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Judaïcausette© avec Laurence Ayache

Laurence Ayache voit le jour à Dijon. Elle est issue d’une famille sépharade traditionnelle. Attirée par des études littéraires, Laurence s’oriente, par transfert sur des auteurs surréalistes, vers la médecine. « Faire médecine, c’est comme apprendre une deuxième langue » avait lancé son professeur d’anatomie la réconciliant avec des études plus scientifiques. Sa spécialisation en psychiatrie l’amènera à Bruxelles. Installée en Belgique en 1990, Laurence Ayache est Médecin Directeur du Service Social Juif depuis 1997.

DEFINITION : Quelle serait votre définition de la culture juive ?

La culture juive c’est, pour moi, l’ouverture à la culture de l’Autre. Je me souviens d’une émission de Jacques Chancel en visite chez Emmanuel Levinas : dans sa bibliothèque, la somme de littérature russe la caractérise par Emmanuel Lévinas même : « On voit bien qu’on est dans une maison juive ! ». Je trouve cette phrase assez caractéristique de la judéité, la curiosité, l’accueil de l’autre. La culture juive est aussi très marquée par l’humour et le « witz ».

Je crois à l’âme juive et à la notion de « yiddishkeit » sans pouvoir l’expliciter. Il y a quelque chose au-delà de la culture qui s’inscrit dans le corps, une façon d’être, un lien avec la parole, le langage, le réel. Serait-ce le fait de traumatismes liés à l’histoire ? Pas seulement. Je perçois une singularité, chez les Juifs de diverses origines, qui les relie.

RESSENTI : Comment définiriez vous votre culture juive ? Comment la vivez vous ?

Mes parents étaient traditionalistes. Quant à moi, je me suis intéressée à la religion, à l’étude plus précisément. J’ai eu la chance d’aller au Talmud Torah dont j’étais très férue, au point de me rendre à Strasbourg, lorsque j’étais étudiante, de fréquenter des mouvements plus religieux : ces rencontres ont marqué mon lien au judaïsme. Alors que je doutais, un rabbin m’avait dit qu’il n’était pas nécessaire de croire en Dieu pour étudier la Torah tandis qu’une participante avait fait allusion à ces : « gens qui viennent pour des raisons intellectuelles ». J’ai été très bien accueillie par ces milieux religieux qui invitaient avec générosité les étudiants pour shabbat.

Une anecdote pour illustrer l’habilité des « rav » face aux questions des enfants : j’ai 5 ans et j’interroge le rabbin sur le motif qui nous interdit de manger du porc. Il me répond parce qu’ils sont omnivores. J’entends « Hommenivore », sidérée. Je reviens vers mes parents qui rient de ma méprise. Ma première rencontre avec le « witz » se fait au Talmud Torah. Le judaïsme m’a souvent rattrapée, à des moments inattendus, au cours de ma vie. Mon travail analytique m’en a, à la fois, éloignée et rapprochée. Cela reste un savoir puissant.

Je suis aussi heureuse de travailler au Service Social Juif. C’est très intéressant de pouvoir travailler avec sa culture. Nous recevons tous les publics : des personnes juives mais également des personnes non-juives qui transfèrent sur la culture juive ! Nous avons accueilli des patients rwandais qui ont d’emblée pensé que nous étions aptes à les aider et des Allemands qui, il faut le reconnaître, ont fait un travail sérieux sur leur histoire. Le spectre est aussi large qu’intéressant.

MUSIQUE : Quels sont vos musiciens « de prédilection » ?

Je viens de voir un spectacle de danse sur Bob Dylan. C’est un musicien d’origine juive qui s’est converti au catholicisme. C’est très surprenant cette conversion. J’avais aussi été écouter Yehudi Menuhin alors qu’il était fort âgé : sa silhouette fantomatique contrastait avec l’excellence de son jeu. J’aime danser sur la musique Klezmer, je la trouve très gaie. Angelo Branduardi, et Shulem Lemmer ont chanté de façon fantastique la « Chad Gadya ». J’apprécie aussi Esther Lamandier qui chante en ladino. Elle a repris des chansons de la période andalouse qui mêlent des influences arabes, espagnoles et juives. Notez que Rachid Taha, ce grand du raï, a aussi puisé son inspiration dans la musique andalouse, mâtinée de mélodies juives.

