Judaïcausette© avec Sam Touzani

Photo :   Jef Boes

Sam Touzani est né en 1968 à Bruxelles, de parents musulmans, originaires de la région du Rif au Maroc. Il grandit à Molenbeek, découvre le théâtre, à 12 ans avec sa professeure de français et la danse grâce à Claudine Swann et Hitomi Asakawa qui perçoivent vite son talent. Devenu comédien, metteur en scène, auteur, danseur-chorégraphe, auteur et présentateur de télévision belge, Sam Touzani est également engagé dans les combats en faveur de la démocratie, du dialogue entre les cultures et les identités, de la laïcité, et du féminisme. Il est féru de philosophie, de littérature et de psychanalyse.

DEFINITION : Quelle serait votre définition de la culture juive ?

C’est très complexe ! Je revois la 4ème de couverture de la pièce Pour en finir avec la question juive de Jean-Claude Grumberg où il est question de 800 définitions autour des mots « juif » et « judaïsme » … J’imagine que pour « culture juive », on peut multiplier ce chiffre par 800 ou par 100.000 !

On parle d’ailleurs souvent de cultures juives au pluriel. Et je les vois disséminées un peu partout ! J’aime l’idée de penser au pluriel ainsi que la notion de métissage. De fait, je vois beaucoup d’artistes juifs, en diaspora comme en Israël, habités par « la fusion ». Il y a dans la culture juive une dimension universelle qu’on trouve difficilement ailleurs : à savoir une capacité à comprendre et à désacraliser les choses. C’est chargé tout court, c’est chargé de sens, et, en tout cas, chez moi, ça fait sens.

J’y perçois aussi une volonté de transmettre sans imposer. Contrairement à l’islam qui est une religion prosélyte et dogmatique, le judaïsme a un spectre beaucoup plus large qui englobe, lui, une religion, une/des culture.s/ une/des tradition.s, une/des langue.s. C’est une espèce de patchwork permanent sur lequel figure, de façon indélébile, le travail de mémoire autour de la Shoah.

LITTERATURE : Quels auteurs, ouvrages, vous ont-ils plu ?

La littérature permet de comprendre notre condition humaine, et elle n’a cessé de me faire prendre conscience qu’il fallait être du côté des minorités, quelles qu’elles soient, tout en ayant une vision universaliste du monde. Mon horizon indépassable en littérature c’est Stefan ZWEIG : voilà un érudit qui n’a pas accepté le devenir de ce monde au point de se suicider. Le Monde d’hier témoigne de la plus effroyable défaite de la raison. Cet excellent auteur a compris, avant tout le monde, les dangers du nationalisme, comme il dit : « Cette pestilence des pestilences, le nationalisme, a empoisonné la fleur de notre culture européenne ». Mais j’aime, plus que tout, ses nouvelles, telles : Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, La Confusion des sentiments, La Pitié dangereuse. Ce sont des petits bijoux de littérature. Le Joueur d’échec est ma nouvelle préférée : il y est question de traumatisme et d’abandon, de torture psychologique, de résistance, de résilience, d’intensité et de failles.

Mais j’ai aussi envie de revenir en Belgique avec Boule de Juif de Foulek RINGELHEIM – j’y avais d’ailleurs consacré un post sur Facebook. Dans ce récit qui se passe à Liège, Foulek raconte sa vie d’enfant caché. Tout commence par un lapsus révélateur, une identité « circoncise » et un humour décapant. Il n’en faut pas plus à Foulek pour transformer un testament philosophique en un petit chef-d’œuvre de la littérature belge francophone. Voilà une lecture délectable, irrévérencieusement drôle, et surtout un ouvrage indispensable que j’ai vécu comme un acte de résistance contre ceux qui s’acharnent à engrosser « le ventre déjà bien fécond, d’où a surgi la bête immonde » comme dirait Berthold Brecht.

Je me sens aussi proche d’Albert CAMUS, un homme qui ne s’est jamais fourvoyé politiquement. Il ne s’est trompé ni sur la Seconde Guerre mondiale ni sur la Guerre d’Algérie. Il a été résistant, a rendu sa carte du parti communiste, pour faire court : c’est un Dreyfusard ! Son roman La Peste en est une excellente illustration. C’est la plus belle des métaphores qui existe pour dénoncer les dangers du nazisme et du fascisme sous toutes leurs coutures. L’idéologie fait des ravages. Camus nous en préserve et nous éclaire.

