Crédit photo Sylvain Piraux
Né à Bruxelles de parents originaires de Pologne et de Russie, Alain Berenboom mène parallèlement à ses carrières d’avocat en droit d’auteur et de professeur à l’université Libre de Bruxelles, une carrière d’écrivain. Ses romans, teintés d’absurde et d’autodérision, ont été récompensés de nombreux prix littéraires. Auteur adapté au théâtre (Monsieur Optimiste), chroniqueur dans le quotidien belge « Le Soir », cinéphile patenté, Alain Berenboom est devenu Commandeur de l’Ordre de Léopold en 2004.
Quelle serait votre définition de la culture juive ? Quelle est la vôtre ?
Ma culture juive est ma définition de la culture juive. Vous connaissez cette phrase célèbre : « La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié ». Je trouve qu’elle s’applique magnifiquement à ma culture juive. Je l’associe à un fleuve qui charrie de nombreux souvenirs plus ou moins refabriqués, des nostalgies parfois imaginaires ainsi qu’un certain nombre de lectures, de films, de rencontres, de souvenirs et d’émotions qui ont jalonné ma vie. Les traces de ces émotions tiennent de la relation particulière que nous entretenons avec le peuple juif, de sa singularité qui tient à son culte du livre, à son errance perpétuelle et son refus d’être englouti ; de cette forme de résistance aussi, non à l’intégration mais, à l’assimilation, ce qui engendre cette culture riche et foisonnante faite d’arrogance et de rébellion. Je la vois comme un florilège de pieds-de-nez, tantôt sérieux, tantôt impertinents, souvent humoristiques, insubordonnés. Partant de ce mélange d’appartenance et de distanciation, tout Juif est cosmopolite : l’âme et la culture juives ne peuvent que vibrer d’un amour de l’humanité.
Féru de « culture » – j’ai besoin de livres, de films, de musique – il est vrai que je ressens une connivence ou un dialogue intime au contact de certains artistes juifs qui mettent en scène leur judaïté (ou qui ne l’expriment pas dans leur art). Cette influence de la culture juive sur ma propre inspiration est importante. La judaïté est au cœur de « Monsieur Optimiste » (un récit centré sur l’immigration en Belgique de mes parents avant-guerre et de leur vie sous l’occupation pendant que disparaissaient peu à peu leurs parents restés au pays, dont la vie est racontée dans leurs lettres écrites jusque dans le ghetto de Varsovie) ou dans « Le Pique-Nique des Hollandaises » (le livre se passe essentiellement dans la ville d’Auschwitz à la chute du mur) ou dans « La Jérusalem captive » (qui raconte la première croisade et les premiers massacres des Juifs). Dans « Le Rêve de Harry », je retrace le parcours de l’oncle de ma mère de Vilnius à Berlin (où il travaillait pour les célèbres studios de la UFA) puis à Bruxelles (où il exploitait des cinémas) et même dans une des enquêtes de mon détective Michel Van Loo qui se déroule dans l’immédiate après-guerre, où il découvre le jeune état d’Israël (« La Fortune Gutmeyer »).
Je ne me sens néanmoins pas enfermé dans la culture juive. Je ne me soucie pas de l’origine de mes artistes préférés ! Et moi-même, j’ai aussi écrit des romans « sans Juifs » !! Ouf ! Il faut aussi éviter de se laisser asphyxier par la culture juive ! Et particulièrement par l’Holocauste.
Quelle/Quel seraient vos musicien.ne.s juifs « de prédilection » ?
Mes goûts musicaux sont éclectiques, je peux écouter TRENET et BASHUNG, du classique, particulièrement RAVEL, SATIE et MILHAUD (qui vient d’une famille juive provençale), ainsi que PROKOFIEV (et sa belle « ouverture sur des thèmes juifs »). J’adore le jazz. D’autres musiciens juifs ? Peut-être les spécialistes pointus y verront des influences juives mais j’en suis incapable ! Parmi ces musiciens juifs que j’adore :
– George GERSHWIN : particulièrement son opéra Porgy and Bess (1935). Le regard d’un Juif sur la situation des Noirs. Ce n’est pas un hasard bien sûr ;
– Leonard BERNSTEIN et à sa comédie musicale West Side Story (1957), influencée par l’univers de Gershwin – Bernstein est d’ailleurs un peu son fils spirituel
– En jazz, je citerais le saxophoniste Stan GETZ, le clarinettiste Benny GOODMAN ou le clarinettiste et chef d’orchestre Artie SHAW.
Pouvez-vous nous citer des auteurs juifs ou livres qui vous auraient particulièrement touché ?
