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Judaïcausette© avec Joëlle Baumerder

Née à Bruxelles, en 1960, de parents juifs ashkénazes, Joëlle Baumerder fréquente le lycée Jacqmain ainsi que le Dror avant de s’engager dans des études de psychologie, de criminologie et de droit à l’ULB. Elle séjourne un an au kibboutz Horshim d’où elle correspond pour le périodique Points Critiques (UPJB) à l’époque de la première intifada. Joëlle Baumerder a été responsable culturelle au CCLJ de 1988 à 1996 avant de créer, en 1997, la Maison du Livre à Saint-Gilles qu’elle dirige pendant 23 ans. Cette page tournée, Joëlle s’oriente vers de nouvelles aventures professionnelles, humanitaires : toujours humaines.

DEFINITION : Quelle serait votre définition de la culture juive et comment la vivez-vous ?

Je n’ai pas de définition de la culture juive, je ne peux parler que pour moi et cette définition fluctue au fur et à mesure que j’avance dans la vie. C’est une culture que je me suis fabriquée car je ne l’ai pas vraiment reçue de mes parents, « enfants cachés » très discrètement juifs, dans un premier temps. Ma culture juive est athée mais elle se nourrit de temps juifs traditionnels et surtout de leurs symboliques. Je retrouve ses valeurs et ses messages à travers la nourriture, la musique, des images et des sons de la « yiddishkeit ». Tout comme de nombreux Juifs ashkénazes de ma génération, j’ai dû apprendre à transformer le traumatisme du génocide en culture nourrie d’autre chose que des camps.

Jeune, j’étais en recherche de repères forts et de partage. J’étais plus intransigeante aussi. La première fête que j’ai célébrée, c’était un Pessah au sein de la branche communiste de ma famille. Je me suis ensuite investie de longues années, professionnellement au CCLJ – en organisant notamment des festivals de culture yiddish – et personnellement et politiquement à l’UPJB où j’ai participé à la mise en place de célébrations collectives de « temps juifs », tel le seder de Pessah. Lorsque j’ai senti mon identité juive suffisamment construite, je me suis dirigée vers d’autres formes de cultures, plus universelles, populaires et pointues, à la Maison du Livre. Si je dois me définir aujourd’hui, je dirais que je suis une femme juive de gauche ou que je suis juive et femme de gauche. Pas de façon militante mais clairement assumée.

MUSIQUE : Quels sont vos musiciens « de prédilection » ?

Leonard Cohen ! Comme tout le monde, j’imagine ! Je suis touchée par son parcours, par son œuvre et ses livres : « Beautiful Losers », « The Favorite Game », « Stranger Music ». J’aime la vibration constante qui a animé sa vie, elle rejoint la mienne. Je citerais également : Serge Gainsbourg, Jean Ferrat, Régine, Talila et Barbara. Et encore deux groupes belges contemporains : Yiddish Tanz Revivele, créé par Alain Lapiower, qui revisite les musiques yiddish versions rock, blues, twist, valse, slows (on danse comme des fous lors de leurs bals intergénérationnels et bisannuels) et Krupnik, groupe de musique klezmer mené par André Reinitz.

LITTERATURE : Quels auteurs, ouvrages, vous ont-ils touché.e ?

Pierre Goldman a été mon héros et son « Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France » a été mon livre-culte. Puis, il y a eu Régine Robin, avec « Le Cheval blanc de Lénine ou histoire autre » ; Simon Wiesenthal aussi, même si je ne suis pas sûre que ce soit de la littérature ; Philip Roth et quelques auteurs yiddish traduits : Ossip Mandelstam ou Sholem Alechem (j’ai joué plusieurs de ses pièces avec l’UPJB). Je pense encore à Herbert Lieberman, auteur américain de polars ou l’écrivain israélien Etgar Keret que j’apprécie beaucoup. Il y en a, bien sûr des tonnes d’autres. Et j’ai oublié de citer Marcel Proust, évidemment !