Dans un tout autre contexte, je citerais encore la femme de lettre Taslima NASREEN et l’écrivain Salman RUSHDIE, auteurs condamnés à mort dans leur communauté, au vingt-et-unième siècle…

J’aurais pu aussi parler de Franz KAFKA, Fred UHLMAN, Joseph KESSEL, Romain GARY, etc. Pour eux, comme pour la plupart des auteurs importants pour moi, je me suis rendu compte, après coup, sans le savoir, qu’ils étaient juifs !

ARTS PLASTIQUES : Un.e peintre, sculpteur.trice, artiste, œuvre…

J’aime bien la peinture mais ce n’est pas mon domaine de prédilection. Je dirais cependant que Marc CHAGALL a fait la même chose que Spinoza, Zweig ou Kafka : en illustrant la Bible, il a humanisé et désacralisé le sacré.

MUSIQUE : Quels sont les musiques/musiciens qui vous touchent ?

Je suis un inconditionnel de George GERSHWIN. J’avais d’ailleurs monté la comédie musicale Un Américain à Paris dans les années 90, avec une centaine d’enfants du Ballet Jeunesse et j’y tenais le rôle de Gene Kelly. J’avais aussi monté West Side Story de Leonard BERNSTEIN dont je suis également fan. Il disait de lui-même : « Je suis un Juif socioculturel, un géo-Juif » !

Il y a bien sûr Leonard COHEN que j’ai encore vu lors de son concert d’adieu au Zénith, à Lille. Le public chantait à l’unisson Le Partisan : « J’ai changé cent fois de nom /J’ai perdu femme et enfants / Mais j’ai tant d’amis, j’ai la France entière ». Ce fut l’un de ses plus beaux concerts. Je le considère davantage comme poète que chanteur : sa plume est magnifique et ses chansons sont empreintes d’intelligence sensible et de profondeur. Je pense à l’incontournable Hallelujah et à tant d’autres titres…

En choix contemporain, je citerais la chanteuse israélienne Noga EREZ. Son répertoire est un mélange de musique électro, de rock, de rap et de musique acoustique. Elle chante essentiellement en anglais, avec, parfois, quelques mots en hébreu. J’adore ce qu’elle représente : la rencontre des cultures et la fusion des musiques.

7EME ART : Quels films, réalisateurs.trices, vous reviennent-il en mémoire ?

Je vais être complètement banal mais j’aime TOUS les films de Woody ALLEN et TOUS ceux des frères COEN ! Woody Allen m’a longtemps accompagné. Voilà encore quelqu’un qui met à distance, en riant de sa propre communauté et qui revisite la tradition ou les mythes fondateurs avec autodérision, une écriture pleine d’humour et une façon unique de filmer.

Son particulier touche à l’universel. Bien sûr, il y a trouvé sa mécanique mais il a osé prendre des risques avec une comédie musicale : Everybody says I love you ou le film à suspense Match Point. Et qu’est-ce que j’avais adoré ce schizophrénique de Zelig ! Tout n’est pas égal, mais il rare d’avoir des mauvais Woody Allen ! On est aussi toujours un peu sur le divan avec lui. Mais le divan n’est pas droit, il est un peu penché et vous déséquilibre.

Alors évidemment il faut dissocier, comme pour les autres, l’homme de l’œuvre. Ce qui ne m’est pas facile ! Néanmoins, ce n’est pas parce que les hommes commencent à merder que je vais jeter leurs œuvres à la poubelle. On pourrait dire la même chose de Roman POLANSKI, Le Pianiste reste un chef-d’œuvre et puis les procès ont parlé, les jugements ont été rendus.

PENSEE JUIVE : Etes-vous proche de la/d’une pensée /d’un.e philosophe ?

J’aime la philo et Baruch SPINOZA en est la raison principale. J’avais lu L’Ethique trop jeune, je l’ai un peu mieux saisie plus tard. Mais ce qui m’a, d’emblée, profondément frappé chez ce penseur, c’est son indépendance d’esprit. C’est l’avènement de la raison, de la tolérance et de la désacralisation. Il ne l’a pas exprimé en ces termes-là, mais il a ouvert en quelque sorte les portes de l’athéisme, de la libre pensée, tout en faisant l’économie du dogme religieux. Il a considérablement permis à l’humanité, toute entière, d’augmenter sa conscience.