LITTERATURE : Quels auteurs / titre(s) de livre(s) qui vous ont-ils touchée ?

De façon générale, je me suis beaucoup intéressée au surréalisme, je pense à l’œuvre de Robert Desnos, poète juif et résistant. Je suis touchée par Georges Perec et « Les choses » : un livre tellement juste sur le couple, la description du quotidien et la société de consommation qui nous envahit. Son roman « La Disparition » sans la lettre « e » est une trouvaille et une performance ! J’apprécie Stefan Zweig pour la justesse psychologique de ses personnages. J’aime beaucoup Edmond Jabès qui a écrit des dialogues entre rabbins s’approchant de la poésie. Je pense aussi à René Char, qui n’est pas Juif mais dont le nom se rapproche du mot « chant », en hébreu : « chir ».

ARTS PLASTIQUES : Un peintre, sculpteur, artiste, œuvre …

Mes affinités ont aussi varié selon les périodes de ma vie. J’aime beaucoup Amedeo Modigliani pour la mélancolie de ses toiles et pour la gracilité de ses personnages féminins. Mark Rothko est un peu sidérant : l’évolution de son parcours artistique est enseignante pour un psychiatre. La guerre en Ukraine a donné une certaine actualité à son œuvre : le bleu et jaune du drapeau ukrainien est une véritable peinture de Rothko. Le musée du jeu de Paume à Paris a exposé de nombreux photographes juifs dont Lisette Model, une photographe qui rend cet art sonore, Willy Ronis, et bien sûr Robert Capa, incontournable. Des amis non-juifs me demandent parfois pourquoi certains artistes sont exposés au Musée Juif (tel Sol Lewitt, ) et si leur judéité est déterminante dans leur œuvre. La question est légitime et la réponse complexe : cette identité est présente en filigranes chez certains artistes alors que d’autres ne souhaitent pas en faire état. Cette information biographique peut surgir fortuitement et, selon, faire sens, a posteriori, dans un parcours artistique.

7EME ART : Quels films, réalisateurs.trices /comédien.ne.s, vous reviennent-il en mémoire ?

J’ignorais, par exemple, que Stanley Kubrick était d’origine juive russe jusqu’au jour où je l’ai lu dans les Cahiers du Cinéma. Dans une exposition sur Kubrick photographe, on comprend qu’il a reçu un appareil photo pour ses 13 ans, probablement pour sa bar-mitsvah et que Steven Spielberg le pousse à réaliser un film sur la Shoah. Il ne le fera pas. « Eyes Wide Shut » n’est peut-être pas sans rapport avec cette période puisque c’est une transposition de la Vienne des années trente dans un New York plus actuel.

Je pense aussi au travail de la Fondation Spielberg qui interviewait des Juifs d’Europe de l’Est afin de reconstituer les éléments du Shtetl. Alors que je l’interrogeais sur cette fondation, Claude Lanzmann s’était mis en colère : « ça, c’est la folie juive ! Que va-t-on faire de tous ces interviews ? Puis, il se reprend et murmure : « J’aurais tellement aimé avoir une interview de ma mère… ». C’est très juif comme réponse, une tension entre le particulier et l’universel. J’ai été souvent écouter Claude Lanzmann. Il m’a beaucoup appris. J’ai été frappée, dans « Shoah », par sa façon de questionner sur des informations qui semblent décalées, de distances entre le train et le camp, la couleur des wagons etc… Cette technique d’entretien lève le refoulement et produit un récit proche du réel. Dans le cadre de mes interviews pour les expertises de victimes de guerre, qui ont subi des choses d’une extrême violence/inhumanité, je me suis intéressée au cinéma de Michael Haneke. Il a déclaré à une psychanalyste qu’il voulait « rendre la violence inconsommable ». Je pense au « le Ruban blanc » et au lien avec l’Autriche d’avant-guerre. Je réalise que le cinéma m’a plus aidé dans le suivi des traumatismes que tout ce que j’ai pu lire en littérature psy !

