Judaïcausette© avec André Reinitz

André Reinitz naît en 1946 à Budapest de parents juifs hongrois plutôt assimilés. Ses parents sont droguistes. André apprend le piano à 5 ans. A 10 ans, il rejoint, avec sa mère, sa grand-mère maternelle qui vit à Bruxelles. Sa maman apprend, comme lui, le français et devient comptable. André entre à l’école primaire n°12 de Schaerbeek puis à l’athénée Fernand Blum. Son adolescence et sa scolarité sont perturbées. André passe 1 jour au Dror (*) et 1 an à l’Hashomer (*). Diplômé en psychopédagogie à ULB, il a été psychologue et pédagogue avant de diriger une ASBL relative à l’animation et à l’organisation de colonies de vacances.

Il mène les premiers combats contre la cigarette (dans des clubs d’échec enfumés), puis contre la malbouffe et monte dans la foulée une affaire de vente ambulante d’épis de maïs. En 1985, il rencontre Myriam Fuks : la musique entre dans sa vie professionnelle. Il crée, en 1988 le groupe klezmer Shpil es nokh amol qui deviendra Krupnik ; il fonde en 2001 l’Association multiculturelle juive de Belgique, et prend en 2003 la direction de la chorale « Kol tov (**) » dans un esprit d’échanges cultu(r)els. Depuis 2001, il remplit, chaque semaine, la maison de retraite l’Heureux Séjour, de joie et de musiques diverses. André est, par ailleurs, un excellent raconteur de blagues, juives et autres.

DEFINITION : Quelle serait votre définition de la culture juive ?

Je dirais que la culture juive se démarque par sa multiculturalité et sa complémentarité et ses différents groupes sociologiques (ashkénazes, séfarades, israéliens, nord-africains, africains, etc.) permettent d’emprunter ci et là des pratiques culturelles des plus diverses.

Concernant les expressions artistiques, on peut aussi longuement débattre de ce qui est ou n’est pas juif : une œuvre peut-elle être qualifiée de juive parce que l’auteur est juif, parce qu’elle est créée en hébreu, en yiddish, en judéo-espagnol ? Il y a de grands débats là-dessus.

RESSENTI : Quelle est votre culture juive ? Comment la vivez-vous ?

Je me définis comme européen et humaniste. La composante juive fait partie de mon identité sans être dominante. Selon les circonstances, l’une ou l’autre facette domine, sans nécessairement impliquer la juive. Je ne suis ni croyant ni pratiquant, et pourtant je suis traditionaliste. Je puise des valeurs dans cette tradition/religion pour les faire miennes : allumer les bougies le shabbat est un joli prétexte pour se retrouver en famille autour de la table. Aujourd’hui, je rejoins ma fille de 20 ans au restaurant et donc notre shabbat tombe parfois en milieu de semaine ! Néanmoins, personne ne pourra nier mon rôle de transmetteur culturel juif, d’une part, à travers mon groupe de musique Krupnik et d’autre part, à travers l’Association multiculturelle juive de Belgique avec laquelle je participe à des événements interconfessionnels, interculturels ou inter-cultuels, soit, avec des catholiques, des musulmans et des athées, dans l’esprit, par exemple, de la démarche d’Anne De Potter… Il m’importe aussi de transmettre les valeurs de cette culture à mes 3 petits-enfants, qui sont étrangers au judaïsme.

MUSIQUE : Quels sont vos musiciens « de prédilection » ?

Krupnik & le yiddish
La musique est une bonne illustration de ma vision de la multiculturalité juive. C’est au contact de Bella Szafran et de son théâtre yiddish Yikult que je me suis construit une identité ashkénaze. Mes racines hongroises, matinées de culture tsigane, n’étaient pas si loin de cet univers. Je me suis ensuite imprégné du yiddish auprès de la chanteuse Myriam Fuks qui elle-même s’inspirait du répertoire de la chanteuse israélienne Chava ALBERSTEIN.

Quant à mon groupe Krupnik, il ne jouait initialement que de la musique klezmer. Notre registre s’est aujourd’hui bien élargi, des chansons, danses et musiques, israéliennes aux musiques de films en passant par les chants sépharades, la musique synagogale, la hazanoute, les chants yiddish, etc.

