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Echanges autour de la culture juive avec Agnès Bensimon

Née en région parisienne, Agnès Bensimon a fait des études approfondies d’Histoire à Paris avant de s’engager dans le journalisme pour l’hebdomadaire Le Point. S’ensuivront une alyah de 4 ans en Israël, un retour en France et une halte de 28 ans à Bruxelles où elle aura été Directrice puis Présidente de l’Institut de la Mémoire Audiovisuelle Juive (IMAJ) ainsi que Responsable du département culturel de l’ambassade d’Israël. Elle est l’auteur de « Hassan II et les Juifs, histoire d’une immigration secrète » (Seuil, 1991) et réalisatrice du documentaire « Sous le chapiteau des Pauwels » (2008, Dérives).

DEFINITION : Quelle serait votre définition de la culture juive ?

La culture juive est un monde en soi qu’on doit prendre à bras-le-corps. Cet héritage, plurimillénaire et protéiforme, passe même parfois par des chemins invisibles.
Je pense sincèrement que tout part du texte biblique, de la Torah. Et même si, au fil du temps, les artistes, le monde culturel veulent s’en éloigner, il n’est en fait jamais très loin. Ce fond commun – qui imprègne la littérature, le monde musical ou les arts plastiques – peut être décliné dans tous les sens, sans contraintes, avec la distance qu’on veut et sous toutes les formes.

RESSENTI : Comment définiriez-vous votre culture juive ? Comment la vivez-vous ?

La culture juive est fondamentale pour moi parce que je suis tombée dedans tardivement – j’avais la vingtaine. J’y suis rentrée par la littérature avant de m’y plonger à travers mes parcours professionnel et personnel : le journalisme a accéléré mes connaissances du monde de la pensée juive et le cinéma m’a été d’un apport très riche : quand on ouvre la porte du cinéma, on ouvre pleins de mondes : les films touchent à tant de sujets, d’époques et tout se télescope. Enfin, mes quasi vingt années à l’ambassade d’Israël m’ont fait vivre la culture juive – et israélienne en particulier – de l’intérieur. L’écriture, la littérature, sont pour moi fondamentales. D’ailleurs, le mot hébreu provient du mot « EVER » qui signifie « être un passage, un passant, un passeur ». Ce serait, à mon sens, la plus belle définition de la culture : faire passer des choses, pour les autres, pour soi-même, et recevoir chacun, dans cet acte de passage, tout le brassage culturel qui est à sa portée et qui nourrit les échanges.

MUSIQUE : Quelle/Quel seraient vos musiciens juifs « de prédilection » ?

C’est tellement vaste… Je vais commencer par une confidence : je suis tombée amoureuse d’ENRICO MACIAS lorsque j’avais 8 ans. Je ne le renie pas et… Il est, du reste, un excellent musicien. Du côté de mes choix actuels, je serais tentée de citer le JAZZ CONTEMPORAIN, ISRAELIEN. J’aime énormément toutes les MUSIQUES DU MONDE et la MUSIQUE CLASSIQUE a connu beaucoup d’apports de compositeurs juifs. Je suis sensible au son oriental du OUD tout comme à la musique KLEZMER : deux mondes différents qui, chacun, font vibrer leur richesse dans la moindre note de musique.

LITTERATURE : Pouvez-vous nous citer un auteur juif, un titre de livre qui vous aurait particulièrement touché ? Et pourquoi ?

Là, ce sera absolument impossible de me limiter ! Je vais remonter à mon enfance – le judaïsme ne faisait alors pas partie de ma vie. J’avais lu Le Dernier des Justes (1959) d’André SCHWARZ-BART. Il y est question finalement d’humanité et cela m’avait très fortement marquée. Cette lecture a provoqué en moi un déclic pour la littérature juive. Il reste un point de repère, une porte d’entrée. Je trouve ce livre magnifique. Je citerais aussi MARTIN BUBER qui a accompagné mon cheminement dans la pensée juive. Je pense au populaire Contes de Rabbi Nachman (1906) ; par la suite j’ai eu accès, à un degré un peu plus élevé, à Je et Tu (1923), ouvrage qui m’a également profondément marquée. J’ai eu un coup de foudre, autour de mes vingt ans, pour l’écrivain EDMOND JABES : j’ai lu Le livre des Questions (1963) et Le livre des marges (1986). Entre Buber et Jabès, je me suis sentie dans la culture juive : chez moi ! Je mentionnerais ALBERT COHEN et Belle du Seigneur (1968) : un livre de splendeur qui m’a portée aux nues. Alors bien sûr, la littérature israélienne est un domaine immense… Je pense à AMOS OZ – un des écrivains israéliens les plus européens – avec Une histoire d’amour et de ténèbres (2002). Je garde ce patrimoine littéraire bien au chaud dans mon cœur, il fait littéralement partie de ma vie.

