CHARLOTTE de DAVID FOENKINOS : UN ROMAN DANS LE ROMAN

Crédit David Foenkinos. Nos remerciements à l’auteur.

Notre dernière publication littéraire évoquait Charlotte, de David Foenkinos. Nous revenons ici sur les traces du livre. « J’ai emprunté ce chemin à mon tour. De nombreuses fois, mes pas dans ses pas. Des allers-retours sur les traces de Charlotte enfant. » , écrit-il en expliquant son parcours.

Entretien avec l’auteur, qui, confie : « C’est la seule fois où je suis présent dans un roman. »

Avec Charlotte, l’auteur français entre pour la première et unique fois dans un de ses romans. Il y explique son parcours sur les traces de Charlotte Salomon, peintre juive et allemande, géniale et prolifique. Foenkinos raconte la découverte de l’artiste, l’émotion ressentie et le coup de foudre pour l’œuvre et la vie de cette femme exceptionnelle, morte enceinte à Auschwitz à 26 ans. Un roman dans le roman, qui donne une dimension supérieure au livre, qui lui ajoute de la richesse et qui permet la transmission de cette passion.

Tout commence en 2004, à trente ans, quand l’auteur et cinéaste français reçoit une bourse pour un voyage littéraire. Il se rend en Allemagne, puis à Berlin.

Et puis un jour par hasard, il découvre l’œuvre de Charlotte Salomon et « ce fut immédiat », écrit-il dans le livre. « Le sentiment d’avoir enfin trouvé ce que je cherchais. Le dénouement inattendu de mes attirances. Mes errances m’avaient conduit au bon endroit. » Quels ne sont pas ceux qui face à une œuvre ou un artiste ont un jour perdu toute notion du temps, de la réalité, qui ont senti un trouble profond qui marque au fer rouge le cerveau des émotions ? « C’était tellement rare cette sensation d’être envahi totalement. J’étais un pays occupé. » En peu de phrases, tout est clairement expliqué. Charlotte Salomon fait partie de ces peintres qui provoquent ces états où tout ce qui nous entoure s’évapore. Ces génies qui donnent envie d’ensuite regarder toute l’œuvre, de voir toutes les expositions, de découvrir qui se cache derrière un tel talent.

Dans l’entièreté du roman, David Foenkinos apparaît entre deux paragraphes et repart comme il est venu. Rarement un auteur se mettra à nu émotionnellement d’un point de vue artistique et reconnaîtra cette obsession, pour notre plus grand bonheur. Il y explique même la raison de ce style très particulier qu’il utilise et qui apporte de la puissance et du dynamisme au roman. Il se livre beaucoup, mais c’est toujours Charlotte Salomon qu’il met en lumière.

Ce roman ne serait pas si singulier, si Foenkinos ne s’y était pas inséré. Sa quête nous intéresse, autant que la vie de Charlotte Salomon. C’est ce que les économistes appelleraient une valeur ajoutée.

Quand un tel engouement de l’auteur face à son héroïne met huit ans pour être écrit sur papier en s’y insérant, quand cet enthousiasme est contagieux chez le lecteur, on ne peut que s’interroger et donc l’interroger…

Credit : Collection Jewish Museum, Amsterdam

L’ENTRETIEN

Paule Gut : Vous avez mis huit ans pour écrire Charlotte. Huit ans sont passés depuis sa sortie. Vous avez suivi les traces de Charlotte Salomon , vous avez couché sa vie sur papier, l’avez fait connaître. En quoi tout cela vous a-t-il changé ?

David Foenkinos : Cela a changé beaucoup de choses dans ma vie. Tout d’abord, il y a la rencontre avec l’œuvre de Charlotte. Je n’ai jamais pu oublier cette émotion initiale. Son œuvre m’a attrapé le cœur et l’esprit, et n’a cessé de me fasciner. Et puis, la publication de mon roman a été un moment très important de ma vie, avec notamment le prix Goncourt des Lycéens. C’est une émotion si forte de partager son admiration pour une telle artiste et que tant de gens la connaissent maintenant.

P.G. Quelle place prend Charlotte Salomon dans votre vie, maintenant que vos recherches sont terminées, votre livre publié et récompensé.

D.F. Je suis toujours le président de la secte Charlotte Salomon ! Quand il y a des projets autour d’elle, je suis souvent contacté. Et même si j’ai publié d’autres livres depuis, je ne cesse de parler d’elle et de son œuvre. Elle fait partie intégrante de ma vie.

P.G. En quoi vous êtes-vous identifié à Charlotte Salomon, lors de votre coup de foudre avec son œuvre ?

D.F. Le point d’identification, c’est la mort et la renaissance par l’art. J’ai été opéré du cœur, et j’ai vécu ce sentiment de revivre par la beauté. Après, rien n’est comparable. Son destin est si tragique. Quant à son œuvre, j’ai été émerveillé par sa modernité, son inventivité inouïe et sa culture.

P.G. Puis-je penser et dire que Charlotte Salomon est une des (plus grandes) femmes de votre vie ?

D.F. Il y a de l’amour dans toute admiration, c’est certain. Mais je ne peux pas la mettre au côté du réel.

P.G. Vous vous insérez dans le roman, en racontant le parcours que vous avez mis pour écrire ce livre. Pourquoi avez-vous eu ce besoin ? C’était facile ?

D.F. Après six ans, subitement, cela m’est apparu comme une évidence. Je ne racontais pas que Charlotte, mais aussi pourquoi elle me touchait autant. Je voulais ainsi prendre avec moi le lecteur sur le chemin de l’admiration. C’est la seule fois où je suis présent dans un roman.

P.G. Avez-vous entre-temps découvert qui sont les deux auteurs partis à la recherche de Charlotte Salomon ? Si oui lesquels ? Si non, des regrets ?

D.F. Cela non. Mais avec le succès du livre, j’ai eu beaucoup de témoignages par la suite. Y Compris un homme qui l’avait connue enfant. C’était très émouvant.

P.G. Huit ans après la sortie du livre, qui l’a fait redécouvrir au grand public, pourquoi à votre avis. Charlotte Salomon est-elle retombée dans l’oubli et son œuvre dans les sous-sols du Musée juif d’Amsterdam ? Pourquoi ce manque de reconnaissance ? Qu’éprouvez vous ?

D.F. On ne peut pas dire ça. Mon livre est lu par des centaines de classe chaque année. Au-delà de mon livre, il y a beaucoup d’élèves qui la découvrent. Un dessin animé sort sur elle prochainement ; certes, il est raté. Et je prépare un film et un spectacle. Elle n’a certes pas la notoriété d’une Frida Kahlo mais beaucoup la connaissent.

Désir comblé pour Foenkinos. Il a transmis son émoi et son admiration à des millions de lecteurs. J’espère avoir été à la hauteur de le faire pour les amis et membres de La maison de la culture juive.

Paule Gut.

Charlotte, roman de David Foenkinos, Editions NRF Gallimard, 2014, 221P.

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