Judaïcausette© avec Raphaëlle Laufer

Raphaëlle Laufer est née à Bruxelles, de parents juifs ashkénazes, athées, belge et français. Elle fréquente le Lycée Daschbeck et le mouvement de jeunesse Hashomer Hatsaïr. En 1985, elle fait son alyah, étudie à l’Institut d’études juives Mayanot puis l’histoire de l’art à l’Université hébraïque de Jérusalem. Ses premiers métiers la mènent vers l’éducation et l‘archéologie. En 1991, elle s’établit à Paris où elle enseigne des matières du judaïsme avant d’intégrer, en 1999, l’équipe pédagogique du Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (MAHJ) où elle est également conférencière.

DEFINITION : Quelle serait votre définition de la culture juive ?

Pour moi, la culture juive est liée à une mémoire ancrée dans l’Histoire, laquelle charrie avec elle : personnalités rencontrées, lieux, croisements avec d’autres cultures mais encore, la cuisine, l’étude, les livres et, surtout, tout ce qui gravite autour de la transmission. Je dirais, en quelques mots, que la culture juive véhicule une histoire passée et une vie présente.

RESSENTI : Comment définiriez-vous votre culture juive ? Comment la vivez-vous ?

Je suis une « Juive professionnelle » dans la mesure où mes études et mes activités y sont consacrées : j’ai travaillé l’exégèse, soit l’explication de textes bibliques et j’ai enseigné le judaïsme dans diverses écoles juives, au Talmud Torah, dans les mouvements de jeunesse ainsi qu’au MAHJ.

Et pour compléter le tableau, je suis l’épouse du rabbin Rivon Krygier, soit la femme athée d’un homme croyant et religieux ! Je respecte les lois de la cacherout et les fêtes mais mon moteur ne trouve pas sa source dans la foi. Notre mariage est celui de la tolérance : nous nous enrichissons mutuellement et la pluralité constitue la joie et la force de notre maison. Je me suis longtemps investie dans la vie de la synagogue et, bien sûr, mes intérêts s’étendent aussi vers d’autres sphères que celles-ci.

MUSIQUE : Quels sont vos musiciens « de prédilection » ?

Voici quelques œuvres que je ressens comme juives, au niveau émotionnel :
Le concerto pour violon de Felix MENDELSSOHN qui m’arrache, à chaque fois, des larmes ;
– La 5ème symphonie de Gustav MAHLER ;
– Le Kaddish de Maurice RAVEL : magnifique !
– et les sublimes berceuses juives : en particulier les sépharades en judéo-espagnol qui sont d’une tendresse infinie, sans oublier les yiddish.

LITTERATURE : Quels auteurs, ouvrages, vous ont-ils touchée ?

Je m’appelle Asher Lev de Haïm POTOK fut un grand choc littéraire juif. Ce livre, fort, décrit très bien, d’une part le monde juif de l’intérieur et d’autre part, la rencontre avec le monde non-juif. Il y est question de confrontation et d’enrichissement mutuel.

Silbermann (1927) de Jacques de LACRETELLE brosse, lui, le portrait d’un lycéen juif exposé à l’antisémitisme « culturel ». L’auteur y dépeint aussi son amitié avec un élève protestant, au Lycée Condorcet.
Ami de Marcel PROUST (que j’adore infiniment), Jacques de Lacretelle a été membre de l’Académie française. Sa plume se déploie tout en sobriété. Quant à sa finesse d’analyse autour de la judéité et de l’antisémitisme, elle est assez troublante pour un auteur non-juif. Il a, lui aussi, abordé le thème de l’homosexualité (La Bonifas).

Ma découverte de Janusz KORCZAK, à 12 ans, fut un autre grand choc. Né Henryk Goldszmit, ce médecin, écrivain, homme de radio et fondateur d’un orphelinat hors du commun, est un héros. J’associe son nom, bien sûr à sa judéité ainsi qu’à sa dramatique déportation avec les enfants de l’orphelinat mais plus encore, à ses écrits consacrés à l’éducation, à ses actions, ainsi qu’à sa personnalité exceptionnelle.

Le poids de la grâce de Joseph ROTH – qu’on trouve aujourd’hui sous le titre « Job, roman d’un homme simple » – est autre summum d’humanité. C’était le livre préféré de ma mère.

Pour parler d’une œuvre qui s’écrit aujourd’hui, je citerais les ouvrages de la psychanalyste et photographe belge Lydia FLEM. Elle lève subtilement le voile sur sa sensibilité juive et sur son rapport au monde, lesquels apparaissent telle une mosaïque : on n’est pas que Juif, que femme, qu’humaniste ou que Française : au XXIème siècle, on est tout cela à la fois. Ce fil identitaire, composé lui-même de fibres libres et solidaires, tisse chacun de ses récits.

