Judaïcausette© avec Nathalie Skowronek

Nathalie Skowronek

Descendante d’arrière-grands-parents arrivés de Pologne en Belgique, fille de parents nés dans les banlieues de Liège et de Charleroi, Nathalie Skowronek voit le jour à Bruxelles. Elle grandit dans un milieu ashkénaze, traditionnaliste et laïc, suit un cursus complet à l’école Maïmonide et fréquente le mouvement de jeunesse l’Hanoar Hatzioni. Elle s’engage ensuite dans des études de lettres, en philologie romane à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) d’où elle sort également agrégée. Elle travaille aux Editions Complexe, puis dans le commerce de prêt-à-porter de ses parents avant de revenir à la littérature, d’abord dans l’édition, puis en tant qu’écrivain. Son premier livre, Karen et moi, paraît en 2011. Elle explore ensuite ses racines juives dans un cycle composé de Max, en apparence, La Shoah de Monsieur Durand et Un monde sur mesure. Nathalie Skowronek, qui vit aujourd’hui entre le sud de la France, Paris et Bruxelles, partage son temps entre l’écriture, l’enseignement (La Cambre et bientôt la Sorbonne) et le jardinage.

DEFINITION : Quelle serait votre définition de la culture juive ?

Partant de l’idée de « culture générale » qui implique qu’un groupe de personnes, à un moment donné, partage une culture commune, je vois, pour la culture juive, un partage d’images, de musiques, de représentations, expressions et imaginaire, qui ont germé dans un terreau similaire, remontant à une même source. Les évoquer provoque des sortes de signes de reconnaissance : je vois d’où tu viens, à quoi tu fais allusion, ce qui te fait rire, pleurer, utiliser telle expression. Personnellement, j’adore glisser des expressions en yiddish dans mes textes.

Et cette terre fertile-là ferait office de socle pour les artistes juifs, liés d’une part à leur imaginaire commun et d’autre part à leurs expériences individuelles, en dehors de ce champ. Ça fait une belle matière à modeler, l’intérêt de la culture juive résidant également dans son ouverture, dans sa perméabilité. L’entre-soi limite et étouffe, la « world culture » et le « je suis chez moi partout » me semblent des vues de l’esprit pas plus fécondes.

RESSENTI : Quelle est votre culture juive ? Comment la vivez-vous ?

La culture juive est très présente dans ma vie. Elle s’inscrit en plusieurs endroits, avec des entrées différentes. Elle se fonde sur ma famille originaire du « shtetl » et du « yiddishland ». J’ai été biberonnée à cet imaginaire-là, aux résonances bien plus proches pour moi que le monde séfarade. Le deuxième élément de ma culture juive, qui m’a aussi beaucoup apporté, est lié à Israël, un autre terreau.

Ils ont à voir avec ma façon de regarder et d’appréhender le monde, comme s’ils me servaient de grille de lecture, une sorte d’arrière-plan qui fait qu’on ressent les choses avec une certaine sensibilité.

LITTERATURE : Quels auteurs, ouvrages, vous ont-ils touché ?

J’ai beaucoup lu de littérature juive, qui m’a passionnée. Ayant fréquenté une école juive, mon premier contact littéraire « juif » fut la Bible. Je l’ai étudiée avec des professeurs géniaux et j’ai adoré l’Ecclésiaste (sur l’idée de l’absurde, bien mieux que Camus). Puis, j’ai découvert le yiddishland et la littérature de la Deuxième Guerre mondiale grâce à Elie Wiesel qui a constitué mon point de départ. Il m’a ouvert un continent qui occupe aujourd’hui des rayons entiers de ma bibliothèque, et bien sûr je n’ai toujours pas fini.

