Né en 1974 à Bruxelles où il vit, Micha Wald est réalisateur, professeur de scénario et nouveau directeur de l’Institut de la Mémoire Audiovisuelle Juive (IMAJ). Issu d’une lignée profondément ancrée à gauche et attachée à l’éducation – grands-parents tailleurs yiddishophones venus d’Ukraine, de Pologne et de Galicie ; parents professeurs-, il grandit entre culture universelle, engagement politique et transmission familiale. C’est au sein de l’UPJB qu’il découvre le cinéma, au contact de Samy Szlingerbaum et de Boris Lehmann. Longtemps vécu à travers la langue, la cuisine et l’humour, son judaïsme chemine à l’adolescence (bar-mitvah, mouvement de jeunesse Hashomer Hatsaïr) avant de nourrir, plus tard, une partie de son œuvre. Aujourd’hui, entre héritage assumé et regard ouvert, il en transmet librement les clés à ses enfants. Son nouveau film, L’Île de la Demoiselle, qui sort ce 27 mai 2026 en Belgique, dépeint un magnifique portrait de femme…du XVIème siècle.
DEFINITION : Quelle serait votre définition de la culture juive ?
Je dirais que c’est un corpus de choses différentes, un ensemble de productions particulières d’artistes juifs.ves. C’est un état d’esprit. Le peuple juif ayant énormément souffert au cours de l’Histoire – régulièrement tyrannisé et massacré jusqu’au génocide de la Shoah – je pense que deux piliers lui ont permis de résister :
D’une part, l’amour de la Torah. Le peuple élu a reçu les dix commandements dont la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme semble s’être fortement inspirée ; la culture de leur singularité fait souvent des Juifs des empêcheurs de tourner en rond. Et l’attachement à cette identité fait qu’on dénombre très peu de conversions.
D’autre part, l’autodérision nous permet de supporter cet amoncellement d’épreuves. Entre tragédies et apaisements, cette culture est plutôt joyeuse. On aime rire, chanter, danser. Beaucoup de comiques, d’écrivains, de stand-upers, d’acteurs, juifs, entretiennent cette approche faite de distance, d’ironie ou absurdité. En fait, quand je pense culture juive, je pense humour et autodérision.
RESSENTI : Quelle est votre culture juive ? Comment la vivez-vous ?
Dans mon enfance, mon père nous lisait des contes de Sholem Aleichem, d’Isaac Bashevis Singer et Les Histoires de Chelm. Mes parents nous chantaient aussi des chansons tous les soirs : on dansait beaucoup, on riait énormément. Ma culture juive vient de l’Europe de l’Est et je continue de la savourer à travers le cinéma, la littérature, la gastronomie et l’autodérision.
Je me sens particulièrement proche d’artistes ashkénazes new-yorkais, comme Woody Allen, Philip Roth, Bernard Malamud, Haïm Potok ou Louis C.K. La musique fait aussi partie de cet héritage : enfant, je jouais de la clarinette, et mon fils s’est mis à la trompette — deux instruments transportables…
Il me prend aussi souvent de cuisiner des latkes, du gehakte leber (foie haché) ou du bouillon comme chez mes grands-parents. Je parle beaucoup d’eux à mes enfants et je crois leur avoir transmis le goût de l’autodérision et de la littérature juive. Aujourd’hui, ma mère organise de grandes tablées pour Roch Hachana ou Pessah. Avec le temps, j’apprécie de plus en plus ces moments qui rassemblent et qui marquent le temps.
Cela dit, j’entretiens une relation ambivalente avec cette identité : je l’aime profondément, même si je la trouve parfois pesante ou limitante. Sur les 6 fictions que j’ai réalisées, la moitié parle – avec humour – de ma famille, de mon rapport au judaïsme et de mes angoisses. Cette anxiété diffuse traverse beaucoup de familles ashkénazes, même plusieurs générations après la Shoah, alors chacun cherche ses remèdes. Pour moi, c’est, la nourriture juive, l’autodérision et la musique répétitive.
LITTERATURE : Quels auteurs, ouvrages, vous ont-ils touché ?
J’adore les livres. Parmi les auteurs qui m’accompagnent depuis longtemps, il y a Philip Roth, Patrick Modiano ou Woody Allen, avec L’Erreur est humaine, recueil de nouvelles absurdes et très drôles. Mon père m’a aussi fait découvrir Adolf Rudnicki, en particulier Les rats, une nouvelle du livre Hier soir à Varsovie. Ce récit kafkaïen, traversé d’humour juif new-yorkais, parle d’un père cherchant à se débarrasser de son fils adulte resté à la maison — un Tanguy avant l’heure. Cette histoire a nourri mes films Alice et Moi ou Simon Konianski.
Patrick Modiano, ce sont surtout ses premiers romans comme La Place de l’étoile et Les Boulevards de ceinture, que j’ai étudiés à l’ULB avec Albert Mingelgrün, qui m’ont marqué. Ce qui me touche chez Modiano, c’est son exploration de l’ambivalence : des personnages glissent, collaborent, se débattent avec leurs contradictions. Cette manière de questionner le rapport entre le bien, le mal, le traître et le héros, a profondément influencé ma façon de raconter des histoires.
Parmi les écrivains non juifs qui me sont chers, il y a aussi Milan Kundera et Hubert Selby, auteur de Last Exit to Brooklyn, Requiem for a Dream et Le Démon. Ces œuvres sombres, humaines et très libres, continuent de m’inspirer.

