la Taïfa de Grenade se termine par un massacre en 1066. Au XIIe siècle, l’intolérance des Almoravides et des Almohades force la majorité des Juifs d’Al-Andalus à émigrer en Espagne chrétienne. L’expulsion des Juifs décrétée par les Rois catholiques à l’Alhambra (1492) met fin à la vie juive de Grenade. Aujourd’hui, la culture juive est largement ignorée et méconnue à Grenade, où elle reste la sœur pauvre de la société des « trois cultures » qui caractérisait l’Espagne musulmane médiévale.


Au IVe siècle, la population juive devait être nombreuse dans la région de Grenade comme le suggère la décision de séparer les Juifs des Chrétiens prise par les évêques au concile d’Elvira (Eliberis). On ne sait quasi rien des Juifs d’Al-Andalus avant le Xe siècle, sinon que la vie juive, persécutée par les rois wisigoths, est restaurée sous le pouvoir musulman. Pour les conquérants arabes, les Juifs sont des dhimmis, une minorité « protégée » d’artisans, commerçants ou administrateurs, au service du souverain musulman. À la fin du Xe siècle, le déclin du califat de Cordoue, suivi par la guerre civile et la création des taïfas, petits émirats centrés sur une grande ville, affaiblit le pouvoir politique d’Al-Andalus, mais y favorise l’essor culturel. C’est le temps des grands poètes judéo-espagnols : Salomon ibn Gabirol, Moïse ibn Ezra, Juda Halévi… À Grenade, Samuel ibn Nagrela est le premier Juif à accéder aux fonctions de grand vizir et de chef des armées. Quatre rois de la dynastie berbère sanhajienne des Zirides se succèdent à la tête de la taïfa de Grenade, royaume indépendant constitué par Zawi ibn Ziri (1013–1019) qui crée une nouvelle ville, Madinat Garnata, à l’emplacement de l’actuel quartier de l’Albacin. La communauté juive de Grenade connaît son apogée : des Juifs exercent d’importantes fonctions au service des rois berbères. Membre de l’élite juive de Cordoue, Samuel ibn Nagrela, dit Samuel ha-Nagid, fuit la guerre civile et s’établit à Grenade, où le roi Habus ibn Maksan (1019–1038), neveu de Zawi, lui confie la collecte des impôts. En 1027, il devient vizir, c’est à dire premier ministre, charge qu’il conserve après la mort d’Habus auquel succède son fils Badis (1038–1073). Samuel prévient une tentative de coup d’État et prend le commandement de l’armée royale, un fait inédit dans l’histoire d’Al-Andalus !


D’après les mémoires du roi Abdallah ibn Buluggin, petit-fils et successeur de Badis, les Juifs constituent alors la majorité de la population de Grenade. Le pouvoir et le statut élevé dont jouissent les grandes familles juives de Grenade, telles les Banu Naghrela et les Banu ‘Ezra, témoigne d’une période d’apogée du judaïsme séfarade. Les Juifs n’en demeurent pas moins une minorité « protégée » pour la société musulmane d’Al-Andalus. Dans ses mémoires, rédigées en exil après la fin de son règne, le roi Abdallah affirme que les souverains zirides ont préféré confier la fonction de vizir à un aristocrate juif plutôt qu’à un Arabe andalou, susceptible de s’engager dans les luttes politiques agitant l’élite musulmane. Comme dhimmi, Samuel ne peut pas devenir roi d’un État musulman, ce qui fait de lui le vizir idéal ! Après la mort de Samuel (1056), son fils Yusuf (Joseph) devient vizir, mais se fait des ennemis au sein du pouvoir berbère. Selon ses détracteurs, le vizir complote avec le roi d’Almería, l’invitant à s’emparer de Grenade pour en faire un royaume juif, dont Joseph serait le monarque, vassal du souverain d’Almería. Préparée par la diffusion d’écrits anti-juifs appelant au massacre, la « découverte du complot » déclenche un carnage : Le 30 décembre 1066, la foule musulmane envahit le palais royal, tue et crucifie Joseph ibn Nagrela, puis s’attaque à la population juive de la ville dans une orgie de pillages et de meurtres. Le roi Abdallah justifiera ce bain de sang, affirmant que le pouvoir et la richesse accumulés par les Juifs de Grenade étaient devenus intolérables pour la population musulmane et ses élites. Les adversaires de Joseph dénoncent en effet l’ascension du vizir juif et de ses proches comme une rupture du pacte de dhimma, interdisant l’exercice de fonctions politiques et administratives aux Juifs. Joseph profiterait des pouvoirs majeurs que lui confère sa fonction de vizir pour dominer les musulmans et fonder un royaume juif ! Ce soi-disant complot, présenté encore aujourd’hui comme fait historique par des historiens arabes ou arabisants, sert à légitimer l’éradication d’une communauté, jugée coupable d’outrepasser ses droits de minorité, soumise au pouvoir musulman, à un moment où la Reconquista menace la survie des Taïfas. L’apogée et la fin sanglante du judaïsme séfarade à Grenade témoigne donc des limites de la « coexistence pacifique » censée caractériser Al-Andalus, l’Espagne musulmane des trois cultures.