ARTS PLASTIQUES : Un.e peintre, sculpteur.trice, artiste, œuvre…

Chaïm Soutine : je suis absorbée par son noir plein de vie ; Mark Rothko : pour son invitation à arpenter les champs de couleurs ; Charlotte Salomon : son univers est à pleurer. Je ne m’y frotte pas trop longtemps parce que c’est trop douloureux ;

Gotlib : j’aurais aimé être la petite coccinelle à ses côtés, le soutenir dans les méandres de ses créations, dans ses hauts comme dans ses abîmes ;

Art Spiegelman : il a réussi à dire l’indicible avec des images et des mots qui peuvent parler à tous. Quand je pense qu’il s’est fait cracher dessus par des Polonais lors d’un voyage en Pologne… L’immonde s’est rajouté à l’immonde ; Gyora Gal Glupcynski : il a créé un dessin animé sur le Golem, exceptionnel par sa sensibilité et par la qualité des images ! Il a continué à écrire des histoires juives et s’est également investi dans d’autres projets.

7EME ART : Quels films, réalisateurs.trices, documentaires, vous reviennent-il en mémoire ?

J’ai toujours été amoureuse de Dustin Hoffman et l’homme le plus sexy du moooooonde, c’est Paul Newman ! Le voir assis, sourire du coin de la bouche ou bouger les genoux, me chamboule ! « Mort d’un commis voyageur » de Volker Schlöndorff, d’après la pièce d’Arthur Miller, avec Dustin Hoffman, m’avait fort marquée. J’ai pleuré de bout en bout, et plus encore, m’identifiant complètement à cette douloureuse histoire familiale.
Je pense aussi à un film que personne n’a vu : « Reuben, Reuben » (1983) de Robert Ellis Miller. Ce film a dû rester 3 jours à l’affiche à Bruxelles et j’étais seule dans la salle. C’est l’histoire d’un homme qui passe sa vie à vouloir se suicider. Puis le jour où il ne veut plus se suicider, il commet un acte malheureux et…il se pend. C’est un film noir, existentiel, qui m’avait beaucoup touchée.

PENSEE JUIVE : Etes-vous proche de la/d’une pensée juive /d’un.e philosophe ?

Il y a des philosophes que j’admire, tels Walter Benjamin ou Hanna Arendt, mais je n’ai pas l’impression d’avoir été influencée par une pensée philosophique. En revanche, j’ai été terriblement touchée par Simone Weil, l’auteur de « La Pesanteur et la Grâce ». Son parcours est assez incroyable. Femme de gauche, engagée dans la guerre d’Espagne, résistante, habitée par une recherche d’absolu, elle a écrit les choses les plus belles sur la connaissance, la beauté et la lucidité. Cette femme, profondément juive, s’est abîmée dans l‘amour du Christ, une foi toute aussi inconditionnelle. Elle est morte très jeune. Tout ce qu’elle écrit me bouleverse. J’aime aussi les phrases qui nous emmènent dans un univers, vers une réflexion, des phrases qui accompagnent aussi des moments parfois difficiles de la vie – fussent-elles formulées par des antisémites ! Emil Cioran : « L’obsession de l’ailleurs, c’est l’impossibilité de l’instant. Et cette impossibilité, c’est la nostalgie même ». Robert Desnos : « Un jour, je te décevrai, et ce jour-là, j’aurai bien besoin de toi » Marcel Proust : « Il y a dans notre âme des choses auxquelles nous ne savons pas combien nous tenons ou bien si nous vivons sans elles, c’est parce que nous remettons, de jour en jour, par peur d’échouer, de souffrir, d’entrer en leur possession ».

SOUVENIR : Pourriez-vous nous confier un moment de partage et de joie de culture juive ?

J’avais invité mon ancien compagnon palestinien, Shawqi, à participer à un seder de l’UPJB où se trouvait mon grand-père. Je fais les présentations et je ne triche évidemment pas, en présentant à mon grand-père : « Mon ami Shawqi qui vient de Palestine ». Il l’a alors chaleureusement serré dans ses bras. Je suis certaine qu’il a cru que Shawqi était Israélien car il n’aurait pas embrassé un Palestinien ! C’était surréaliste ! J’ai adoré ! Cette vision de ces deux personnes se serrant dans les bras sachant que l’un se prête volontiers à l’étreinte tandis que l’autre se méprend sur l’identité, reste une image forte ! Ces deux personnes, qui m’étaient très chères, ne sont plus. Mais elles continuent de vibrer, de résonner, en moi.

A.K.

Yiddish Tanz Revivel: https://www.youtube.com/watch?v=q0PS6l-dUtU&ab_channel=FMJ%2FF%C3%AAtedesMusiquesJuives