Retour rue Krochmalna-Isaac Bashevis Singer-Stock la cosmopolite 2022.

Quels lointains détours sommes-nous prêts à parcourir avant de revenir en fin de compte à soi? Et quel est le coût de cette entreprise qui, telle une barque à la merci d’un courant violent, peut aboutir à un mortel naufrage?
C’est la nostalgie des origines qui poussent Max et sa femme Flora à quitter Buenos-Aires et traverser l’atlantique pour retrouver l’agitation juive qui rythme la rue Krochmalna.
Cette nostalgie ne dissimule que partiellement des motivations moins avouables.
Outre le désir d’afficher une réussite financière confortable et un bonheur conjugal sans nuages, Max espère profiter de la naïveté de jeunes orphelines pour les embarquer dans la capitale argentine afin de les faire travailler dans un bordel dont il est le proxénète.
C’est dans l’intimité de leur luxueuse chambre d’hôtel que Max est assailli de ruminations qui viennent lézarder la réussite du séjour.
Bien qu’elle ait été une complice consentante et qu’elle lui voue un attachement sans bornes, Flora ne suscite plus chez Max le même désir que jadis et la maturité de son corps vient lui rappeler que les années de vigoureuse jeunesse sont désormais derrière lui.
Face à cette limitation insupportable, Max joue de l’emprise qu’il a encore sur elle et l’encourage à rencontrer un ancien amant, acteur à Varsovie. De son côté, il fréquente une jeune révolutionnaire.
Lors d’une nuit passée chez elle, la jeune femme révèle à Max le passé de Flora et les nombreux hommes qui ont été jadis ses clients. Max est alors consumé par une jalousie morbide dont aucune rationalisation ne peut venir à bout.
Fou de rage, obsédé par cette trahison et le ridicule dont il s’est couvert, Max fuit la ville et emmène dans sa course incohérente une adolescente rejetée par son milieu familial.
Dans cette fuite rocambolesque se révélant être une impasse, Max trahit tout engagement pris, resserrant ainsi les mailles d’un piège qu’il a lui-même conçu.
En dépit de leurs échanges violents, Max et Flora se confrontent à leur tentative infructueuse de se lancer à corps perdu dans une chimère et sont contraints, par la force du lien qui les lie, de revenir l’un vers l’autre, aimantés par leurs noirceurs respectives.
Mais les forces révolutionnaires n’ont pas dit leur dernier mot…
Comme dans Keila la Rouge, Singer explore ici le monde des bas-fonds, des transgressions multiples, la juxtaposition du pur et de l’impur.
La rue emblématique est un microcosme vivant à la marge, régi par l’explosion des désirs, l’appât du gain, la lutte sans merci pour la survie, où l’éthique se résume à quelques éclairs de lucidité sauvage.
Toute tentative de falsification de sa propre réalité est un leurre.
Le destin viendra sournoisement réclamer son dû.

I.Telerman.

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