Felix Nussbaum : l’art triomphe de la mort

Felix Nussbaum, Autoportrait au passeport juif, vers 1943 (huile sur toile, 56 x 49 cm)
Felix-Nussbaum-Haus im Museumsquartier Osnabrück, Leihgabe der Niedersächsischen Sparkassenstiftung
Museumsquartier Osnabrück © Photographe : Christian Grovermann

Felix Nussbaum est un des grands peintres du 20e siècle. Il y a 40 ans, une exposition au Goethe-Institut de Bruxelles tirait de l’oubli cet artiste juif allemand qui créa ses chefs-d’oeuvre à Bruxelles et périt à Auschwitz.

Felix Nussbaum (1904-1944) naît à Osnabrück dans une famille juive de la bourgeoisie. Son père commerçant, Philipp, est amateur d’art. Felix étudie les arts décoratifs à Hambourg, puis la peinture à Berlin où il rencontre Felka Platek (1899-1944), juive de Varsovie et élève du peintre expressionniste Ludwig Meidner avec lequel Felix se lie d’amitié et restera en correspondance dans l’exil. Sa première exposition personnelle à Berlin en 1927 est remarquée par la critique. Il s’installe avec Felka dans son propre atelier, 23 Xantener Straße, à Berlin-Wilmersdorf. En 1928-29, Felix participe à des expositions à Osnabrück, Düsseldorf, Hambourg et Cassel. L’été 1928, il voyage à Ostende. Son tableau La Place folle (Der Tolle Platz, 1931) fait sensation à l’exposition de la Sécession berlinoise. Contemporain de la peinture de la Nouvelle Objectivité, Nussbaum aime l’art de van Gogh, du Douanier Rousseau et de James Ensor. Avec son univers des masques, le peintre d’Ostende inspire beaucoup Nussbaum dans les années 1930. Ensor est aujourd’hui fort à l’honneur dans l’exposition permanente du musée des Beaux-Arts d’Anvers (KMSKA), récemment rouvert au public après de longs travaux et dont nous recommandons la visite.

Felix Nussbaum, Peintre avec masques et chat, 1935 (gouache sur papier, 61 x 47 cm)
Felix-Nussbaum-Haus im Museumsquartier Osnabrück, Leihgabe der Niedersächsischen Sparkassenstiftung
Museumsquartier Osnabrück © Photographe : Christian Grovermann


Prix de Rome, Nussbaum entre en résidence à la Villa Massimo en 1932. Durant ce séjour, un incendie, sans doute criminel, détruit son atelier berlinois, avec toutes ses œuvres et celles de Felka. En mai 1933, après une dispute avec un autre artiste, il quitte la Villa Massimo. Felix et Felka visitent alors des villes balnéaires italiennes, puis sont à Bâle et à Paris. Fin janvier 1935, ils arrivent en Belgique avec un visa touristique. Leur première étape est Ostende. Ensor, avec lequel Felix se lie d’amitié, tente en vain d’aider le couple à obtenir le statut de réfugiés. En séjour temporaire, ils ne sont pas autorisés à exercer un emploi. Fin 1935, Felix et Felka déménagent à Bruxelles. Ils s’y marient le 6 octobre 1937. Habitant au 2e étage d’une maison bourgeoise, 22 rue Archimède, proche du couvent de Berlaymont, ils cherchent sans succès à obtenir la nationalité belge, vivant de travaux alimentaires occasionnels et du soutien financier de Philipp Nussbaum. Dans ce contexte difficile, Felix expose à Ostende et Cologne (1935), Bruxelles (1936), La Haye (1937) et Paris (1938). Février 1939, son exposition personnelle au club socialiste à Bruxelles, organisée par le sculpteur Dolf Ledel, lui vaut un reportage dans le journal Vooruit.