Musiciens en Belgique

Bruxelles compte des chanteurs merveilleux : je suis sous le charme des voix de ZAHAVA SEEWALD et de MICHELE BACZYNSKY avec lesquelles nous avons formé le groupe Mosaïc en 1990 ; NADINE WANDEL, en chant classique, m’a émerveillé et il m’arrive de bourlinguer au sein du groupe Yiddish tantz d’ALAIN LAPIOWER qui œuvre activement à la transmission du yiddish.

Michèle Baczynsky

 

Je suis aussi ravi d’avoir pu, à mon tour, accueillir dans Krupnik les violonistes ESTELLE GOLDFARB ou JOËLLE STRAUSS à leurs débuts. Mon contrebassiste, VILMOS CSIKOS SENIOR, qui est extraordinaire, est demandé un peu partout ; j’admire aussi MICHAEL GUTMANN, le violoniste bruxellois mondialement connu

Mais encore…

La voix de la chanteuse israélienne NOA me fait toujours vibrer. Je songe aussi à des groupes américains très inspirants qui ont renoué avec le klezmer : – BRAVE OLD WORLDS ; le KLEZMER CONSERVATORY BAND, les KLEZMATICS ou encore le formidable groupe polonais KROKE

LITTERATURE : Quels auteurs, ouvrages, vous ont-ils touché ?

Je ne suis pas un grand lecteur. Néanmoins, au théâtre yiddish, avec Bella Szafran, nous avons joué des pièces de SHALOM ALEICHEM (Schver tsou zain a yid), de JACOB GORDIN (Mirele Efros), de AVROM GOLDFADEN (Tzvei Kuneleml) ou d’ISAAC BASHEVIS SINGER (Di nodl). Quelle richesse narrative ! J’ai eu un coup de cœur pour Quoi de neuf sur la guerre de ROBERT BOBER . L’auteur parle de l’après-guerre et de la « reconstruction » des rescapés au quotidien. Il y a notamment un passage hilarant sur le théâtre yiddish !

ARTS PLASTIQUES : Un.e peintre, sculpteur.trice, artiste, œuvre…

Pour les peintres, je vais citer les gens que je fréquente au quotidien : RICHARD KENIGSMAN s’inscrit parfaitement dans notre époque et transmet des images très intéressantes sur la religion et la culture juives ; STEPHANE MANDELBAUM m’avait fort ému, notamment par son destin torturé et tragique. Il était habité par le yiddish et par la Shoah. Je me souviens d’une peinture transgressive sur Auschwitz où du sexe figurait à l’entrée du camp ; PAUL TRAJMAN a une approche très expressive de ses souffrances mais j’y suis moins sensible. Et puis mon amie RAKSHA LONEZ peint de superbes portraits exclusivement en noir et blanc. Elle anime aussi, avec moi, à la flûte, les fêtes du CCLJ (Centre Communautaire Laïc Juif David Susskind).

 

Stéphane Mandelbaum

Je citerais encore mon ami JACQUES DUNKELMAN qui vient de décéder et qui sculptait le métal et la pierre. Il a travaillé aux côtés de Marcel Joachimowitz, le directeur de l’Heureux Séjour (maison de retraite à Bruxelles). Ces artistes « amateurs » ont emprunté le chemin de l’art pour exprimer leurs émotions, sans nécessairement chercher à exposer. C’était un homme extraordinaire à plus d’un titre. Il a notamment été un remarquable prof de sixième primaire. Une exposition de ses œuvres est justement organisée par la commune d’Evere. Elle se termine bientôt.

7EME ART : Quels films, réalisateurs.trices, documentaires, vous reviennent-ils en mémoire ?

J’ai vu x fois Les Dix Commandements de Cecil B. DeMille ! Ce film continue de m’émerveiller ; il y a aussi Un Violon sur le toit de Norman Jewison, Rabbi Jacob de Gérard Oury. Je n’ai pas visionné énormément de productions modernes « typiquement juives » quoique j’ai regardé avec énormément de plaisir les séries Shtisel et Unorthodox, qui s’appuient sur la communauté religieuse pour décortiquer les détails du quotidien et Fauda s’avérerait effrayant si c’était conforme à la réalité.

PENSEE JUIVE : Etes-vous proche de la/d’une pensée juive /d’un.e philosophe ?

