L’art de Chana Orloff, entre Paris et Israël

Photographie anonyme, Chana Orloff dans son atelier rue d’Assas, 1915 Ateliers-musée Chana Orloff, Paris © Chana Orloff, Adagp, Paris 2023.

Sculptrice à succès et femme artiste emblématique de l’école de Paris, Chana Orloff (1888-1968) était tombée dans l’oubli, en France, comme en Israël. En ce moment, à Paris, plusieurs expositions révèlent l’œuvre et la carrière singulière de cette « femme libre ». Le musée Zadkine, rue d’Assas, expose une rétrospective de son art. Un peu plus loin dans Montparnasse, quartier légendaire de la bohème artistique, la maison-atelier de Chana fait découvrir son lieu de travail et de vie, plongeant le visiteur au coeur de l’oeuvre fascinante de l’artiste et privilégiant sa production d’après 1945. Au Petit Palais, la captivante exposition « Le Paris de la Modernité, 1905-1925 » met à l’honneur deux de ses chefs-d’oeuvres. Enfin, le musée d’art et d’histoire du judaïsme (MAHJ) accueille une émouvante sculpture spoliée, portrait de son fils unique Élie, surnommé Didi, restituée récemment à ses petits-enfants après une longue bataille juridique. L’actualité a endeuillé ces événements artistiques. Le 7 octobre, trois membres de la famille de Chana Orloff (Avshalom Haran, Evyatar et Lilach Lea Kipnis) vivant au kibboutz Be’eri, sont assassinés et sept autres, dont trois enfants, pris en otage. Le 25 novembre, les femmes et les enfants sont libérées, mais Tal Shoham reste otage du Hamas.

Née à Tsaré Konstantinovska, en Ukraine, Chana Orloff est l’avant-dernière de 9 enfants. Fuyant les pogroms, la famille s’embarque à Odessa pour la Palestine en 1905. En 1908, la jeune fille s’établit à Tel Aviv et travaille comme couturière. En 1910, elle part à Paris pour étudier le stylisme. Employée par la maison de couture Paquin, elle se fait remarquer par son talent de dessinatrice. Admise à l’École des arts décoratifs, elle se forme au modelage et se passionne pour la sculpture. Elle fréquente l’académie Vassilieff, les cafés du Dôme et de La Rotonde, se lie d’amitié avec d’autres jeunes artistes juifs: Modigliani, Chagall, Kisling, Soutine…


Chana Orloff (1888-1968), Torse, 1912, ciment Paris, Ateliers-musée Chana Orloff © Chana Orloff, Adagp, Paris 2023.

L’exposition au musée Zadkine, ancienne maison-atelier du célèbre sculpteur juif, contemporain de Chana, embrasse l’entièreté de sa carrière, plaçant l’accent sur les grands thèmes privilégiés par l’artiste : le portrait, la représentation des femmes, de la maternité, et la sculpture animalière. Le parcours, ponctué d’oeuvres de Ossip Zadkine qui établissent un dialogue entre les sculptures des deux artistes juifs, se termine dans l’atelier du jardin avec des monuments réalisés par Chana en Israël. La première section de l’exposition évoque les débuts de Chana Orloff à Montparnasse et ses talents de portraitiste, qui lui assurent vite la reconnaissance artistique et l’aisance financière. Le Torse (1912), coulé en ciment et l’une de ses premières sculptures, montre son penchant pour la simplification des formes, en rupture avec l’art académique, et son « coup de foudre » pour la statuaire égyptienne, découverte au Louvre. Sculptant le bois en taille directe, Chana Orloff expose dès 1914 au Salon d’automne, au Salon des Tuileries et au Salon des indépendants. Elle rencontre le poète polonais Ary Justman. En 1916 elle a sa première exposition personnelle à la galerie Bernheim-Jeune. et épouse Ary. Le couple s’installe rue d’Assas. Chana donne naissance à Élie, mais un an après perd son mari, emporté par la grippe espagnole. De remarquables gravures sur bois, réalisées par Chana pour illustrer des poèmes de son mari témoignent de cette courte idylle amoureuse.


Chana Orloff (1888-1968), Le Peintre Widhopff ou L’Homme à la pipe, 1924, plâtre Ateliers-musée Chana Orloff, Paris © Chana Orloff, Adagp, Paris 2023.

Introduite dans le salon de Natalie Clifford-Barney, influente femme de lettres américaine, Chana devient une portraitiste en vogue. Elle publie « Figures d’aujourd’hui », album de portraits de personnalités du monde des arts. Chana trouve la plupart de ses modèles dans son cercle d’amis et de connaissances : artistes, écrivains, intellectuels, et aussi des enfants. Le style très personnel de ses portraits sculptés, à la fois stylisés et fidèles, captant avec humour les traits essentiels du modèle, assurent son succès fulgurant, en France et à l’étranger. La « portraithèque » de ce début d’exposition rassemble une quinzaine de portraits des années 1920-1930, témoignant de l’exceptionnel talent d’une artiste qui sculpte avec autant d’aisance les traits de femmes en vogue, comme Maria Lani et Sarah Lipska, que ceux de figures de proue de la Bohème de Montparnasse, tel l’illustrateur David Widhopff, dont le portrait en pied, traduit le caractère jovial, ou d’enfants comme la petite Nadine, dont le portrait est commandé à Orloff par son père, Lucien Vogel, célèbre éditeur du magazine VU, en même temps que le sien et celui de son épouse.