L’entrée en lice des Almoravides, qui mettent fin au royaume ziride, puis des Almohades, zélateurs d’un islam rigoriste, pousse la vaste majorité des Juifs d’Al-Andalus à s’exiler. De nombreux savants, juifs et musulmans, se réfugient à Tolède, redevenue chrétienne en 1085, y contribuant à la traduction en latin de nombreuses œuvres arabes. Rabbin, poète, philosophe et linguiste, Moïse ibn Ezra occupe une fonction administrative importante à Grenade, sa ville natale. Il fuit en Espagne chrétienne après la prise de Grenade par les Almoravides. L’arrivée des Almohades, s’accompagne de la destruction, par exil ou conversion forcée, de nombreuses communautés juives. Certains, comme la famille Maïmonide se réfugient en Afrique, d’autres en Provence, tel Juda ibn Tibbon. Né dans une famille de médecins à Grenade, ce linguiste et rabbin inaugure la tradition de traduction des œuvres judéo-arabes, qui fera la célébrité des Tibbonides. En 1988, Gutierre Tibón, descendant de cette célèbre lignée, visite Grenade et finance la réalisation d’un monument à son illustre ancêtre. Installée au croisement des rues Pavaneras et Colcha, la statue en bronze de Juda ibn Tibbon marque l’entrée de l’ancien quartier juif du Realejo. L’inscription sur le socle du monument n’indique pas que ce « maure enturbané » était juif !


Un peu plus loin, au fond d’une ruelle tortueuse du quartier juif, déserté par ses habitants en 1492, suite au décret d’expulsion signé par les Rois catholiques au palais de l’Alhambra, le Centre de la Mémoire séfarade évoque l’histoire engloutie des Juifs de Grenade. Ouvert en 2013, l’année où le gouvernement espagnol décide d’accorder la nationalité espagnole aux descendants des séfarades expulsés en 1492, ce petit musée privé est l’oeuvre de Beatriz (Bat-Sheva) et son mari, l’artiste José Manuel Romero Camarero, tous deux descendants d’Anoussim, Juifs convertis de force, natifs de Grenade. L’exposition met en valeur les contributions de la communauté juive grenadine à la littérature, à la science, à la gastronomie et à l’histoire de la ville. On y voit une collection de judaica, une cuisine et une cour intérieure de style séfarade. Accompagnant les objets divers, emblématiques de la vie juive, des peintures de José Manuel : paysages grenadins, portraits et peintures historiques à thèmes juifs. Des panneaux de textes illustrés et des cartes introduisent le visiteur à l’histoire séfarade en Espagne. Une bibliothèque complète l’exposition. Ce musée intimiste est aussi la demeure de Bat-Sheva et son époux. Avec ses collections, il exprime la passion avec laquelle ce couple fait revivre le passé juif de Grenade, une ville qui était il y dix siècles un grand foyer du judaïsme séfarade et où ce passé est aujourd’hui tout à fait tout à fait méconnu, si pas volontairement occulté. Le musée propose aussi des visites guidées du quartier du Realejo, où subsistent quelques vestiges de la vie juive, négligés par l’office du tourisme, peu soucieux de mettre en valeur le passé séfarade de la « ville des trois cultures ».

Roland Baumann

Pour en savoir plus

Centro de la Memoria Sefardi de Granada 

visites sur rdv : 10-14h et 16-20h (été) ; fermé lundi et samedi

Placeta Berrocal 5, Grenade
http://romerocamarero.com/
museosefardigranada@gmail.com
tél. 0034 610 060 255

https://fr.wikipedia.org/wiki/Al-Andalus

https://fr.wikipedia.org/wiki/Âge_d’or_de_la_culture_juive_en_Espagne

https://fr.wikipedia.org/wiki/Taïfa_de_Grenade

https://fr.wikipedia.org/wiki/Sanhadja

https://fr.wikipedia.org/wiki/Zawi_ibn_Ziri

https://fr.wikipedia.org/wiki/Samuel_ibn_Nagrela

https://fr.wikipedia.org/wiki/Habus_ben_Maksan

https://fr.wikipedia.org/wiki/Badis_ben_Habus

https://fr.wikipedia.org/wiki/Abdallah_ben_Bologhin

https://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_ibn_Nagrela

https://fr.wikipedia.org/wiki/Massacre_de_Grenade

https://fr.wikipedia.org/wiki/Reconquista

https://fr.wikipedia.org/wiki/Juda_ibn_Tibbon

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ibn_Tibbon

https://fr.wikipedia.org/wiki/Anoussim

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