Mémoires juives berlinoises à la Nouvelle Synagogue

Vue partielle de la façade  © Centrum Judaicum; photo Jana Blechschmidt

La Neue Synagoge dans la Oranienburger Straße, quartier de Spandau (Spandauer Vorstadt), à Berlin-Mitte, est un monument exceptionnel, à la fois musée du judaïsme berlinois et mémorial de la Shoa. Symbole de l’essor du judaïsme berlinois au dix-neuvième siècle et de son renouveau après la réunification allemande, elle accueille en ce moment une excellente exposition temporaire sur le Berlin juif dans l’actualité de sa mémoire.

En 1671, Frédéric-Guillaume, électeur de Brandebourg et duc de Prusse, autorise l’établissement à Berlin de 50 familles juives expulsées de Vienne. Avec l’essor du judaïsme des Lumières et la place majeure des Juifs dans la vie de la capitale prussienne en expansion, la synagogue existante (Alte Synagoge), inaugurée en 1714, ne suffit plus à la vie religieuse d’une communauté moderne. Oeuvre des architectes Eduard Knoblauch et Friedrich August Stüler, la Neue Synagoge, en chantier depuis 1859, est inaugurée le 5 septembre 1866, en présence d’Otto von Bismarck, ministre-président du royaume de Prusse. Ce magnifique lieu de culte s’inspire de l’architecture maure de l’Alhambra à Grenade et du style anglo-indien du Royal Pavilion de Brighton (1823). Vaste espace lumineux que la charpenterie métallique permet d‘ouvrir complètement, reléguant les colonnes au support des galeries à l’étage, le sanctuaire (Hauptsynagoge) compte 3000 places assises. La façade de cet édifice imposant (29 m de façade, 97 m de profondeur) se compose d’un riche décor de briques et d’ornements architectoniques de couleurs contrastées. La grande coupole, aux nervures dorées à la feuille, accentue la visibilité de cette architecture sacrée dans le paysage urbain.

פתחו שערים ויבא גוי צדיק שמר אמנים

“Ouvrez les portes, Laissez entrer la nation juste et fidèle”. Inscrit en façade, au-dessus des portails d’entrée, un verset d’Isaïe (26,2) complète l’identité visuelle de cette grande synagogue qui affiche le Judaïsme au centre de la capitale de Prusse, bientôt capitale de l’Empire allemand (1871). Le culte est célébré selon le nouveau rite réformé. Certains critiquent l’accompagnement musical de la liturgie à l’orgue, installé en 1868, et jugent que le nouveau bâtiment est un “beau théâtre, mais pas une synagogue”. Ces tensions mènent à la formation de la congrégation néo-orthodoxe Adass Jisroel (1869). Pour la majorité, la Nouvelle Synagogue est l’affirmation d’un judaïsme moderne et d’une communauté fière de son identité. C’est la plus grande synagogue d’Allemagne. Son architecture orientalisante, réalisée avec les techniques de construction les plus modernes, est une attraction touristique. Une gravure sur bois publiée dans The Illustrated London News du 22 septembre 1866, montre la richesse ornementale du sanctuaire. Lewis Carroll, auteur de Alice in Wonderland (1865), visite Berlin en 1867 et juge le bâtiment magnifique : The building is most gorgeous.

la rotonde © Centrum Judaicum; photo Henry Lucke

La Nouvelle Synagogue est profanée lors de la “Nuit de Cristal”. L’officier de police Wilhelm Krützfeld chasse les incendiaires et alerte les pompiers qui éteignent le feu. Les services religieux reprennent du début avril 1939 au 30 mars 1940. Devenu un entrepôt de textiles, le bâtiment est dévasté lors d’un bombardement la nuit du 22 au 23 novembre 1943. Le 6 août1958, les murs en ruines de la grande nef sont dynamitées “en raison du risque d’effondrement”. La façade est conservée, comme “mémorial contre la guerre et le fascisme”. La maison voisine (n°29) qui abritait les bureaux de la communauté juive et les archives, épargnée par les bombes, devient le centre culturel et la bibliothèque de la communauté juive de Berlin-Est. Le 10 novembre 1988 on pose la première pierre des travaux de restauration de la synagogue. Une reconstruction complète est rejetée pour ne pas effacer les traces de sa destruction sous le nazisme. La façade est restaurée et la grande coupole refaite à l’identique retrouve sa beauté d’origine. Le sanctuaire n’est pas reconstruit : des dalles de granit noir marquent son plan au sol et un mur en gradins, surmonté de colonnes de fer, trace le contour de l’abside et de l’Arche. Ces travaux s’achèvent en 1993 et l’édifice restauré, remis à la fondation Neue Synagoge Berlin – Centrum Judaicum, est inauguré le 7 mai 1995. Ce n’est plus une synagogue, mais un musée et un centre culturel, avec une petite salle de prière, et un archive de l’histoire juive allemande.