ARTS PLASTIQUES : Un.e peintre, sculpteur.trice, artiste, œuvre…

J’aime l’œuvre de REMBRANDT pour son humanité. Le MAHJ lui avait consacré l’exposition « Rembrandt et la Nouvelle Jérusalem ». Parmi les six chefs-d’œuvre du maître figurait un portrait de Jésus dont le modèle était un rabbin : j’ai passé des heures devant ce tableau ! Je citerais bien sûr les dessins et les aquarelles de mon père, Emile LAUFER. Il a formé notre regard dans le rapport au visage, au corps et au nu. Il nous a, de plus, initié au travail de l’œil, telle une lecture participative face aux œuvres qui demandent à être interprétées.

Aquarelle par Emile Laufer : « Raphaëlle Laufer »

Alors une porte enfoncée, c’est bien sûr Marc CHAGALL. J’ai participé à la constitution d’un catalogue de ses œuvres et guidé plusieurs de ses expositions : je connais très bien son iconographie.
Je suis très touchée par l’univers de Georges JEANCLOS. De ses années passées enterré et camouflé dans la forêt, pendant la guerre, il a noué un rapport étroit avec la terre crue qui constitue le matériau de son œuvre. Pour lui, être enterré signifie être vivant. Ses personnages chauves et androgynes gomment tous les clivages. Des fines lettres hébraïques frôlent souvent ses œuvres. C’est un artiste qui exprime sa judaïté dans un cadre universel. Il a notamment restauré le portail de l’église Saint-Ayoul de Provins.

Je pense aussi à l’œuvre de Gérard GAROUSTE qui est d’une inventivité profondément juive.

7EME ART : Quels films, réalisateurs.trices, documentaires, vous reviennent-il en mémoire ?

D’abord Dieu ! ;)) Woody ALLEN bien sûr ! Je pense en particulier à ses films de l’époque de Diane Keaton. J’aime sa sensibilité juive aigüe, son autodérision, son questionnement permanent, sa complexité, son « nobody’s perfect ». Il est extrêmement drôle, nous aide à vivre et a rendu la maladresse heureuse !

UNSTRUNG HEROES (1995) de Diane KEATON est un film d’une grande sensibilité juive bien que réalisé par une femme non-juive : Steven est un adolescent perturbé, qui pour ne pas voir mourir sa mère, se réfugie chez ses deux oncles farfelus, dont, symboliquement, l’un garde les souvenirs de l’enfance et l’autre la mémoire de l’humanité. Ces derniers vont l’amener à faire sa bar-mitsvah, ce qui rassemblera la famille.

Je citerais Chantal AKERMAN, une cinéaste qui garde la mémoire des gens, des gestes, des regards, des objets et des lieux. Je pense évidemment aux frères Joël et Ethan COEN ! J’adore leur humour fou et tellement juif ;

Enfin, le documentaire israélien POTOSI, le temps du voyage (2006), de Ron HAVILIO, traite de la subjectivité de la perception. Deux Argentins se rendent à la frontière bolivienne, 29 ans après avoir effectué le voyage, et cette fois accompagnés de leurs enfants. Leur regard a changé et celui de leurs filles se révèle positif, signe d’une nouvelle génération porteuse de « réparation ». C’est un chef-d’œuvre !

PENSEE JUIVE : Etes-vous proche de la/d’une pensée juive /d’un.e philosophe ?

Déjà merci EPICURE ! Il m’a libérée de l’angoisse de la mort – en substance : tant que tu es vivant.e tu n’es pas mort.e et quand tu seras mort.e, tu ne seras plus là ! Alors pourquoi s’en faire ? Je suis, bien entendu, très marquée par les livres de Rivon KRYGIER* (mon mari, rabbin) et par nos échanges passionnants.

Enfin, j’ai été profondément enrichie par les ouvrages de Victor KLAGSBALD dont la finesse d’analyse iconographique est inégalée. (« A L’ombre De Dieu Dix Essais Sur La Symbolique Dans L’art Juif »)

SOUVENIR : Pourriez-vous nous confier un moment de partage et de joie de culture juive ?

Chaque jour de travail au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme est un jour de bonheur, personnel et partagé. Cette joie consiste à : se rendre au musée, y préparer une exposition, donner une conférence ou aller en écouter, se réjouir d’une programmation hallucinante et des rencontres de qualité. De plus, toutes les conférences du MAHJ sont accessibles en ligne sur le site d’Akadem. N’est-ce pas extraordinaire ?

A.K.

* La Haggada aux quatre visages – traduite et commentée par Rivon Krygier et illustrée par Gérard Garouste.

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