Chana Orloff (1888-1968), Nadine,1921, bois Ateliers-musée Chana Orloff, Paris © Chana Orloff, Adagp, Paris 2023.

Les figures féminines occupent une place centrale dans l’œuvre de Chana. Des femmes en mouvement : danseuses, sportives, « garçonnes »… L’Amazone (1915), semble un autoportrait symbolique de la sculptrice, femme libre et indépendante. Sa Dame à l’éventail (1920), buste en bronze figurant la peintre Ivanna Lemaître, illustre sa volonté de renouveler l’image de la femme moderne. Vite reconnue dans un art alors considéré comme masculin, Chana vit seule avec son fils, qu’elle surnomme Didi, et joue parfois d’une allure masculine, tout en considérant la maternité, comme une expérience essentielle à son art. Taillée dans le bois, la Danseuse au disque (1914) avec sa longue tunique et son corps sinueux semble presque abstraite. Chana aime aussi sculpter la danse. Son couple de Danseurs, évoquant les bals costumés rythmés de nouvelles danses, telles le tango et le fox-trot, fait succès au Salon d’automne de 1923.


Chana Orloff (1888-1968), Amazone,1915, bronze Ateliers-musée Chana Orloff, Paris © Chana Orloff, Adagp, Paris 2023.

La maternité est un autre thème de prédilection. Premier bois sculpté par l’artiste en 1914, une Maternité sera suivie d’une vingtaine d’œuvres de même thème. La Dame enceinte (1916), réalisée l’année de son mariage, est taillée d’un seul tenant. La femme enceinte est un sujet très peu traité en sculpture sauf pour certaines représentions de la Vierge Marie. La grand-mère de Chana était sage-femme et l’a confronta très jeune aux réalités de la grossesse et de la maternité. La Renaissance italienne inspire sa Maternité en bronze de 1924. Son style reste reconnaissable, notamment dans les traits ronds de l’enfant qui ressemble à Didi. La même année, En 1924, lorsque Thérèse Bonney la photographie dans son atelier pour Vanity Fair, Chana choisit de poser avec Didi dans ses bras, entourée de ses sculptures et affichant sa double identité de mère et d’artiste.


Photographie Marc Vaux, les Danseurs, (1923, bronze ) Ateliers-musée Chana Orloff, Paris © Chana Orloff, Adagp, Paris 2023 © Marc Vaux D.R.

Le bestiaire de Chana Orloff forme une soixantaine de sculptures : chiens, poissons et oiseaux sont les plus représentés, souvent avec humour. Comme le célèbre sculpteur François Pompon, elle simplifie et stylise ses animaux, ne conservant que les attributs qui permettent de caractériser chaque animal. Son bestiaire se nourrit de la symbolique juive et de la littérature yiddish. Son Oiseau 14-18 (1923-1924), évoque la tragédie de la Grande Guerre et témoigne de son intérêt pour le cubisme, auquel elle n’adhère pas pour autant, en ces années d’apogée de l’Art déco, adoptant un style plus décoratif, pour ce somptueux Dindon (1925) en bronze doré.


Chana Orloff (1888-1968), Maternité,1924, bronze Musée des années 30, Boulogne Billancourt © Chana Orloff, Adagp, Paris 2023.

Chana reçoit la Légion d’honneur (1925). En 1926, elle devient citoyenne française et se fait construire une maison-atelier par l’architecte Auguste Perret, dans la cité d’artistes de la Villa Seurat, près du parc Montsouris. Elle expose et voyage aux États-Unis (1929-1930), à Amsterdam, à Tel Aviv (1935) et participe à la grande exposition des Maîtres de l’art indépendant organisée au Petit Palais lors de l’exposition universelle de Paris en 1937. Allégorie de la catastrophe imminente, sa Sauterelle (1939) en bronze évoque à la fois l’une des plaies d’Égypte et la propagande antisémite nazie assimilant les Juifs à ces insectes ravageurs. Après 1940, elle sculptera des animaux aux dimensions très réduites, ses « sculptures de poche », qu’elle emportera en exil. La guerre interrompt brutalement le succès international de Chana Orloff.

Roland Baumann

à suivre —

Expositions

Chana Orloff – Sculpter l’époque. Jusqu’au 31 mars 2024
Musée Zadkine
100 bis rue d’Assas, 75006 Paris
Mardi – dimanche 10h -18h
www.zadkine.paris.fr

Les ateliers – musée Chana Orloff
7 bis Villa Seurat, 75014 Paris
Visite sur réservation (info@chana-orloff.org)
www.chana-orloff.org

Le Paris de la modernité, 1905 – 1925. Jusqu’au 14 avril 2024
Petit Palais, Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Avenue Winston-Churchill, 75008 Paris
Mardi – dimanche 10h – 18h (vendredi et samedi jusqu’à 20h)
www.petitpalais.paris.fr

Pour en savoir plus

https://fr.wikipedia.org/wiki/Marie_Vassilieff

https://fr.wikipedia.org/wiki/Natalie_Clifford_Barney

https://fr.wikipedia.org/wiki/Maria_Lani

https://fr.wikipedia.org/wiki/Sarah_Lipska

https://fr.wikipedia.org/wiki/David_Widhopff

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lucien_Vogel

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ivanna_Lemaître

https://fr.wikipedia.org/wiki/Thérèse_Bonney

https://fr.wikipedia.org/wiki/François_Pompon

https://fr.wikipedia.org/wiki/Art_déco

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