Je ne pourrais pas faire d’inventaire exhaustif mais je pense à Patrick Modiano et Dora Bruder, à Georges Perec et W ou le souvenir d’enfance, à Daniel Mendelsohn l’auteur du livre Les Disparus, à Vassili Grossman et son Vie et Destin (une merveille, cet homme) ou encore à Ruth Klüger et son Refus de témoigner qui pose la question de l’identité juive : est-elle d’office chevillée à la Shoah ou permet-elle de s’en affranchir ?

Zeruya Shalev à la foire du livre de Francfort en octobre 2015

La littérature israélienne m’accompagne également à travers les voix de Zeruya Shalev (elle m’apprend l’écriture romanesque), d’Amos Oz, dont Une histoire d’amour et de ténèbres a été fondateur pour moi. Je citerais aussi les auteurs israéliens qui ont fait le lien entre l’Europe et Israël, tels Aharon Appelfeld (essentiel avec son Histoire d’une vie), Benny Barbash et My first Sony (très drôle, donc tragique) ou Amir Gutfreund, Les gens indispensables ne meurent jamais.

Et encore, en vrac, en mélangeant les époques et les nationalités : Alona Kimhi, Chaïm Potok (ma fille a adoré aussi), Julius Margolin, Agnon, Eugenia Ginzburg, Isaac Babel et bien sûr Kafka et Proust (sur le rapport de Proust à son judaïsme, un petit bijou de Henri Raczymow, Le cygne de Proust).

MUSIQUE : Quels sont vos musiciens « de prédilection » ?  

En musique, c’est plus compliqué parce qu’il y a lieu de différencier la culture du folklore. Si la musique klezmer me procure toujours une émotion forte, avec A yiddishe mame et les Barry Sisters, je trouve finalement plus intéressant d’écouter ce que cette musique a donné ailleurs.

J’ai ainsi pensé à Léonard Cohen (il y a un très beau documentaire qui raconte l’histoire de la chanson Hallelujah) et à Philip Glass. Le compositeur contemporain a dit à propos du son du violon qui parcourt son Concerto pour violon et orchestre, qu’il avait composé la mélodie en pensant à son père, Juif lituanien. Je l’ai écouté hier soir, et effectivement, lorsque le violon prend la main, les vibrations de cette Europe Centrale, de l’Est, remontent au cœur de cette musique des plus contemporaines.


Et une anecdote du pianiste et chef d’orchestre Daniel Barenboim. Lorsque, à dix ans, il immigre avec sa famille – des musiciens issus d’un milieu de musiciens – en Israël, il s’étonne en découvrant ses nouveaux concitoyens : « Ah bon, je croyais que tous les Juifs étaient pianistes ! »

Pour ce qui est de la musique israélienne, je vais faire ringarde mais j’ai passé des années à écouter Shlomo Artzi et Achinoam Nini. Et puis j’aime aussi toutes les musiques des mouvements de jeunesse chantées autour du feu de bois, les chansons des pionniers, traditionnelles, françaises, juives et israéliennes, elles font remonter plein de souvenirs.

ARTS PLASTIQUES : Un.e peintre, sculpteur.trice, artiste, œuvre…

Alors ici, j’ai un « chouchou » qui est Christian Boltanski dont l’œuvre me fascine. S’il se refusait de relier ses installations à la Shoah, il est néanmoins celui qui m’a permis de faire le lien entre le milieu de la confection et celui des camps, avec Réserve Canada où s’empilaient les vêtements confisqués des prisonniers. Cette transformation artistique constitue pour moi un repère majeur et a été essentielle pour mon travail.

Réserve Canada 1988, Christian Boltanski
http://histoiredarts.blogspot.com/p/boltanski-reserve-1990.html

Et puis j’ai aussi pensé à deux artistes belges juifs ou d’origine juive :
Pierre Alechinsky,
dont les dessins entourés d’écritures font souvent penser aux pages du Talmud, et Stéphane Mandelbaum dont je trouve le travail assez stupéfiant. Il m’intéresse beaucoup parce qu’il est à la fois complètement immergé dans la culture juive, qui revient toujours comme par effraction, et influencé par d’autres mondes (notamment la culture africaine et le street art). Je suis interpellée par les artistes qui se nourrissent de leurs racines tout en s’autorisant à éclater le cadre.

