Première femme rabbin ordonnée en France ce 4 juillet 2021, Iris Ferreira cumule quatre années de médecine, une licence d’hébreu et d’études juives à Paris, cinq ans de formation rabbinique à Londres ainsi que des stages dans les communautés libérales de Paris et de Bruxelles. Elle officiera principalement à Strasbourg et dispensera des cours de rabbinat à Paris. Mais ce n’est pas « tout» : Iris Ferreira déploie également ses talents d’écrivain sous le nom de plume de Sara Pintado…
DEFINITION : Quelle serait votre définition de la culture juive ?
Pour moi, cette culture est intrinsèquement liée à l’aspect religieux du judaïsme, à ses textes
sacrés. Elle suit l’évolution des manières d’approcher et d’interpréter la Torah au fil des
siècles, elle dialogue avec la littérature rabbinique, s’inspire de la poésie liturgique et de tant
d’autres choses encore. Elle reflète aussi l’histoire particulière du peuple juif disséminé dans
le monde. Singulière et plurielle à la fois, elle a intégré, autour d’un tronc commun, des
éléments des autres cultures : on la découvre ici ashkénaze, là séfarade ou encore empreinte
des cultures d’Iran ou du Yémen. Finalement, c’est une culture cosmopolite !
RESSENTI : Comment définiriez-vous votre culture juive ? Comment la vivez-vous ?
Elle reprend un peu ces aspects et c’est ainsi que je la définis. Ma culture juive est basée sur
les textes de la tradition, lesquels sont au cœur de mon approche du judaïsme. Ses diverses
influences m’intéressent également beaucoup. J’ai eu l’occasion, par exemple, d’étudier un
peu de yiddish à l’université et de régulièrement m’essayer aux cuisines ashkénaze et
séfarade.
MUSIQUE : Quels sont vos musiciens juifs « de prédilection » ?
J’écoute peu de musique mais je citerais volontiers les chants liturgiques dont j’apprécie les
textes. Je les chante lors des offices tout comme les piyoutim*.J’aime beaucoup le piyout de Rabbi Abraham Ibn Ezra : AGADELKHA qui signifie
littéralement : « je dirai ta grandeur ». On peut retrouver les paroles ici en hébreu et en
anglais.
http://zemirotdatabase.org/view_song.php?id=244
Ce piyout est également interprété par Maureen Nehedar, je le trouve splendide !
https://www.youtube.com/watch?v=te4VNRL0i24
Parmi les chants liturgiques, j’aime les classiques : LEHA DODI et par ailleurs,
YERUSHALAYIM SHEL ZAHAV.
J’affectionne aussi le poétique ELI, ELI, de Hannah Szenes.
D’autre part, j’ai appris l’hébreu avec les mélodies de Yaël NAÏM. L’hébreu chanté combiné
à un vocabulaire simple ont été une excellente porte d’entrée à la langue.
LITTERATURE : Pouvez-vous nous citer un (ou plusieurs) auteur(s) juif(s), un/quelques
titre(s) de livre(s) qui vous aurai(en)t touchée
Je citerais les livres d’Amos OZ. En particulier, Soudain dans la forêt profonde (2005)
et Oto hayam (Seule la mer – 2002), que j’ai lu en hébreu. Le texte, qui oscille entre la poésie
et le roman, explore des thèmes assez forts à propos des relations familiales.
J’ai également lu quelques-unes de ses nouvelles. Son œuvre est traversée de la tendresse
qu’il éprouve pour ses personnages ainsi que d’une belle ouverture d’esprit.
J’ai également un très bon souvenir de Séfarade (2009) d’Eliette ABECASSIS
J’ai aimé sa façon de dépeindre le contraste entre la famille marocaine, ancrée dans la
culture sépharade, et l’environnement strasbourgeois. Les émotions de l’héroïne du roman
sont décrites avec sensibilité.
J’ai aussi beaucoup aimé L’autre Juive (2019) de Saïd SAYAGH qui retrace l’histoire
tragique d’une Juive du Maroc, sous domination musulmane. J’ai apprécié les descriptions
de la vie juive de l’époque, de la cuisine, des rapports entre les Juifs et leurs voisins, des
ambiances et de la façon de voir le monde… Tout cela est très bien restitué, notamment en
ce qui concerne les rituels et traditions.
Belle du Seigneur (1968) d’Albert COHEN m’a beaucoup marquée et avait été un véritable
coup de cœur, il y a environ 10 ans.
ARTS PLASTIQUES : Un peintre, sculpteur, artiste, œuvre juive…J’aime beaucoup un dessin de URY LESSER : Moïse sur le Mont Nevo. Il date de 1927 et
représente Moïse devant la Terre Promise. Cette scène est poignante car nous savons qu’il
n’entrera pas sur la Terre Promise mais mourra sur le Mont Nevo. Il est représenté ici dans les
derniers instants de sa vie ; je ressens une grande atmosphère de recueillement et l’on perçoit
presque, à travers le point de vue de Moïse, le lien transcendant entre la Terre Promise et l’Eternel.
https://www.jmberlin.de/objekt-lesser-ury-moses
Je citerais également une peinture de MORITZ-DANIEL OPPENHEIM : Le Retour du
volontaire juif de la guerre de libération au sein de sa famille vivant selon l’antique tradition
(1833-1834). Ce tableau représente le retour d’un jeune soldat juif dans sa famille qui est
encore très observante. La toile témoigne, autour de la table de shabbat, d’une transition
qui s’effectue dans le monde juif. Alors que le jeune homme s’est acculturé à la vie
occidentale en Allemagne, on le voit tiraillé entre la fidélité à ses principes ancestraux, un
certain entre soi, et une ouverture, en même temps, vers la culture moderne. Ce tableau
nous interroge aussi sur notre judaïsme, sur notre relation au monde extérieur ou encore sur
les différentes trajectoires que peuvent emprunter les membres d’une même famille.
