La communauté juive de l’île Maurice : mémoire, exil et résilience

Une histoire singulière et méconnue

L’histoire de l’île Maurice est généralement racontée à travers la colonisation, la traite esclavagiste, l’arrivée des travailleurs engagés venus. Pourtant, un chapitre particulier reste méconnu : celui de la communauté juive, qui, bien que numériquement réduite, porte une mémoire unique. Cette mémoire est indissociable d’un épisode dramatique de la Seconde Guerre mondiale : la déportation force, par les anglais, de réfugiés juifs sur l’île entre 1940 et 1945.
En décembre 1940, environ 1 580 réfugiés juifs fuyant l’Allemagne nazie, l’Autriche, la Pologne et la Tchécoslovaquie embarquent clandestinement vers la Palestine mandataire. Mais les autorités britanniques refusent leur entrée à Haïfa et les déportent vers une destination inattendue : l’île Maurice, colonie britannique dans l’océan Indien. Après des semaines de traversée, les réfugiés débarquent à Port-Louis pour être immédiatement transférés dans un ancien pénitencier de Beau-Bassin.
Coupés du monde, soumis à un climat tropical rude et à des conditions sanitaires difficiles, ils vont passer près de cinq années dans ce camp. Cette histoire, longtemps oubliée, ressurgit aujourd’hui à travers les récits, les lieux de mémoire et l’action de plusieurs personnalités qui ont contribué à préserver ce patrimoine.


La vie dans le camp de Beau-Bassin

Le camp, conçu à l’origine pour des prisonniers de droit commun, n’était pas adapté pour accueillir des familles entières. Hommes et femmes furent séparés, et les enfants ne pouvaient voir leurs parents qu’à travers des clôtures. La promiscuité, les maladies tropicales et le manque de nourriture adaptée rendirent la vie extrêmement difficile.
Cependant, une véritable vie communautaire s’organisa : les détenus créèrent un petit journal interne, des cours furent donnés aux enfants, et une synagogue de fortune permit de maintenir une pratique religieuse. Entre 1942 et 1945, environ 60 enfants naquirent dans le camp, preuve d’une volonté de continuer à vivre malgré l’adversité.
La solidarité de la diaspora juive fut déterminante. Des organisations comme le South African Jewish Board of Deputies ou l’Agence juive envoyèrent vivres, médicaments, vêtements et objets religieux.
Au total, 128 détenus moururent de maladies ou d’épuisement. Ils furent enterrés dans le cimetière juif de Saint-Martin, situé non loin du camp. Ce lieu reste aujourd’hui le principal témoin de cette tragédie.


Le retour à la liberté et la dispersion

Lorsque la guerre prit fin, les détenus furent libérés en août 1945. La majorité d’entre eux choisit d’émigrer en Israël, où ils arrivèrent à Haïfa en exultant, réalisant enfin le rêve qui leur avait été refusé cinq ans plus tôt. Quelques-uns rentrèrent en Europe, mais aucun ne resta à l’île Maurice.
Ainsi, contrairement à d’autres diasporas installées durablement dans l’océan Indien, la communauté juive de Maurice ne se développa pas à partir de ces réfugiés. La mémoire du camp faillit disparaître, mais des individus dévoués ont œuvré pour la préserver.


Deux figures qui ont marqué cette histoire


1. Isia (Isaac) Birger – le gardien de la mémoire

Avant même l’arrivée des réfugiés, l’île Maurice ne comptait qu’un seul juif résident : Isia Birger, tailleur d’origine polonaise installé en 1937. Lorsque les réfugiés furent internés à Beau-Bassin, Birger devint leur intermédiaire indispensable avec les autorités coloniales et les organisations juives à l’étranger.
Après la guerre, il demeura à Maurice et s’occupa pendant plus de quarante ans du cimetière juif de Saint-Martin, veillant à l’entretien des tombes des 128 victimes. Jusqu’à sa mort en 1989, il fut le symbole vivant du lien entre l’île Maurice et la mémoire de l’Holocauste. Sans lui, ce pan de l’histoire aurait sans doute sombré dans l’oubli.


2. Rabbi Moshe Silberhaft – le « rabbin voyageur »

Connu dans toute l’Afrique comme le « Travelling Rabbi », le Sud-Africain Moshe Silberhaft a joué un rôle majeur dans la réhabilitation des lieux de mémoire juifs en Afrique australe et dans l’océan Indien.
À Maurice, il organisa plusieurs visites officielles et cérémonies commémoratives au cimetière de Saint-Martin. Il facilita aussi la restauration du site et son intégration dans les circuits mémoriels juifs. Grâce à lui, la mémoire des réfugiés déportés a retrouvé une place dans la conscience internationale.
Silberhaft incarne cette idée que, même dans les endroits où la communauté juive est réduite, un lien spirituel et culturel peut être préservé grâce à l’engagement transnational.
Il faut souligner le rôle crucial joué par les institutions juives. Le South African Jewish Board of Deputies, la Fédération sioniste et l’Agence juive furent essentielles pour la survie des détenus.
Elles envoyèrent nourriture, médicaments, vêtements, mais aussi des objets religieux, permettant aux réfugiés de préserver leur identité spirituelle. Après la guerre, ces organisations, rejointes par l’Island Hebrew Congregation et par des mécènes comme la société Chevra Kadisa de Johannesburg, assurèrent l’entretien du cimetière et le financement du mémorial de Beau-Bassin inauguré en 2014.
Aujourd’hui, la communauté juive de Maurice reste modeste, estimée entre 100 et 200 personnes, principalement des expatriés venus de France, du Canada ou d’Afrique du Sud. Mais elle a retrouvé une vitalité grâce à l’action de Laima Barber, représentante du mouvement Chabad.
Elle anime la synagogue Amicale Maurice Israel Center à Curepipe, inaugurée en 2005, où se tiennent offices, fêtes et enseignements. Elle joue aussi un rôle essentiel dans l’accueil des touristes juifs, la mise à disposition de nourriture casher et la transmission de la mémoire.
Sous son impulsion, des personnalités ont choisi d’être enterrées dans le cimetière de Saint-Martin, comme l’écrivain et homme d’affaires français Paul-Loup Sulitzer, preuve que ce lieu garde une résonance symbolique forte.


Une mémoire entretenue

En novembre 2014, l’ouverture du Jewish Detainees Memorial & Information Centre à Beau-Bassin a marqué une étape majeure. Ce petit musée, situé à côté du cimetière, retrace le destin des réfugiés et propose des témoignages, des photos et des documents d’archives. Il constitue un lieu d’éducation et de transmission, aussi bien pour les Mauriciens que pour les visiteurs étrangers.
Aujourd’hui, le cimetière de Saint-Martin, entretenu par des bénévoles et des organisations juives, demeure un lieu de recueillement. Chaque année, des cérémonies de commémoration y sont organisées, rappelant que même au cœur de l’océan Indien, la mémoire de la Shoah s’est inscrite dans la pierre.

Ref
: livre  de Geneviève Pitot : Le Shekel mauricien

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