Artistes contemporains israéliens à Bruxelles

Affirmant le rôle crucial que peut jouer l’art dans la revitalisation de la société, de son imaginaire et des tissus sociaux après la pandémie et ses confinements successifs, l’exposition Regenerate au WIELS montre les œuvres de 20 artistes, vivant tous à Bruxelles. De même, BXL UNIVERSEL II : multipli.city à la CENTRALE, expose des créations d’artistes bruxellois dont les questionnements sont liés à ces temps difficiles qui ont bouleversé la vie culturelle et nos visions du monde…
Des Bruxellois nés en Israël sont présents dans ces deux expositions d’art contemporain.

Ainsi, une installation vidéo d’Eitan Efrat et Sirah Foighel Brutmann, tous deux nés à Tel Aviv et enseignants à l’ERG, figure en début de parcours au Wiels : Meeting a Flower Halfway s’inspire de l’art d’Emma Kunz, guérisseuse et radiesthésiste suisse dont les dessins géométriques de champs énergétiques fascinèrent Harald Szeeman, directeur de la Kunsthalle de Berne, puis passeur d’art contemporain. À travers la manipulation de fleurs et de modèles de fleurs réalisés en fil de fer, associées à des photographies d’archives des créations de Kunz, ce captivant projet vidéo sonde les frontières de l’invisible et de sa perception dans les relations entre la femme et la nature.

Native de Jérusalem Batsheva Ross s’inspire de l’art de Rembrandt et des danseuses de Degas, pour ses Fitness Studies, série de fusains et de peintures faits à partir de photographies en ligne de cours d’ exercices physiques (yoga, zumba, haltérophilie…) que l’artiste compare à des rituels religieux. Recherche d’une forme de rédemption contemporaine fondée sur le culte du corps et de sa beauté anatomique.

Couple d’artistes et cinéastes, Effi Weiss (Ramat-Gan) et Amir Borenstein (Haïfa), habitant Bruxelles depuis 2005, présentent Places of Articulation : Five Obstructions, installation vidéo documentaire sur un projet s’intéressant aux liens entre la langue et l’identité et aux techniques contemporaines de biométrie linguistique qui visent à déterminer l’origine d’une personne sur base des variantes dialectales identifiables dans un échantillon de sa langue vernaculaire et sont utilisées par exemple par les services d’immigration allemands (B dans le cadre de demandes de droit d’asile. Sur cinq écrans vidéo de brefs documentaires évoquent des situations emblématiques : un catholique d’Irlande du Nord explique comment la prononciation distincte d’une seule lettre suffit à distinguer catholiques et protestants à Belfast, un réfugié Tibétain retrace son interview à distance en tibétain et chinois par une linguiste en Suisse lors de sa demande d’asile qui lui est refusée, une jeune Albanaise employée d’un call center véreux de consulting financier raconte comment elle s’y trouvait forcée de se faire passer pour italienne parlant allemand… la dysphonie de genre, et une critique de l’outil biométrique utilisé par le BAMF questionnent de même les limites de ces techniques d’identification linguistique .. Enfin, un 6e écran muni d’un microphone permet au visiteur de tester sa propre prononciation et donc son identité « réelle ».

Effi et Amir sont aussi les auteurs d’un projet participatif organisé dans le cadre de l’exposition BXL UNIVERSEL II : multipli.city au CENTRALE.lab, place Sainte-Catherine, en face du hall de la CENTRALE abritant la plupart des œuvres de cette exposition très actuelle. Effi et AmirAssociés à Suleiman Zaroug, réfugié politique soudanais et vidéaste, ils ont proposé à une dizaine de demandeurs d’asile vivant en ce moment en Belgique de s’approprier ce lieu d’exposition autour de « L’hypothèse d’une porte ». Leur hypothèse imagine « une porte au milieu de l’espace », un espace continu… « la porte est la seule indication que cet espace est divisé. Elle semble arbitraire. On ne sait qui l’a placée là ». Des gens se trouvent des deux côtés de la porte qu’ils finissent pas tous traverser… « Comme l’espace est identique et continu, on ne sait pas s’ils entrent ou s’ils sortent, si l’un arrive chez l’autre ou rentre chez lui, qui est l’invité et qui est l’hôte. » Au milieu de la salle d’exposition du CENTRALE.lab une porte « banale », fermées s’accompagne d’objets divers, textes ou signes gestuels, inspirés par la notion de porte: « portes de la vie », « porte qui s’ouvre »… Le sous-sol du « lab » accueille leur atelier de travail et un studio radio où ils préparent une émission à diffuser sur Radio Panik (105.4 FM). Enfin, leur film CHANCE, retrace la tentative de quatre jeunes soudanais qui s’introduisent dans une remorque de camion pour passer de Belgique en Angleterre. Ce docu-fiction, dont les « acteurs » jouent leur propre rôle, démontant le discours stéréotypée des médias sur les migrants clandestins, est montré actuellement au cinéma Nova (www.nova-cinema.org)