Ce peintre a également représenté d’autres scènes de la vie juive ashkénaze.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Moritz_Daniel_Oppenheim_
The_Return_of_the_Volunteer_from_the_Wars_of_Liberation_to_His_Family_Still_Living _in_Accordance_wit…-_Google_Art_Project.jpg
J’aime également beaucoup une peinture de PHILIP CALDERON, Ruth et Naomi (1920) qui «
ouvre » des perspectives d’interprétation du texte, au sujet de la relation Ruth/Naomi et
aussi de la possibilité d’une réflexion sur l’identité de genre/les orientations sexuelles, à
partir de cette histoire.
https://www.womeninthebible.net/wpcontent/uploads/2016/04/Philip_Calderon_Ruth_Naomi-450×355.jpg
7EME ART : Quel film, quels réalisateurs/comédien.ne.s, quel documentaire vousrevient-il en mémoire ?C’est un peu comme pour la musique, je vois très peu de films parce qu’ils m’accaparent de
longues heures durant ! Mais je citerais GETT, LE PROCES DE VIVIANE AMSALEM (2014) de
Ronit et Shlomi ELKABETZ qui m’avait beaucoup marquée.
J’avais également fort apprécié VA, VIS ET DEVIENS (2005) de Radu MIHAILEANU – que j’ai vu
lorsque j’avais 12 ans. C’est un film sur un enfant éthiopien chrétien que sa mère confie à une amie
juive pour qu’il puisse partir avec elle en Israël lors de l’opération Moïse. Accueilli dans une famille
juive, il ne révèle rien de son identité chrétienne (ce qui lui pose des difficultés dans son parcours), et
se trouve régulièrement en bute au racisme, du fait qu’il est noir. Ce film interroge l’identité ainsi
que l’image/les représentations que l’on se fait de l’autre…
PENSEE JUIVE : Etes-vous proche de la/d’une pensée juive /d’un philosophe ?
J’aime beaucoup LE GUIDE DES EGARES de Moïse MAIMONIDE.
Etudier la pensée de Maïmonide dans son ensemble – et dans toute sa complexité – peut
être fascinant. Alors qu’il a rédigé tout son code de la halaha, de michneh torah dans le but
de fixer minutieusement la pratique religieuse, son « Guide des Egarés » cherche, lui, à
dépasser le rituel, concevant une certaine transcendance pour se rapprocher du divin.
Il montre donc, d’une part, que la pratique religieuse est là pour aider les humains dans leur
rapprochement au Divin mais qu’elle n’est pas une fin en soi, ce moyen pouvant être
dépassé. Ce contraste, très intéressant à étudier chez un même penseur, montre sa capacité
à concevoir la religion sous différents angles.
Le Guide des Egarés, lui-même, n’est pas exempt de contradictions :
Maïmonide avertit qu’elles ne sont qu’apparentes et que celui qui étudie minutieusement sa
pensée saura les décrypter. Les commentaires vont dans le même sens. Cet ouvrage,
captivant dans sa conception, dans sa structure et ses contenus, est riche en niveaux de
lecture. Les chapitres sur la Prophétie sont particulièrement passionnants !
SOUVENIR : Pourriez-vous nous confier un moment/mode de partage et de joie de culture juive ?
La première chose qui me vient à l’esprit, ce sont les offices en communauté.
J’aime sentir une certaine communion entre toutes les personnes présentes, autour de la
liturgie et de la cérémonie. La célébration des offices, quels qu’ils soient, permet à chacun de
consolider son rapport au judaïsme ainsi qu’à la communauté par le biais des chants et du
partage des valeurs communes. Je pense notamment à la première bat-mitzvah que j’ai
officiée. Elle célébrait à la fois le rattachement de la jeune fille à la culture juive mais aussi
celui de sa famille au judaïsme.
D’autre part, j’ai aussi envie de mentionner, à titre personnel, la cérémonie du Tashlikh, à
Roch Hachana – qui consiste à se rendre au bord de l’eau pour jeter symboliquement ses
péchés. Littéralement : « tu jetteras » : Tashlikh, c’est un mot important dans les derniers
versets du livre de Michée que l’on lit à l’occasion de la cérémonie (le passage lu est Michée
7 : 18-20). Quand je suis à la maison, je le fais en compagnie de ma mère qui n’est pas du
tout pratiquante, excepté pour quelques rites auxquels elle tient. Ces moments forts de
partage me sont chers.
A leur origine, les piyoutim étaient des poèmes religieux récités lors des grandes fêtes.
Au cours des siècles ils ont été mis en musique et récités en certaines occasions, jours de
mariage, de circoncision, de jeûne ou de deuil, voire même sans occasion particulière.
➔ Retrouvez les ouvrages de Sara Pintado en cliquant sur ces liens :
Sous les ailes du dieu Corbeau:
https://www.noirdabsinthe.com/product-page/Sadic
Le premier tome de Mojunsha:
https://www.noirdabsinthe.com/product-page/mojunsha-tome-