Inaugurée en juillet 2018, la nouvelle exposition permanente “Ouvrez les portes” (cf. Isaîe) retrace l’histoire de la Nouvelle Synagogue et du judaïsme berlinois. Elle occupe tout le premier niveau de l’édifice, exposant entre-autres des fragments d’architecture et de rares objets de culte retrouvés lors des travaux de restauration. Les trois portails d’entrée donnent sur une rotonde à colonnes qui mène au vestibule des hommes et à la salle de prières (Vorsynagoge). L’inscription d’origine du verset d’Isaïe ornant la façade, est placée dans une longue vitrine, au centre de la rotonde, à proximité d’un buste de Moses Mendelsohn, pionnier de l’émancipation juive. Dans le vestibule est exposée une grande maquette de la Nouvelle Synagogue, vue en coupe. Des synagogues berlinoises disparues sont évoquées, telle la synagogue libérale de la Johannistraße et celle de la Prinzregentenstraße, inaugurée en 1930 et dont subsiste une houppa, luxueux dais nuptial. Un imposant parokhet, tissu en deux pièces qui fermait l’Arche de la Neue Synagoge, et date de 1895, fut caché pendant la guerre. Un portrait photo honore la mémoire de Regina Jonas, formée à la Hochschule für die Wissenschaft des Judentums, première femme ordonnée rabbin en 1935, assassinée à Auschwitz. Installés au centre de l’ancienne salle de prières (Vorsynagoge) des fragments de la bimah, de sa balustrade, et de la tribune de l’officiant, témoignent de la beauté de l’architecture intérieure du sanctuaire disparu. Cette bimah se trouvait au fond de la nef, sous la tribune ornementée placée devant l’accès à l’Arche que couvrait un dais architectural surmonté d’une coupole. Une photo d’Albert Einstein, prise par Erich Salomon, célèbre photographe de presse sous la république de Weimar, montre le savant alors qu’il participe à un concert de bienfaisance à la Neue Synagoge le 29 janvier 1930. Le prophète (1913), toile du peintre expressionniste Jakob Steinhardt, se trouvait à l’origine dans l’entrée du musée juif, ouvert à côté de la Nouvelle Synagogue le 24 janvier 1933. Retrouvé dans les déblais, lors des travaux de restauration en 1989, le ner tamid, lumière éternelle suspendue devant l’Arche, remonte à l’inauguration de la synagogue en 1866. Un témoignage vidéo de la fille du photographe Abraham Pisarek évoque le travail de son père qui documente les activités de la communauté juive de Berlin jusqu’en 1941. Une photo prise à la Nouvelle Synagogue le 17 décembre 1939 montre le mariage du rabbin Heinz Meyer avec Ingeborg Silberstätter. Ils seront tous deux déportés et assassinés, comme plus de 50.000 Juifs berlinois. Certains se donnent la mort, telle la veuve du peintre Max Liebermann. On voit à l’étage, avant d’accéder à la grande salle d’exposition temporaire, un bel autoportrait de ce grand artiste berlinois, offert à l’association des amis du musée juif dont il était le président, lors de l’ouverture du musée en 1933.

