Max Liebermann, pionnier de l’art moderne

Max Liebermann, Les plumeuses d’oies, 1871-2

Huile sur toile, 118x172cm

Staatliche Museen zu Berlin, Nationalgalerie

Berlin honore Max Liebermann à l’occasion du 175ème anniversaire de sa naissance

Max Liebermann, naît le 20 juillet 1847 à Berlin, dans une famille d’industriels juifs. Signe de réussite sociale, en 1857, son père achète un hôtel particulier sur la « place de Paris » (Pariser Platz), à côté de la porte de Brandebourg. Max n’aime pas l’école mais se passionne pour le dessin et suit des cours privés chez Carl Steffeck, peintre animalier et historique. Il entre à l’Académie des Beaux-arts de Weimar où enseignent les peintres belges Charles Verlat et Ferdinand Pauwels qui lui fait découvrir Rembrandt.

De passage à Düsseldorf, Liebermann rencontre Mihály Munkácsy, dont la peinture naturaliste l’inspire durant son premier voyage aux Pays-Bas. En 1872, il expose sa première grande oeuvre Les Plumeuses d’oies à Hambourg, puis à Berlin. Ce tableau, dont le réalisme choque la critique d’art, est acheté par l’entrepreneur juif Bethel Henry Strousberg, « roi des chemins de fer ». Dans cette première période de son art, Liebermann, « peintre des pauvres », représente des travailleurs avec réalisme, sans commisération, ni militantisme. Il présente sa deuxième grande peinture, Les ouvrières de la conserverie à l’exposition internationale d’art d’Anvers. Fin 1873, il s’installe à Montmartre. Il expose au Salon de Paris, séjourne à Barbizon et s’enthousiasme pour l’art des peintres de plein air, en particulier Corot et Millet. Il peint la Récolte de pommes de terre à Barbizon.

L’été, aux Pays-Bas, Liebermann copie à Haarlem des tableaux de Frans Hals dont il aime la touche vigoureuse et rapide. Il rencontre Jozef Israëls et les peintres de l’École de la Haye. Sans cesser pour autant de présenter ses nouvelles toiles au Salon, Liebermann quitte Paris. Après un séjour à Venise, il s’établit à Munich, centre de l’art naturaliste en Allemagne. Son Jésus à 12 ans au Temple, fruit de d’un long travail préparatoire, mobilise la critique d’art et le public bavarois contre ce peintre « blasphémateur » qui fait du « Fils de dieu » un gamin échevelé. Liebermann passe chaque été aux Pays-Bas. La vie à Dongen (Brabant) lui inspire L’Atelier du cordonnier, une œuvre qui marque son intérêt pour la lumière. Au Salon de Paris, ses toiles éveillent l’intérêt d’amateurs d’art impressionniste, tel le chanteur d’opéra Jean-Baptiste Faure qui lui achète L’Atelier du cordonnier.

Max Liebermann, Atelier du cordonnier, 1881-82
Huile sur bois, 64×80 cm
Staatliche Museen zu Berlin, Nationalgalerie

Désenchanté par Munich, Liebermann revient à Berlin. En septembre 1884, il épouse Martha Mackwald, juive berlinoise issue d’une famille de négociants en laine. Leur fille unique, Käthe, naît en août 1885. L’été 1886, en Hollande, Liebermann réalise des esquisses et une première version à l’huile du filage du lin dans une grange à Laren, un travail effectué surtout par des femmes et aussi des enfants. De retour à Berlin, dans son atelier, il compose ensuite un tableau de grand format qu’il présente au Salon de Paris en mai 1887 : Les fileuses de lin à Laren. Nommé membre du jury de l’exposition universelle de Paris en 1889, Liebermann y présente avec succès de l’art allemand indépendant. Sa renommée se joue des frontières:  ainsi, en 1889, son séjour à Katwijk, près de Leyde, lui inspire Femme avec des chèvres dans les dunes pour lequel il reçoit la grande médaille d’or à l’exposition du Münchner Kunstverein (1891), oeuvre qui est ensuite primée à Vienne. Bien intégré au monde artistique berlinois et grand protagoniste d’un art libre et indépendant, opposé au conservatisme de la peinture académique, Liebermann est vu comme le chef de file du « Groupe des XI » (1892) dont les autorités impériales et la critique d’art dénoncent « l’art de caniveau ». Une exposition polémique d’Edvard Munch provoque la scission de l’Association des artistes de Berlin entre son aile conservatrice et les modernes, menés par Liebermann.

