
Appelfeld a souvent extrait certains passages de son existence pour en faire des récits apparemment isolés, détachés les uns des autres. Il n’en demeure pas moins qu’ils constituent les différents chapitres d’un seul ouvrage, qui engloberait dans une même unité cet ensemble disparate.
Au terme de sa vie, l’auteur regarde ce long ruban qui constitue son existence, si malmené par l’histoire dans ses jeunes années .Il revient des lors inlassablement à cette matière première, brute, fondatrice, dont il pense avoir maîtrisé tous les contenus. Mais la mémoire est comme une vieille malle de vieux vêtements. On les a tant portés et pourtant, chaque fois qu’on les saisit, leurs tissus offrent des reflets insoupçonnés. En effet, Appelfeld réexamine ce qu’il avait déjà abordé dans « Le garçon qui voulait dormir », à savoir la matrice fondamentale, le triangle père- mère- enfant unique.
Dans l’atmosphère vaporeuse de la chaleur estivale, l’enfant observe silencieusement le monde adulte dont il perçoit instinctivement les lignes de faille qui présideront néanmoins à sa propre construction psychique. Élevé à l’écart d’autres enfants, objet de toute l’attention d’une mère adorée, il devine les tensions entre ses parents à travers tout ce qui les différencie et les éloigne inévitablement. La porosité affective de la mère la fragilise face à la rigidité du père, lui-même absorbé dans ses contradictions. Elle finit par se retrancher dans le silence, évitant toute confrontation.
En dépit de sa détestation de toute vie sociale, de son cynisme à l’égard de ses contemporains, le père accepte de revenir chaque année dans le même lieu de villégiature tout en critiquant les autres estivants qu’il refuse obstinément de fréquenter. Car ce petit groupe de vacanciers renvoie cet homme aigri à son intolérance à la médiocrité. Les conversations bruyantes, la réussite sociale masquant à peine la vulgarité, l’insolente sensualité des corps exposés au soleil, l’hypocrisie conjugale, la quête éperdue d’amour ou d’une existence meilleure, les attachements étranges qui se nouent, ignorant les différences d’âge.
Dans sa splendeur silencieuse, la nature masque sa cruauté derrière une plénitude trompeuse, interrompue par la violence des paysans explosant dans des accès brutaux de sauvagerie incontrôlable, annonciatrice du pire. Les montagnes font surgir chez la mère la nostalgie d’une vie juive religieuse traditionnelle qui tend au contact intime entre l’être intérieur et la présence divine, tandis que l’héritage juif ne génère chez le père que mépris distant pour les siens et pour soi-même.
Cette incompréhension entre deux êtres, entre deux mondes, installée dans une attente tchekhovienne d’un avenir meilleur, alors qu’on n’a pas exploité ses propres ressorts, ne résistera pas à la déferlante violente de septembre 1939.Quelles que soient leurs caractéristiques, les protagonistes sont tous enfermés dans le déni du danger vital qui les guette et dont ils ont pourtant chacun pu déceler les signes annonciateurs.
Isabelle Telerman.