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La ville sans Juif

La ville sans Juif, un roman de Hugo Bettauer.

Voici un livre visionnaire, écrit par un romancier et journaliste provocateur en 1922. Il s’agit de La ville sans Juif, une satire sur l’antisémitisme, sujet hautement actuel à l’époque de sa parution. C’est le roman le plus célèbre de Hugo Bettauer, assassiné à coups de revolver, par un jeune militant nazi en 1925, pour avoir écrit cette œuvre magistrale.

Dans ce roman, qualifié de politique-fiction, un dirigeant imaginaire ordonne l’expulsion de tous les Juifs de Vienne avec le consentement de la Société des Nations. Celle-ci déclare même qu’on respectera les exigences humanitaires et qu’on procèdera avec délicatesse, bienveillance et justice. Les Juifs expulsés seront dédommagés : « (…) Chacun aurait le droit d’emporter sa fortune, dans la mesure où il s’agissait d’argent liquide, de titres ou de bijoux, de céder ses biens immobiliers et de vendre son commerce à l’amiable. » Des délais raisonnables sont organisés pour chasser les Juifs dans un ordre précis, selon leur profession.

Les citoyens de Vienne célèbrent tout d’abord le renvoi des Juifs, mais la liesse populaire est de courte durée. Les remplaçants des Juifs chassés sont incompétents et Vienne, capitale culturelle devient un village. Les sentiments des Viennois changent : du découragement, ils passent au mécontentement, à l’amertume puis au désespoir total. Durant les deux ans qui suivent l’expulsion des Juifs , les théâtres, les cafés, les commerces, les banques ferment tour à tour. Les faillites se succèdent. La vie culturelle et intellectuelle disparaît. L’auteur fait dire à G.B. Shaw : « Vienne est devenue le musée international de la bêtise. » La presse, les hôtels, les stations de vacances et même les amantes souffrent financièrement. L’inflation est galopante. Les relations commerciales extérieures cessent et tout le système économique s’effondre. Le chômage est au plus haut, la Couronne au plus bas. La menace d’une banqueroute nationale s’annonce. Le déclin économique est si ample qu’un mouvement populaire se lève demandant le retour des Juifs. Le premier l’est déjà. La nouvelle est connue. La Couronne remonte.

Qualifié par l’auteur de roman d’après-demain, Bettauer nous livre ici une fable effrayante tant elle est visionnaire. On a froid dans le dos quand on lit : « (…) Nous n’avons plus aucune chance de nous rattacher, (à l’Allemagne NDLR), ou bien croyez-vous que les Allemands (…) vont flanquer leurs Juifs dehors ? » Sa vision du futur prémonitoire fait pâlir d’horreur lorsqu’il narre le renvoi des Juifs dans des trains de marchandises. Mais avec la fin de l’intrigue, même Bettauer, le lanceur d’alerte, l’écrivain génial, ne pouvait prédire « la solution finale » mise au point par les nazis.

Remarquablement bien écrit, un style fluide, des mots simples pour des événements épouvantables. Effrayant par son côté fictif devenu réalité. Les chapitres sont courts et consacrés un à un à chaque profession ou à des personnages clés du récit. Ils en font un pages-turner. L’humour (noir) est très présent, la moquerie aussi. La satire est telle, que Bettauer consacre un chapitre sur la disparition des antagonismes politiques qui met le moral des dirigeants au plus bas : l’absence de Juifs, conduit à la fin des joutes verbales entre antisémites et ceux qui ne le sont pas.

Je conclurai comme Frédérick Kreissler dans son excellente introduction « Des 200.000 juifs que comptait Vienne à cette époque, il ne reste que 7.000 âmes. Vienne est pratiquement devenue une ville sans Juif. »

Ce petit bijou mérite amplement sa place dans toute bibliothèque.

Avertissement au lecteur : lire la préface d’Olivier Guez en dernier lieu, car elle révèle le contenu du roman dans son analyse.

Le roman est précédé d’une présentation de l’auteur brève mais bien complète pour se faire une idée du personnage qu’était ce romancier. L’introduction de Felix Kreissler est remarquable.