J’ai également suivi des conférences sur le cinéma avec Adolphe Nysenholc et j’ai eu la chance de rencontrer Luc Dardenne qui est un vrai mensch ! Le burlesque me ravit également : je pense à Ernst Lubitsch et à Charlie Chaplin. Adolphe Nysenholc disait de Chaplin qu’il répondait toujours de façon énigmatique à la question de sa judéité. Avec « Le Dictateur », quelque chose bascule complètement dans son cinéma : son personnage, Charlot, se déconstruit et on l’entend parler pour la première fois. Au fond, Hitler avait piqué sa moustache et a rendu impossible la poursuite de la construction de ce personnage. Dans un autre genre, le film « Vas, vis, deviens », de Radu Mihaileanu, fait d’Israël, une terre promise pour beaucoup de non-Juifs. Quant au film « Le cochon de Gaza », de Sylvain Estibal, il est éminemment politique. Dans une scène loufoque, le personnage, qui se trouve sur une barque, voit un Asiatique et se demande s’il est en Asie : mais non, il est en Israël, dans sa réalité d’immigration du monde entier qui constitue ce que certains appellent le nouvel Israël. On y voit aussi le commerce relier les Israéliens et les Palestiniens. Et effectivement, il tisse un lien social : les échanges commerciaux seraient-ils une solution pour la paix ?

PENSEE JUIVE : Etes-vous proche de la/d’une pensée juive /d’un.e philosophe ?

Je trouve percutantes les analyses politiques du linguiste Jean-Claude Milner, l’auteur de « La Politique des choses » ou encore « Les Penchants Criminels de l’Europe démocratique ». Il démontre notamment comment les Juifs restent un point de résistance – ce que l’analyste François Regnault nomme « notre objet a » – en Europe et évoque l’antisémitisme persistant et insidieux, comme la haine et la paupérisation des intellectuels ou encore la lutte d’une forme d’intelligence contre une autre. La situation en Ukraine est étonnante : ce peuple au lourd passé antisémite a été capable d’élire un président juif.

SOUVENIR : Pourriez-vous nous confier un moment de partage et de joie de culture juive ?

J’adore la fête de Pourim, faire du boucan pour couvrir le nom d’Aman, quel exutoire ! Décidément, la religion juive est ancrée dans le corps : ses traditions sont pleines de joie de vivre. J’en garde de nombreux souvenirs d’enfance. Mes amis non-juifs tenaient à se faire inviter à la maison parce qu’ils trouvaient ces rites très joyeux et incarnés. L’histoire et le corps sont aussi reliés à Pessah puisqu’au cours du seder, la traversée du désert est célébrée en mangeant des aliments représentatifs de ce que nos ancêtres ont vécu. J’aime aussi la symbolique des 4 enfants parce que nous pouvons tous être ces 4 enfants simultanément ou successivement : celui qui ne sait pas encore questionner, celui qui s’exclut de la communauté, celui qui s’investit dans le judaïsme, etc. Enfin, la diversité et la qualité des rencontres au Service Social Juif produisent du gai savoir, de vraies rencontres. Je pense à la délicatesse, au tact de certains patients. Ainsi une dame m’avait sauvé la mise, alors que je me demandais comment j’allais faire pour dissimuler mes larmes, face à son récit de guerre, « vous avez aussi un rhume ! » m’avait-elle lancé.

Un surréaliste belge, Marcel Piqueray, dit : « Il faut s’amuser sérieusement ». C’est tout le lien à la culture.

A.K.