D’inspiration très éclectique, Nussbaum absorbe tout comme une éponge! On trouve entre autres dans son œuvre des références à Chirico, Max Beckman, Meidner… Quels que soient ces emprunts, on reconnaît toujours sa touche et sa  vision du monde dans les sujets traités : portraits, autoportraits, natures mortes, etc. L’autoportrait est un sujet majeur : Felix se peint dans la synagogue d’Osnabrück (1926), s’affuble de masques au contact de l’art d’Ensor, puis après 1936 met en scène, souvent avec dérision, son identité d’artiste juif exilé. Ses autoportraits dans Bruxelles occupée sont devenues de véritables « icônes de la Shoah ». En 1939-1940, Nussbaum se tourne vers la nature morte. Il y associe des objets divers, emblématiques de sa vie d’exilé, à des titres de journaux, en particulier Le Soir, annonçant la tempête qui s’abat sur l’Europe et les frayeurs de la « drôle de guerre ». À l’invasion allemande, le 10 mai 1940, les autorités belges arrêtent pêle-mêle des milliers de suspects : réfugiés étrangers, en majorité juifs, et militants de l’extrême-droite belge (Rex, Verdinaso, VNV). Felix Nussbaum est déporté dans le Midi de la France. Interné au camp de Saint-Cyprien, il va être livré aux allemands, mais parvient à s’échapper et rejoint Bruxelles. Saint-Cyprien marque une cassure dans sa vie et dans son œuvre comme en témoignent ses peintures de 1941-42 évoquant la survie des internés de ce camp de concentration français, créé en février 1939 pour y enfermer les républicains espagnols. Avec le port obligatoire de l’étoile, les convocations massives à la caserne Dossin et les rafles, l’étau se resserre à l’été 1942. Nussbaum confie ses tableaux à un ami de Dof Ledel, le Dr. Joseph Grosfils, dentiste et collectionneur d’art. L’hiver 42-43, après avoir échappé à leur arrestation, les Nussbaum logent à Etterbeek, chez Dolf Ledel. Felix peint son célèbre, Autoportrait au passeport juif. Fin mars 1943, lorsque la famille Ledel passe dans la clandestinité, Felix et Felka retournent au 22 rue Archimède où les propriétaires les logent dans la mansarde. Les conditions de la vie clandestine, chaque jour plus difficile et dangereuse, poussent Nussbaum à concevoir des scènes où l’homme et son environnement se trouvent de plus en plus déshumanisés. Ses toiles se peuplent de mannequins d’artiste, de figures masquées, d’arbres aux branches coupées, de squelettes. Le futur semble sans espoir et le peintre sent sa vie se confondre avec la mort qui rôde. En août 1943, il peint son dernier autoportrait, le torse nu devant son chevalet. À partir de l’hiver, il ne peint plus que des êtres décharnés, endeuillés, des squelettes et des cercueils…

Felix Nussbaum, Le triomphe de la mort (les squelettes jouent une danse), 1944 (huile sur toile, 105 x 148,5 cm)
Felix-Nussbaum-Haus im Museumsquartier Osnabrück, Leihgabe der Niedersächsischen Sparkassenstiftung
Museumsquartier Osnabrück © Photographe : Christian Grovermann

Grande toile au sujet apocalyptique de squelettes qui, sur un champ de ruines, annoncent de leur musique cacophonique la fin des temps, Le Triomphe de la mort , signé et daté du 18 avril 1944, est sans doute l’œuvre ultime du peintre, vision prophétique de l’effondrement général du monde et de la mort imminente de l’auteur. Nussbaum y évoque deux thèmes de la tradition chrétienne : le Jugement dernier et la danse macabre médiévale. Comme l’indiquent le titre, le format et la palette du tableau, Nussbaum s’y inspire du chef-d’œuvre de Pieter Brueghel l’Ancien. Dans le ciel planent d’inquiétants cerfs-volants à visage humain, qui font penser aux masques d’Ensor. Nussbaum se représente en joueur d’orgue de barbarie. Derrière lui, un squelette joueur de flûte, drapé de noir et ailé, rappelle l’ange de la mort, Azraël. Le paysage est désolé : sanctuaire délabré, mur ruiné, troncs d’arbres mutilés… Les vestiges de la civilisation remplissent l’avant-plan: fragments de colonnes, moulures et sculptures classiques,  machine à écrire, balance, pions de jeu d’échecs, dés, téléphone, mètre pliant, globe terrestre, horloge, etc. Effrayant bric-à-brac d’objets détruits, comme après un bombardement. La partition musicale déchirée, à gauche, est celle du Lambeth Walk, musique tirée d’une comédie musicale (Me and My Girlfriend,1937). Cette danse à la mode figure dans Vacances (1938), court-métrage du cinéaste ostendais Henri Storck (1907-1999), filmé sur la côte belge. En 1941, la propagande britannique ridiculise l’Allemagne de Hitler en détournant des images du film nazi Le Triomphe de la volonté (Leni Riefenstahl, 1935) sur un air de Lambeth Walk! Dans la nuit du 20 au 21 juin 1944, Felix et Felka, victimes d’une dénonciation, sont arrêtés rue Archimède. Le 31 juillet, ils sont déportés par le dernier convoi de la caserne Dossin à Auschwitz, le Transport XXVI. Felix entre au camp, mais on perd sa trace après le 20 septembre 44, lorsqu’il se trouve à l’infirmerie. Le 29 janvier 1946, Felix et Felka Nussbaum sont rayés du registre belge des étrangers. Les parents de Felix, Philipp Nussbaum et Rahel van Dyk, se sont réfugiés aux Pays-Bas. Déportés, ils périssent à Auschwitz le 11 février 1944.