Je me sens proche de BARUCH SPINOZA, dans sa confrontation à la religion et dans sa liberté à extraire des textes sacrés des valeurs humanistes et universelles, tel le respect de l’autre en dehors de toute pratique religieuse. Lui aussi encourageait les contacts interreligieux. Cet empêcheur de tourner en rond est mort, pour ces raisons, en prison. Je suis fasciné par ces personnalités hors du commun qui ont surgi à une époque avec des pensées inédites comme Galilée ou Léonard de Vinci !

SOUVENIR : Pourriez-vous nous confier un moment de partage et de joie de culture juive ?

J’ai deux anecdotes. La première est un peu snob…

Nous jouions avec l’orchestre Krupnik de la musique juive au cocktail de mariage de Daniel Rubenstein et de son épouse japonaise, tous deux violonistes renommés. La moitié de l’assemblée était vêtue en tenue traditionnelle japonaise et les gens se saluaient selon leur coutume. Le contraste des cultures prêtait un peu à sourire. Quand soudain, arrive le pianiste Daniel Blumenthal, un verre à la main. Il se place devant nous et nous écoute. En toute modestie, nous étions intimidés. A la fin du morceau, il nous demande si nous étions en train d’improviser, ce que nous confirmons. Il a alors hoché la tête en disant : « Et moi qui croyais faire de la musique ! » et il s’en est allé.

L’autre souvenir se déroule lors d’un anniversaire. Alors qu’un convive âgé de 90 ans nous complimentait sur notre musique, je lui ai demandé ce qu’il lui plairait d’entendre. Il avait en tête une chanson en yiddish que lui chantait sa maman mais il ne se souvenait ni du titre ni de la mélodie. Un seul mot lui était resté en mémoire après toutes ces années : « fartiker ». J’ai eu ma petite idée. Lorsque je me suis mis à jouer, l’homme s’est mis à fondre en larmes, heureux et nostalgique à la fois. J’en ai encore la gorge serrée. Ces situations, que nous « provoquons » m’émeuvent toujours.

A.K.

LES LIENS

KRUPNIK :
https://www.youtube.com/watch?v=ZAZdMKolKCQ&authuser=0 https://rb.gy/vxsse
https://www.youtube.com/watch?v=XeflGfm9LL8
https://www.youtube.com/watch?v=ZAZdMKolKCQ&list=UUlHWM9ES3qDjIPMfHcfGSXw&index=2

Contact : andre.reinitz@gmail.com ; tél : +32 477 775 975

Les musiciens de Krupnik

Dylan Gully : clarinette
Vilmos Csikós senior : contrebasse
Vilmos Csikós junior : violon
André Reinitz : piano/accordéon
In memoriam
Maurice le Gaulois, à l’accordéon
Jean-Pierre De Backer, à la clarinette


ASSOCIATION MULTICULTURELLE JUIVE DE BELGIQUE :

https://bleuhorizon.be/krupnik/

A.R : « Fondamentalement, mon projet consiste à essayer de désarmer l’antisémitisme. En montrant à quelqu’un qu’il y a autant de « modèles » de juifs que de cultures juives, de personnalités et de valeurs individuelles, on ne peut plus envisager les Juifs comme un bloc caricatural. Cette personne aura de plus en plus de difficultés à avoir une opinion globale de tous les Juifs et ne pas les gérer : elle devra choisir celui/celle qu’elle n’aime pas ! C’est mon combat actuel. Et cette approche interculturelle de la société se transmet, pour moi, par l’étude, la connaissance, etc. ».

 

EXPOSITION JACQUES DUNKELMAN DU 29/04/23 AU 16/05/23
https://www.facebook.com/photo/?fbid=10160451141029605&set=a.10150985510429605

LES GRANDS-PARENTS D’ANDRE REINITZ – Son grand-père paternel est mort dans un accident d’ascenseur à Budapest ; – Sa grand-mère paternelle a été déportée et n’est pas revenue d’Auschwitz ; – Son grand-père maternel aurait été abattu par les milices hongroises au bord du Danube pendant la guerre. – Sa grand-mère maternelle est venue pour raisons personnelles en Belgique en 1930

(*) mouvements de jeunesse juifs
(**) de l’hébreu : « tout va bien »

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