Juif converti au Protestantisme, Hugo Bettauer est un journaliste, auteur de plus d’une vingtaine de romans, dont neuf seront adaptés au cinéma. C’est un grand voyageur et provocateur. Ses œuvres deviennent vite des best-sellers. Il revient des Etats-Unis avec leur manière d’écrire sans tabou aucun. Il est connu, aimé et haï pour ses romans, où il dénonce de manière franche et directe, à l’américaine, les hypocrisies sociales et sexuelles. Après son assassinat à l’âge de 52 ans, la presse autrichienne félicitera son meurtrier « pour son œuvre purificatrice ».

La ville sans Juif – roman {vintage} – Editions Belfond – 2017 – 187 pages

En savoir plus:
https://fr.wikipedia.org/wiki/Hugo_Bettauer

Paule Gut

La ville sans Juif, version restaurée, un film de Hans Karl Breslauer

La ville sans Juif fait partie des romans de Bettauer, adaptés au cinéma et sorti en Autriche en 1924.

Le scénario est fidèle à l’histoire du livre. Il est décrit par les professionnels comme un film expressionniste muet. Le réalisateur Hans Karl Breslauer connaîtra un tout autre destin que Bettauer. Il adhère au parti nazi en 1940. Il vivra ensuite tranquille jusqu’à sa mort en 1965.

Certains des acteurs juifs du film connaîtront le même sort que Bettauer et seront assassinés. Les autres devront s’exiler pour survivre.

L’histoire se passe à Utopia, ville imaginaire et jumelle de Vienne. Alors que Bettauer décrit la totalité des domaines touchés par l’expulsion des Juifs, Breslauer se concentre plus sur l’impact économique. Avoir lu le roman aide à mieux comprendre le film, mais n’est pas indispensable. Dans la mesure où certaines scènes amputées n’ont jamais été retrouvées, on a quelques moments d’interrogation, mais très courts et qui n’empêchent pas la compréhension de l’œuvre.

Son histoire est aussi ahurissante que le récit de l’auteur est prémonitoire. La bobine de la version originale est perdue pendant plus de soixante ans. Les archives autrichiennes détenaient une copie avec nombreuses scènes à caractères antisémites coupées et datant des années 30.

L’originale est retrouvée en 2015, par le plus pur des hasards, par un collectionneur, dans un marché aux puces en France. Son état est pitoyable, sa projection impossible. La cinémathèque autrichienne lance un appel au don en hiver 2016 dans le but de récolter les 75.000 euros nécessaires à sa restauration. Et ce sont 86.419 euros qui arrivent ! C’est après l’élection de Donald Trump qu’un legs très conséquent arrive d’une organisation juive américaine restée anonyme. Les contributions de l’Autriche doublent après la défaite aux élections présidentielles de leur candidat d’extrême-droite Norbert Hofert.

Le film restauré est présenté en Belgique en janvier 2020 avec l’orchestre L’heure de musique, dirigé par léonard Ganvert. Il est composé de 16 musiciens et est ainsi montré dans les mêmes conditions qu’en 1924. Les organisateurs furent le Centre Pluridisciplinaire de la Transmission de la Mémoire – MNEMA – en partenariat avec la Fondation Auschwitz et l’Institut de la Mémoire Audiovisuelle juive – IMAJ – avec le soutien du Centre d’Action Laïque de la Province de Liège et des Territoires de la Mémoire.

Après la diffusion en Belgique, le film voyage à travers la France en mars 2020.

Tant la presse belge et internationale, que les critiques cinématographiques, saluent sa sortie avec tonnerre et applaudissements et qualifient le film de chef-d’œuvre. Il est ensuite présenté dans diverses cinémathèques de Belgique. Il est diffusé sur Arte à la même période. Les éloges sont mérités. Ce film m’a transportée. Une merveille d’une perfection absolue.

La ville sans Juif, 1924, réalisé par Hans Karl Breslauer, Autriche, 88 minutes .

Pour en savoir plus :
https://youtu.be/eBDOMBSNrEU
https://youtu.be/I_N46ya330s
https://en.wikipedia.org/wiki/Hans_Karl_Breslauer
https://www.imaj.be/la-ville-sans-juifs-die-stadt-ohne-juden/

Paule Gut