Le journaliste Mark Schaevers a publié un livre remarquable sur Felix Nussbaum, fruit de douze années de recherche dans les archives, de collecte de témoignages et d’analyse minutieuse de l’œuvre du peintre disparu. Un ouvrage fascinant, qui « dépeint la vie » de Felix et aussi celle Felka.  Malheureusement, cet ouvrage n’est pas encore publié en version française. En 1983, on démolit la maison de la rue Archimède où vivaient les Nussbaum. L’ opportunité de créer l’équivalent belge de la Maison d’Anne Frank est alors définitivement perdue note amèrement Schaevers.

Felix Nussbaum, „La nature morte de Felix Nussbaum“, 1940 (huile sur contre-plaqué, 49,8 x 64,8 cm)
Felix-Nussbaum-Haus im Museumsquartier Osnabrück, Leihgabe der Niedersächsischen Sparkassenstiftung
Museumsquartier Osnabrück © Photographe : Christian Grovermann

Felix et Felka figurent parmi les protagonistes de L’espoir malgré tout. d’Émile Bravo. Paru en mai dernier, le 4e et dernier volume de cette remarquable BD termine les aventures de Spirou et Fantasio en « 40-45 » sur le Triomphe de la mort  de Nussbaum, reproduit en fin d’album. Cette étonnante bande dessinée, exécutée dans le style de la « ligne claire » franco-belge, est l’objet de l’exposition Spirou dans la tourmente de la Shoah au Mémorial de la Shoah à Paris.

« Si je meurs, ne laissez pas mes peintures me suivre, mais montrez-les aux hommes », écrivait Nussbaum. On sait que durant son exil il écrit des nouvelles et des romans, mais cette œuvre littéraire n’a pas été retrouvée. L’exposition organisée du 10 novembre au 18 décembre 1982 au Goethe-Institut de Bruxelles, ancien siège de l’ambassade allemande, est un moment fondateur de la découverte de l’art de Nussbaum. Elle attire quelque six mille visiteurs et aussi la presse  internationale. Reproduit en couverture du catalogue, Autoportrait au Passeport Juif devient une icône de la mémoire de la Shoah. L’intérêt des chercheurs et du public pour l’histoire du génocide juif pousse alors à la reconnaissance de l’oeuvre du peintre assassiné.

Roland Baumann

Pour en savoir plus  :

Felix-Nussbaum-Haus Osnabrück (Museumsquartier Osnabrück)
Lotter Straße 2, 49078 Osnabrück
Mardi-vendredi 11-18h, Sa-dim 10-18h
Email: museum@osnabrueck.de

Musée royal des Beaux-arts d’Anvers – KMSKA
Leopold de Waelplaats 2, 2000 Antwerpen
lu-ve 10h00-17h00, sa-dim 10h00-18h00
https://kmska.be/fr/james-ensor

Exposition Spirou dans la tourmente de la Shoah ; 9 décembre 2022 au 30 août 2023
Memorial de la Shoah
17 rue Geoffroy l’Asnier, 75004 Paris ;
Dimanche-vendredi 10-18h (jeudi jusqu’à 22h)
https://billetterie.memorialdelashoah.org/fr/evenement/spirou-dans-la-tourmente-de-la-shoah

https://fr.wikipedia.org/wiki/Felix_Nussbaum

https://fr.wikipedia.org/wiki/Felka_Platek

Oeuvres et biographie sur le site de Yad Vashem

https://www.yadvashem.org/yv/fr/expositions/nussbaum/index.asp

Vidéo d’une conférence de Lionel Richard (« Felix Nussbaum: peindre l’écroulement ») lors de l’exposition Nussbaum de 2010 au musée d’art et d’histoire du judaîsme à Paris (mahj) : https://mahj.org/fr/programme/felix-nussbaum-1904-1944-82

Le camp de Saint-Cyprien : https://nl.wikipedia.org/wiki/Interneringskamp_van_Saint-Cyprien

(pas de version française pour l’article wikipedia sur ce camp français où sont aussi détenus des activistes flamands tel René Lagrou, antisémite notoire, fondateur de la SS Vlaanderen)

Le Triomphe de la volonté : https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Triomphe_de_la_volonté

Le Lambeth Walk « nazi style » :  https://www.youtube.com/watch?v=gYdmk3GP3iM

Le Transport XXVI : https://kazernedossin.memorial/transport/transport-26-fr/?lang=fr

Et nous vous recommandons la monographie (pas traduite en français) de Mark Schaevers, Orgelman. Felix Nussbaum. Een schildersleven, Anvers, De Bezige Bij, 2014

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