Max Liebermann, Les fileuses de lin à Laren, 1887
Huile sur toile, 135×232 cm
Staatliche Museen zu Berlin, Nationalgalerie

En 1892, peu avant la mort de sa mère, Liebermann emménage avec sa famille dans l’hôtel familial sur la Pariser Platz dont il devient propriétaire après le décès de son père (1894). Il fait aménager un grand atelier sous les combles. Puisant l’inspiration de ses œuvres de facture impressionniste dans ses séjours annuels aux Pays-Bas, il peint la vie balnéaire, les baigneurs et les cavaliers sur la plage. Parallèlement, il se consacre à la peinture de portrait, surtout des commandes. Il devient le peintre à la mode de la bourgeoisie berlinoise. En 1896, lorsque Hugo von Tschudi, nouveau directeur de la Nationalgalerie, s’intéresse aux impressionnistes et se rend à Paris pour acheter des toiles, Liebermann l’accompagne et conseille ses choix. L’Académie des Beaux-Arts lui consacre toute une salle d’exposition pour son 50e anniversaire (1897). Nommé professeur à l’Académie (1898) et premier président de la Sécession berlinoise, il organise avec grand succès la première exposition de cette nouvelle association. Sous sa direction, les expositions de la Sécession deviennent un événement artistique européen et affirment la place de Berlin comme capitale allemande des arts. Figure de proue de l’art moderne berlinois, la force créatrice de Liebermann atteint son apogée.

À partir de 1909 un conflit oppose impressionnistes et expressionnistes au sein de la Sécession berlinoise. Liebermann, se veut tolérant : en 1910, la Sécession expose pour la première fois Picasso, Matisse, Braque et les fauves. Rien n’y fait et face à la virulence de ses critiques, en particulier d’Emil Nolde, Liebermann abandonne la Présidence (novembre 1911). Il a acheté une parcelle de terrain au bord du lac Wannsee et y fait construire une villa dont le grand jardin lui inspirera de nombreux tableaux. L’été 1910, la famille Liebermann emménage dans son « château au bord du lac » où elle passera chaque été.

Au début de la Première guerre mondiale, Liebermann, sensible au patriotisme ambiant, dessine pour le journal Kriegszeit – Künstlerflugblätter, publié par son ami Paul Cassirer qui soutient l’effort de guerre et appelle à l’unité nationale. Il signe aussi l’appel « Au monde civilisé » niant les crimes de guerre allemands en Belgique et dans le nord de la France. Il fera plus tard l’autocritique de son adhésion initiale aux ferveurs nationalistes. En 1917, l’Académie des Beaux-Arts de Prusse organise une grande rétrospective des œuvres de Liebermann pour fêter ses 70 ans : une consécration ! Novembre 1918, la révolution balaie l’empire de Guillaume II. La maison Liebermann est proche des combats qui agitent le centre de Berlin.

En 1920, Liebermann devient président de l’Académie prussienne des arts de Berlin, une fonction jusqu’alors fermée aux Juifs. Résolu de donner à l’ancienne institution impériale une structure démocratique et un enseignement libre, il espère regrouper sous son égide les différents courants artistiques. Grâce à lui, des expressionnistes comme Max Pechstein et Schmidt-Rottluff sont admis à l’Académie. Il défend La tranchée d’Otto Dix dont le réalisme fait scandale. En 1922, son parent et ami, le ministre Walter Rathenau est assassiné par l’extrême droite. Liebermann est profondément choqué par ce meurtre antisémite. Il multiplie les œuvres représentant son jardin de Wannsee mais réalise aussi des dessins rendant hommage aux soldats juifs allemands morts à la guerre. Juif libéral, il soutient les œuvres sociales juives et réaffirme son identité dans un article du Jüdisch-Liberale Zeitung. En 1927, la ville de Berlin le nomme citoyen d’honneur. Liebermann fait le portrait du président Hindenburg.