L’exposition temporaire “Raconter le Berlin juif. Le mien, le vôtre, le nôtre ?” relie le présent aux mémoires du passé. Réalisée en 2021, à l’occasion des 1700 ans de la vie juive en Allemagne et des 350 ans de la fondation de la communauté juive de Berlin, elle constitue un véritable “kaléidoscope d’histoires”. Objets cultuels ou du quotidien, photos, peintures, etc. , le plus souvent associés à des souvenirs et des biographies familiales, servent de supports aux témoignages de Berlinois, Juifs et non-Juifs, évoquant des fragments d’histoire du Berlin juif. Ils sont souvent émouvants. Luna, lycéenne habitant la Oranienburger Straße, ne savait rien de la vie juive du quartier. Pour son cours de religion, elle fait une recherche et trouve la vieille photo d’un groupe d’enfants de l’orphelinat juif Ahawa. Son collage associe la reproduction de cette photo d’archive à une série d’images de Stolpersteine, ces pierres d’achoppement qu’elle dédie à ces enfants disparus et “que personne ne connaît plus” ! Un talit sous vitrine, “De Berlin au Texas et retour à la Nouvelle Synagogue” : Sigbert Kempler fait sa bar-mitzva (1924) et se marie à la Neue Synagoge (1938). En 1939, il emporte son talit dans sa fuite en Angleterre, puis aux États-Unis, où est né son petit-fils, Ben. En 1998, Ben s’installe à Berlin. Ses fils Moritz (2016) et Joe (2018) ont célébré leur bar-mitzva dans l’ancienne synagogue de la Oranienburger Straße. Philipp Oswalt témoigne du “protestantisme juif” : sa grand-mère Edith publiait la revue Tatwelt dont on voit un des premiers numéros (1928). En 1934, Edith doit quitter cette fonction en raison de ses origines juives. Sa mère, fille de cantor, s’était convertie au protestantisme. Philipp et son frère se sont rapprochés de la tradition juive, considérant que judaïsme et christianisme font partie de leur héritage familial. Christine Fischer-Defoy évoque la mémoire de Charlotte Salomon, auteur de Leben ? Oder Theater, superbe autobiographie peinte en exil. Le rond de serviette aux initiales “FS” est associé à sa maman Franziska, morte quand Charlotte avait neuf ans. Son père chirurgien, Albert se remarie avec la contralto Paula Lindberg. Charlotte émigre en 1939 dans le Midi de la France et y emporte probablement le rond de serviette. Avant sa déportation à Auschwitz, elle confie à un médecin toute son œuvre et des effets personnels que récupèrent en 1947, Albert et Paula Salomon. Christine conclut :” Le rond de serviette est revenu à Berlin comme cadeau de mon amie Paula Salomon.” Fondateur de l’Institut de Sexologie à Berlin, Magnus Hirschfeld était aussi un pionnier de la libération homosexuelle. Une luxueuse Bible, illustrée par Gustave Doré et publiée en allemand en 1874, offerte au père de Magnus, est donnée par celui-ci à son neveu Günter Rudi Hauck, qui l’emporte en Australie où il émigre en 1938 avec sa femme Gerda. Leur fille Gaby en fait don au Centrum Judaicum à Berlin.

Jüdisches Berlin erzählen
 © Centrum Judaicum; photo Santner_Etzner

Accompagnant cet ensemble d’objets et de témoignages, une étonnante installation vidéo, sur 5 écrans disposés côte à côte, plonge le visiteur dans “Les mondes juifs berlinois depuis 1800”. Les protagonistes de ce singulier documentaire “polyphonique” évoquent à travers leurs récits personnels des thèmes majeurs de l’expérience historique juive berlinoise, des salons littéraires de Rahel Levin Varnhagen et Henriette Herz vers 1800, au Berlin des années 1920 et à la production de films à Berlin-Ouest, tel Morituri (1948), film sur l’univers concentrationnaire nazi produit par la société CCC-Film d’Artur Brauner, survivant de la Shoah. …Mémoires de l’hôpital juif de Berlin, de la synagogue Beth Zion au n°33 Brunnenstraße… les récits se succèdent, d’un écran à un autre, accompagnés d’images qui documentent et contextualisent les sujets dont parlent les témoins. Le dispositif polyphonique distingue radicalement cette installation vidéo d’un documentaire classique pour en faire une véritable œuvre d’art mémoriel contemporain.

Comme le souligne Anja Siegemund, directrice de la fondation Neue Synagoge Berlin – Centrum Judaicum et commissaire de cette exposition, la richesse et l’intensité des témoignages prouvent l’intérêt du sujet et l’actualité de ce travail de mémoire visant à pleinement réintégrer les mémoires juives à l’histoire de Berlin et à son paysage multiculturel actuel.

Roland Baumann

Exposition : Jüdisches Berlin erzählen ; Mein, Euer, Unser ? ; jusqu’au 12 juin 2022

Stiftung Neue Synagoge Berlin – Centrum Judaicum

Dimanche-jeudi 10-18h, vendredi 10-15h (après 1 avril Lu-Ve 10-18h, Di 10-19h)

Oranienburger Straße 28-30, 10117 Berlin

www:centrumjudaicum.de

Pour en savoir plus :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Nouvelle_synagogue_de_Berlin

https://fr.wikipedia.org/wiki/Regina_Jonas

https://fr.wikipedia.org/wiki/Max_Liebermann

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