Je lis les auteurs que j’aime, qui me touchent. Parmi ceux qui ont un rapport avec le judaïsme, et qui revendiquent leur identité dans leur œuvre, citons : – Isaac BASHEVIS SINGER, cet arbre extraordinaire qui cache la forêt de littérature yiddish ! Il a été, le seul auteur célèbre, à poursuivre son œuvre en yiddish après la guerre. J’ai été totalement bercé par ses récits, tant ceux qui se déroulent dans les shtetls que ceux, tout aussi passionnants, qui ont pour cadre la communauté juive émigrée aux Etats-Unis. Son écriture est un savant mélange de poésie, de drames humains et d’humour, ce qui représente pour moi, le comble de la littérature. – Franz KAFKA modèle évidemment de l’écrivain juif. Voyez comme il marie la tragédie absolue – l‘univers concentrationnaire y est décrit en toute lettre – à un humour ravageur et absurde; – Saül BELLOW est pour moi le plus grand écrivain juif américain, il a dépeint sans égal une certaine Amérique des années 50 et 60. En réalité, il décrit aussi une errance du personnage juif qui veut vivre au milieu de la société mais qui a du mal à s’intégrer ; thème aussi de plusieurs romans de Philip ROTH dont je n’aime pas tout mais j’admire surtout son Plot against America. – Boris PASTERNAK a dû tenir sa judaïté dans l’ombre, dans la Russie stalinienne, pour survivre. Son fascinant Docteur Jivago – Prix Nobel et néanmoins censuré en Russie – décrit la dérive de la Russie autoritaire tsariste vers la Russie autoritaire communiste. Ce regard critique, lucide et audacieux est remarquable. – Trois femmes aussi : l’Italienne Natalia GINZBURG et deux jeunes auteures contemporaines : l’Américaine Marisha PESSL et la Britannique Natasha SOLOMONS.
Qu’en est-il des peintres, sculpteurs, œuvres, artistes, juifs…
– J’aurais bien aimé qu’HERGE soit juif mais il paraît qu’il ne l’est pas ! Je citerai alors un autre dessinateur : Hugo PRATT qui revendiquait sa judaïté alors que sa famille avait été convertie au catholicisme au… XVème siècle ! Ce passé marrane a eu un fort impact sur lui. Et on voit bien l’importance qu’il accorde à la symbolique juive dans Corto Maltese. Il était un grand amoureux de la kabbale, j’ai eu l’occasion d’en discuter à l’époque avec lui. Je trouve son univers graphique particulièrement merveilleux et prenant. Ce qui montre que se sentir juif n’est pas nécessairement une question de sang (ce qu’illustre aussi CHAPLIN).
– Un autre dessinateur encore : GOTLIB (Marcel GOTTLIEB) l’auteur notamment de la Rubrique-à-brac. Avec le scénariste juif René GOSCINNY, ils ont sublimé leur révolte, leurs railleries, leur impertinence. Le Musée Juif de Belgique lui a d’ailleurs consacré une exposition en 2014/15.
Quels films, comédien.ne.s, documentaires, vous reviennent-il en mémoire?
– Le cinéma… c’est compliqué parce qu’on a pu entendre, dans les années 20, 30, jusque dans les années 50, qu’un cinéaste américain sur deux était Juif, sans compter les producteurs de l’âge d’or des grands studios. Leur influence sur le contenu des œuvres était sans limite, je pense notamment à Samuel GOLDWYN et au principal producteur de sa société, Irving THALBERG qui a vraiment fabriqué les débuts du parlant à la MGM. – Quant aux cinéastes ou acteurs qui ont joué avec cet esprit typiquement juif américain, je pense évidemment aux indissociables Marx BROTHERS, à Woody ALLEN ou à Billy WILDER. Ainsi que subtilement Joseph MANKIEWICZ, intellectuel et sophistiqué. Ajoutons que la culture juive, dans cet environnement, a influencé des auteurs non-juifs. Peut-on imaginer personnage plus juif que CHARLOT ? – Plus près de nous, j’ai beaucoup de tendresse pour l’œuvre de Chantal AKERMAN qui a souvent reflété, avec justesse, sa judaïté, essentielle dans son cinéma. Ses plus beaux films traitent de ce sujet, de sa nostalgie d’une époque révolue, effacée par la guerre (le magnifique « Histoires d’Amérique »). Et évidemment des frères Joel et Ethan COEN et de l’œuvre de Woody ALLEN.
Etes-vous proche de la/d’une pensée juive /d’un philosophe ?
Groucho MARX disait : « Les hommes sont des femmes comme les autres ». J’aime beaucoup cette phrase. Je pense qu’elle en vaut une de MAÏMONIDE !
Pourriez-vous nous confier un moment de partage de culture juive ?
Dans mon enfance, mon père nous lisait, tous les dimanches, à ma mère et à moi, quelques pages de la Bible. On a commencé par la Genèse et on a tenu courageusement jusqu’au bout de l’Ancien Testament (moi en tout cas, pas ma mère !) J’en garde un souvenir ému, non seulement parce que mon père, comme beaucoup de pères, avait du mal à parler de lui-même à son enfant, à avoir avec moi une discussion intime (je n’étais pas demandeur). Il se retranchait ainsi derrière les commentaires de la Bible pour tisser le lien avec moi, transmettre. Il critiquait la religion, les rabbins et les traditions obligées et replaçait chaque passage du Livre dans son contexte historique. Cette lecture commentée s’est étendue sur 4 ou 5 ans. Et m’a marqué pour le reste de ma vie. J’ai plus tard associé ce moment privilégié à une très belle phrase contenue dans L’homme qui tua Liberty Valance de l’écrivaine américaine, Dorothy M. JOHNSON (adapté au cinéma par John FORD). Dans ce livre, un des personnages répond au journaliste qui l’interrogeait sur la façon dont Liberty Valance a été tué : « Quand le mythe dépasse la réalité, on publie la légende ». Il en va de même de l’image puissante que je garde de ces moments formidables de culture juive passés avec mon père, ils se sont mués en histoire, en mythe et en légende personnels.
- Alain Berenboom vient de publier dans la série du Détective Michel van Loo : « Michel Van Loo disparaît » (éditions Genèse), 2021.
- Retrouvez sa biographie, la présentation de ses œuvres, ses articles de blog et rendez-vous à venir sur son site www.berenboom.com
A.K.