En 1932, Liebermann, gravement malade, libère son poste de Président de l’Académie, dont il reste président d’honneur. Fin janvier 1933, à l’avènement d’Hitler, lorsque les nazis défilent sous la porte de Brandebourg, l’artiste aurait exprimé tout son dégoût, disant en dialecte berlinois : « je ne pourrai jamais assez manger pour vomir autant que je le souhaite ! ». Liebermann renonce à toutes ses fonctions officielles et se retire de la vie publique. Il s’éteint le 8 février 1935 à son domicile de la Pariser Platz. Son masque mortuaire est réalisé par le jeune sculpteur Arno Breker, plus tard l’artiste favori d’Hitler.  L’Académie des Beaux-Arts, devenue une institution nazie, refuse d’honorer son ancien président. Aucun représentant officiel ne participe à ses funérailles au cimetière juif de la Schönhauser Allee, le 11 février 1935. Une centaine d’amis et proches l’accompagnent, dont l’artiste Käthe Kollwitz. Dans son discours, le critique d’art Karl Scheffler remarque que ce n’est pas seulement un grand artiste que l’on enterre mais aussi toute une époque dont il est le symbole. En février 1936, une exposition honore sa mémoire dans la Nouvelle synagogue de Berlin. Sur le point d’être déportée à Theresienstadt, Marthe Liebermann, 86 ans, s’empoisonne et meurt le 10 mars 1943. La maison de la Pariser Platz est entièrement détruite pendant la Deuxième guerre mondiale. Tout l’héritage Liebermann est spolié par les autorités nazies, y compris ses propres toiles et sa riche collection d’art dont de nombreux dessins de Daumier.

Max Liebermann Haus, Pariser Platz 7, reconstruite à côté de la Porte de Brandebourg

À l’occasion du centenaire de Liebermann en 1947, quelques œuvres qui ont échappé aux nazis et à la guerre sont exposées à la Nationalgalerie de Berlin, qui dès 1949 rouvre une partie de ses salles et montre à nouveau certaines toiles célèbres (L’atelier du cordonnier, Les plumeuses d’oies, etc.). En Allemagne de l’Est, en tant que Juif humaniste et bourgeois progressiste, Liebermann est parfois rattaché à la cause socialiste, dans la lignée de Käthe Kollwitz.  En 1979-1980, l’exposition « Max Liebermann et son temps » à la Neue Nationalgalerie de Berlin-Ouest situe l’artiste dans le contexte de ses contemporains allemands, français et américains. Plusieurs monographies paraissent à l’Est et à l’Ouest à l’occasion du 50e anniversaire de sa mort. Après la réunification de l’Allemagne son art connaît un regain d’intérêt notable. Fondée en 1995,  la Max-Liebermann-Gesellschaft fait restaurer la Villa Liebermann et son jardin à Wannsee  (2002-2006) et y ouvre un musée permanent.

Le 20 juillet dernier, à l’occasion du 175e anniversaire de la naissance du grand peintre juif berlinois, l’Alte Nationalgalerie a inauguré une exposition d’hommage qui met en valeur les chefs-d’oeuvre de Liebermann présents dans sa collection permanente et qui remplissent toute une salle de cette somptueuse institution de l’île aux Musées. Réalisées à cette occasion une série d’interventions vidéos expriment les points de vues personnels de Berlinois qui aiment les œuvres de Liebermann exposées et expliquent pourquoi. Installée au rez-de-chaussée de la « maison Liebermann » reconstruite, Pariser Platz, l’exposition documentaire « Le monde de Liebermann » organisée par la Fondation Porte de Brandebourg détaille les étapes de la carrière artistique du grand peintre. Elle offre aussi au visiteur une visite virtuelle du domicile et de l’atelier disparus de l’artiste. Réalisée sur base des nombreuses photographies d’époque prises chez Liebermann, cette reconstitution virtuelle met en valeur l’élégance du décor intérieur et du mobilier, tout comme l’importance de la collection privée de l’artiste, avec des toiles de Renoir, Monet, Degas, Cézanne et  de nombreux Manet ! Enfin, une visite de la villa Liebermann à Wannsee (proche de la maison où s’organise la conférence de janvier 1942) permet de découvrir le superbe jardin qui inspira tant d’oeuvres au peintre. Outre la collection permanente, d’excellentes expositions temporaires incitent le visiteur à mieux explorer les étapes de la carrière prodigieuse de ce grand protagoniste de l’art moderne.

Roland Baumann

Pour en savoir plus : https://fr.wikipedia.org/wiki/Max_Liebermann

Exposition « Mon Liebermann – un hommage », Alte Nationalgalerie

https://www.museumsportal-berlin.de/fr/expositions/mein-liebermann

La villa Liebermann à Wannsee (Liebermann-Villa am Wannsee

: https://liebermann-villa.de/en/liebermann-villa/

La maison Liebermann, Pariser Platz (Max Liebermann Haus) :

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