7EME ART : Quels films, réalisateurs.trices, documentaires, vous reviennent-ils en mémoire ?

Restons sur les références belges avec Chantal Akerman dont les films oscillent entre cinéma et documentaire, notamment celui où elle fait parler sa mère.
Je citerais également Ernst Lubitsch et To be or not to be (la scène d’ouverture est démente). Il évoque pour moi toute cette génération d’artistes originaires d’Europe partis aux Etats-Unis avant et après-guerre.

Je pense aussi à l’incontournable Shoah de Claude Lanzmann ou encore au film Le jardin des Finzi-Contini, de Vittorio De Sica, d‘après le roman éponyme de Giorgio Bassani, avec cette famille de la grande bourgeoisie italienne prise dans les affres de la guerre.


Je suis aussi une grande spectatrice de cinéma israélien et parce qu’il faut choisir, je citerais Le procès de Viviane Amsalem de Ronit et Shlomi Elkabetz, un film fort autour du « guet » (acte du divorce) que veut obtenir une femme dans un milieu orthodoxe alors que le mari le refuse. Et aussi Valse avec Bachir de Ari Folman, complètement inédit dans sa forme et d’une force terrassante. Les scènes à Tel-Aviv sont plus vraies que nature, on y est littéralement.

J’aime aussi les documentaires israéliens, particulièrement ceux qui se retournent sur l’histoire pour tenter de comprendre le passé. Dans L’appartement, le réalisateur Arnon Goldfinger découvre, chez ses grands-parents décédés, leurs vies d’avant-guerre, en Allemagne…

PENSEE JUIVE : Etes-vous proche de la/d’une pensée juive /d’un.e philosophe ?

J’ai récemment lu une biographie de Rachi. Cette figure plus que majeure du commentaire biblique (le Talmud est imprimé pour la première fois au XVe siècle avec ses interprétations dans la marge) était aussi vigneron à Troyes. J’aime l’idée qu’une même personne soit à la fois à la base de la pensée juive et en même temps ancrée dans le travail de la terre. Ce personnage m’intéresse beaucoup parce que je vis depuis quatre ans dans le sud de la France une grande partie de l’année, où je m’occupe notamment d’un jardin entouré de vignes.

SOUVENIR : Pourriez-vous nous confier un moment de partage et de joie de culture juive ?

Autour d’un bouillon krepleh (sans les krepleh depuis que je suis devenue végétarienne) ; lors des mariages juifs qui dégagent une ferveur particulière (au moment des horot, la sensation d’être dans un continuum qui me fait faire un voyage dans le temps) ; à un concert en plein air de Shlomo Artzi dans les ruines romaines de Césarée ; lorsque je me souviens de mon arrière-grand-mère paternelle qui lisait religieusement son journal en yiddish ; lorsque j’écoute le Kol Nidre à la synagogue le soir de Kippour – je n’y vais presque plus jamais mais je m’en souviens. Et comme disent les Sages, se souvenir c’est déjà un petit miracle.

 

A.K.

 

ACTUALITE

Deux livres de Nathalie Skowronek sortiront en 2024 :

  • La voix des Saules, un récit/roman, en mars 2024 chez Grasset.
  • Chienne de guerre, un album jeunesse, illustré par Aurélie Wilmet, chez CotCotCot, un éditeur belge qui fait un travail formidable (dixit l’auteur).

Site internet de Nathalie Skowronek : www.nathalieskowronek.com

Nathalie Skowronek a aussi été à l’origine de la collection La Plume et le Pinceau aux éditions Complexe. Les livres, préfacés par des écrivains contemporains, faisaient rencontrer un texte classique avec un illustrateur d’aujourd’hui : tel Le Cantique des Cantiques illustré par Gabriel Lefebvre et préfacé par Amin Maalouf.

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