Revenons à BXL UNIVERSEL II : multipli.city dans le hall de la CENTRALE où se dresse le majestueux « Arbre à palabres » de Stephan Goldrajch, artiste plasticien franco-israélien, vivant à Bruxelles. Spécialiste de « performances textiles » et participatives, Goldrajch se réapproprie des techniques anciennes de broderie, couture, crochet… dans des œuvres qui servent de prétexte à la rencontre et au tissage de liens sociaux entre l’artiste et tous ceux qu’il associe à la réalisation de ses oeuvres. Une centaine de participants (dont des aveugles… des familles d’accueil de migrants) ont créé les morceaux de cet arbre bariolé de plus de 6 mètres de haut, bien à l’image de l’ exposition, « patchwork de singularités et de parcours », produit du foisonnement culturel et de l’ingéniosité des artistes bruxellois. Créés pendant le confinement, les morceaux de cette œuvre éphémère seront récupérés après l’exposition pour devenir des couvertures destinées aux sans-abris l’hiver prochain !

Jacqueline de Jong, protagoniste méconnue de l’aventure situationniste

WIELS présente aussi une exposition rétrospective de l’art de Jacqueline de Jong, associée à l’avant-garde artistique parisienne des années soixante. Née en 1939, de parents juifs hollandais, Jacqueline et sa mère parviennent à se réfugier en Suisse, sauvées de la déportation par la résistance après avoir été arrêtées par la police française. Réunis après la guerre, ses parents sont des amateurs d’art contemporain. Elle s’initie à l’histoire de l’art et à la peinture dans son travail au Stedelijk Museum d’Amsterdam, sous la direction du charismatique Willem Sandberg. Résistant et Juste parmi les Nations, Sandberg organise dès 1949 une exposition CoBrA au Stedelijk, lançant sur la scène internationale de l’art ce groupe d’artistes qui, de Copenhague à Amsterdam et Bruxelles, s’inspirent du surréalisme révolutionnaire et de l’expressionnisme, privilégiant dans leurs œuvres la figuration, le primitivisme et l’art des enfants. Devenue la compagne du peintre Asger Jorn, co-fondateur de CoBrA, puis de l’Internationale Situationniste (IS), Jacqueline de Jong rejoint l’IS et s’établit à Paris. En 1962, elle démissionne de l’IS lorsque celle-ci se détache de ses racines artistiques pour privilégier les théories politiques sous la houlette de Guy Debord et Raoul Vaneigem. En 1962-1967 elle publie The Situationist Times, revue multilingue dont les six numéros se caractérisent par leur graphisme novateur et l’approche multidisciplinaire, avec la collaboration de personnalités tels Gaston Bachelard, Roberto Matta, Wifredo Lam et Jacques Prévert. En mai 68, Jacqueline de Jong crée des affiches politiques diffusées par l’Atelier populaire de l’école des Beaux-Arts. Séparée de Jorn, et rentrée aux Pays-Bas en 1971, elle crée de surprenants tableaux-en-valise relatant sa vie par l’écrit et la peinture. Depuis, elle ne cessera d’être active en peinture et sur le marché de l’art. L’exposition au WIELS montre à la fois la diversité thématique de son œuvre et d’une continuité de style entre ses tableaux du début des années soixante et ses peintures plus récentes, de facture expressionniste, dont elle tire les sujets de l’actualité et de la culture de masse : blousons noirs, playboys, cosmonautes, romans de la Série noire, joueurs de billard, etc…

Roland Baumann

Expositions

BXL UNIVERSEL II : multipli.city
jusqu’au 12 septembre 2021, mercredi-dimanche 10h30-18h
CENTRALE (44 Place Sainte-Catherine) & CENTRALE.lab (16 Pl. Sainte-Catherine)
1000 Bruxelles
www.centrale.brussels

Jacqueline de Jong : The Ultimate Kiss & REGENERATE
jusqu’au 15 août 2021, mardi-dimanche 10-18h,
WIELS, Avenue Van Volxem 354,
1190 Bruxelles,
www.wiels.org

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