Je mentionnerais aussi Hanna ARENDT qui a analysé la violence et les états totalitaires. Pour faire très très court, plus de logos et moins de thanatos afin de maîtriser nos passions tristes ou, à tout le moins, d’essayer de les comprendre.

Et puis, même si je ne suis plus vraiment attiré depuis belle lurette par Franz FANON, je n’oublie pas ce qu’il disait : « Lorsque vous entendez le mot « Juif », tendez l’oreille, c’est de vous que l’on parle. » Je trouve ça très juste ! D’abord parce qu’on est toujours le juif de quelqu’un, comme on est toujours le con ou le martyr de quelqu’un. Mais contrairement à d’autres nations ou peuples, les Juifs ont pu, notamment par la transmission de la connaissance et la force de l’autodérision, survivre à l’innommable.

SOUVENIR : Avez-vous eu l’occasion de partager un moment/événement de culture juive…pourriez-vous nous le partager ?

Il y en a plusieurs… Petite anecdote pour commencer : en primaire, j’étais un peu le chouchou de l’institutrice Madame Noens qui m’avait fait chanter : « Hinèmatov oumanayim chevet ahim gamyahat ». J’avais trouvé cette chanson magnifique et lui avais demandé ce que c’était – « de l’hébreu, ça veut dire que nous sommes tous frères et sœurs en humanité » m’avait-elle répondu. Cela m’avait profondément ému ! Un peu comme si on m’avait dit : « Je t’aime » en hébreu, au-delà de nos différences.

Il y a eu aussi des moments douloureux, avec l’attentat perpétré au Musée juif de Belgique. J’ai été profondément bouleversé du fait que ces inacceptables actes antisémites et islamistes se soient produits dans notre ville, dans ma ville. Cela m’a mis en colère. J’ai tenu à me recueillir lors du rassemblement organisé. Et cela m’a, par ailleurs, désolé d’être le seul Bruxellois d’origine maghrébine à être présent, enfin presque le seul car je suis venu avec mes neveux.

Poursuivons avec des moments joyeux associés aux nombreuses fêtes juives chez des amis : nouvel an, Hanoucca, Pessah. Et plus que les fêtes encore, ce qui m’a profondément touché, ce sont les personnes mêmes qui m’ont invité, leur hospitalité et leur manière de vivre leur judaïté, un moment de communion avec une spiritualité presque sans dieu. L’humain est au centre des préoccupations.

Enfin, j’ai connu de très belles collaborations artistiques et rencontres humaines : nous avons créé, avec mon ami Rolland WESTREICH, Roman d’un film à venir. Il en a écrit le texte, j’en ai fait la dramaturgie, apportant chacun notre part de civilisation pour en créer une nouvelle. Nous avons été très complices. Je pense même avoir acquis, grâce à lui, mon statut d’auteur. Et je dirais la même chose de la chorégraphe Isabella SOUPART qui m’a mis en scène dans le spectacle C’est ici que le jour se lève.

Ces amis auraient pu ne pas être Juifs – ils ne le mettent d’ailleurs pas du tout en avant – mais quelque chose dans l’élaboration et le processus du travail me plaît vraiment avec eux : il y a un partage de l’universel. C’est aussi et encore ce que je ressens avec mon ami, mon cousin, que dis-je mon frère, et même le parrain de ma fille, l’artiste Richard RUBEN !

A.K.

Les liens de Sam Touzani

Prochaines dates de son spectacle en tournée « Cerise sur le ghetto » : https://brocolitheatre.wixsite.com/brocoli

Son livre : « Dis, c’est quoi l’identité ? » : https://livre.fnac.com/a15239309/Sam-Touzani-Dis-c-est-quoi-l-identite
Interview autour du livre : https://www.youtube.com/watch?v=3K0FokBhgi8

Roman d’un film à venir : https://www.furet.com/livres/roman-d-un-film-a-venir-rolland-westreich-9782343038667.html

Des biographies, infos, actualités et une page Facebook : https://fr.wikipedia.org/wiki/Sam_Touzani
http://www.samtouzani.com/ https://www.facebook.com/samtouzanicom

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