ARTS PLASTIQUES : Un peintre, sculpteur, artiste, œuvre juive…

Je citerais l’architecte DANI KARAVAN et son œuvre : Passages (1990-94) qui se trouve à Portbou, en Espagne. Il s’agit d’un monument érigé face à la mer, à la mémoire de WALTER BENJAMIN – philosophe allemand qui s’est suicidé (1940) précisément là, au passage de la frontière franco-espagnole, parce qu’il se sentait acculé. Ce monument d’allure très abstraite touche à l’essentiel. J’ai eu l’occasion de découvrir d’autres œuvres de lui. C’est un architecte exceptionnel qui vient hélas de décéder. Je pense qu’on n’a pas encore pleinement mesuré l’impact de sa pensée : il aura droit à sa place.

Alors, ça manque d’originalité mais l’univers de MARC CHAGALL me rattache à un autre monde qui me tient à cœur et qui est celui du cirque. Son œuvre m’a toujours fascinée et j’ai la chance de me rendre régulièrement au Musée National Marc Chagall de Nice où je peux rester assise devant ses toiles. Je ne m’en lasse pas. J’aimerais encore citer FRANK LALOU (1958). Cette sommité de la calligraphie apporte une réflexion pertinente sur l’aspect historique de l’alphabet hébraïque mais surtout sur la signification, le sens des lettres. Il a inventé une technique qui s’appelle le « calame » : elle consiste à attacher un micro à la plume, lequel enregistre la « musique », le son, l’âme de la lettre calligraphiée sur le papier. J’aime beaucoup cette approche qui en fait un art vivant. Il a écrit de nombreux ouvrages sur les 22 lettres de cet alphabet.
Lien Passages : https://www.google.com/searchq=passages+dani+karavan&rlz=1C1CHBF_frFR710FR710&oq=passages+dani&aqs=chrome.1.69i57j0j0i22i30l4.10351j1j7&sourceid=chrome&ie=UTF-8

7EME ART : Quel film, quel comédien(ne), quel documentaire vous revient-il en mémoire ?

Est-ce que je serai capable de citer un seul film qui serait plus fort que d’autres… Disons le film Rosa, je t’aime (1972) de MOSHE MIZRAHI : L’histoire se passe à la fin du siècle dernier. Rosa vit dans le vieux Jérusalem et elle recueille le tout jeune frère de son mari défunt, qu’elle devra plus tard épouser selon la tradition. L’actrice principale MICHAL BAT-ADAM y est remarquable. Ce film m’a fait découvrir beaucoup de choses sur le judaïsme. De nombreux documentaires m’ont également touchée. Je pense aux films de CLAUDE LANZMANN, ceux qui constituent bien sûr Shoah (1985) – son œuvre majeure – mais également ceux qui n’ont pas pu y être insérés, tels : Un vivant qui passe (1997) ; Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (2001), ce film est dédié au camp d’extermination, ou encore Les Quatre sœurs (2017) qui rapporte les témoignages de ces sœurs de combat, résistantes et résilientes : c’est bouleversant.

PENSEE JUIVE : Etes-vous proche de la/d’une pensée juive /d’un philosophe ?

J’ai eu la chance de pouvoir organiser une rencontre avec le professeur YESHAYAHOU LEIBOWITZ (1903-1994) que je considère comme un penseur, un philosophe contemporain israélien, de premier plan. Cet homme d’une culture immense m’a toujours fascinée par l’acuité de son regard sur tous les sujets. Son intelligence égalait sa modestie. C’est une rencontre humaine qui m’a profondément marquée. J’aurais volontiers également côtoyé Martin Buber ou Edmond Jabès ! J’ai récemment commencé à lire les travaux de ADIN STEINSALTZ (1937-2020). Je suis interpellée par sa manière à la fois ouverte, précise et parlante d’aborder le judaïsme : sa pédagogie précisément fait aimer le judaïsme.

SOUVENIR : Pourriez-vous nous confier un moment/mode de partage et de joie de culture juive ?

Je pense à l’athénée Maïmonide où mes enfants ont étudié parce qu’on tenait à leur donner une éducation juive. J’y ai vécu des moments très heureux en assistant aux spectacles des enfants et aux expositions de fin d’année. Je sentais qu’il se passait quelque chose de très important dans cette transmission. Cette éducation – une facette de la Culture – a représenté une chose formidable pour mon mari et moi-même. N’ayant pas eu cet accès à leur âge, j’ai été heureuse de leur offrir cette chance-là.

Hassan II et les juifs : https://www.seuil.com/ouvrage/hassan-ii-et-les-juifs-histoire-d-une-emigration-secrete-agnes-bensimon/9782020105385

A.K.