MUSIQUE : Quels sont vos musiciens « de prédilection » ?
J’ai très vite été fan de musique répétitive. Après avoir découvert, vers 18-19 ans, Wim Mertens, puis John Surman (non-juifs), j’ai aussi écouté Steve Reich qui a voulu être rabbin avant musicien. Sans pouvoir l’expliquer, je ressens une dimension juive dans cette musique qui m’apaise et qui m’invite au travail.
Dans un registre plus jazz, pop électro, techno et rap, j’écoute aussi depuis très longtemps le grand pianiste canadien Chilly Gonzales. C’est lui qui m’a fait découvrir Socalled qui a écrit et joué la musique de mon film Simon Konianski. J’aime la manière dont il rappe, son mélange du yiddish et de l’anglais. Il parle de sujets très juifs qui me touchent. Il faut dire que j’ai beaucoup de tendresse pour la musique et les chanteurs yiddish qu’il sample dans sa musique.

ARTS PLASTIQUES : Un.e peintre, sculpteur.trice, artiste, œuvre…
Stéphane Mandelbaum que j’ai découvert très jeune et qui m’avait marqué par ses, violence, folie, rage doublée d’autodérision. On y trouve des références aux camps d’extermination, au porno, au yiddish : il ose et c’est très puissant. Gérard Preszow lui a consacré un documentaire : La Sainteté Stéphane, film sur lequel j’ai été assistant monteur.
J’aime, par ailleurs, les atmosphères cinématographiques et oniriques de Peter Doig et l’hyperréalisme de David Hockney, aussi influencé par le cinéma.

7EME ART : Quels films, réalisateurs.trices, vous reviennent-ils en mémoire ?
Le grand film sur les Juifs d’Amérique du Nord reste pour moi Il était une fois en Amérique (1984) de Sergio Leone, avec Robert De Niro. Le parcours de Noodles, du ghetto juif aux sommets du crime organisé new-yorkais, m’avait fasciné. Les figures de gangsters juifs ont quelque chose de romanesque. Le livre Tough Jews de Rich Cohen nous montre que les Juifs ne sont pas que des victimes. Il y avait une tradition de gangsters juifs d’Odessa jusqu’à la mafia new-yorkaise : de nombreux Juifs gravitaient autour d’Al Capone !
Dans une veine plus sombre, Little Odessa (1994) de James Gray porte aussi ce poids de l’histoire et des traumatismes. Et puis, même s’il est blacklisté, Woody Allen reste une référence incontournable : Annie Hall, Manhattan, etc. Voir un gringalet myope devenir un héros grâce à l’humour, voilà une des grandes forces du cinéma !
Je me souviens aussi d’un cours de Dominique Nasta, à l’ULB, sur l’apport des immigrés juifs à Hollywood, des premiers forains aux studios de la Warner Bros. Je pense, par ailleurs, à Stanley Kubrick, à Sidney Lumet ou à Billy Wilder. Cette tradition ashkénaze du cinéma américain est passionnante.

SOUVENIR : Pourriez-vous nous confier un moment de partage et/ou de joie de culture juive ?
Lors de mon séjour à New York fin 1999/début 2000. J’occupais une petite chambre à East Village, dans l’appartement d’une musicienne juive, complètement dingue, proche de Masada, de John Zorn et d’Anthony Coleman.
On aurait dit, à cette époque, que tout le monde était juif dans ce quartier. Il y avait l’échoppe Kiev au bout de la rue où on mangeait des pirojkis ; un Deli du quartier proposait de la soupe aux cornichons et des tartines au foie haché. L’environnement étant ashkénaze, l’être s’avérait « normal ».
Ce quartier grouillait d’artistes et de musiciens juifs. J’avais l’impression d’être avec mes frères et mes sœurs artistes d’infortune. Je n’avais ni vu ni connu ça nulle part ailleurs, une identification, un bien-être, extraordinaires. C’était à la fois la galère et la bohème…comme dans un film !
A.K.
ACTUALITE
A voir en salles : L’Ile de la Demoiselle (2026)
Un film de Micha Wald – 101 min.
Sortie en Belgique, le 27 mai 2026
Bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=sTi-xs4wT0c
Interview : https://youtu.be/lP0byVgtaak?si=xAp2K_guFxHSHAau
Revoir Les Folles aventures de Simon Konianski : https://stream.sooner.be/fr/id/1972094000023680450/les-folles-aventures-de-simon-konianski
