Joan Aghib : 40 ans d’art graphique de New York à Paris, Bruxelles et Vienne

La Galerie Mhaata, proche de la place du Jeu de Balle, dans le quartier des Marolles, expose l’art de la gravure de Joan Aghib (1924-2008). La biographie de cette artiste graphique juive américaine, évoque le temps des artistes et passeurs d’art moderne entre l’Allemagne et l’Europe centrale, Paris et New York, des avant-gardes du début du 20° siècle jusqu’à l’expressionnisme abstrait.

Joan Lewine est née à Rochester, dans l’état de New York. Ses ancêtres juifs allemands, partis en Amérique vers1840, sont parmi les premiers Juifs du Far West. Leurs descendants sont commerçants dans le Nord du Texas et en Oklahoma. Après des études de littérature anglaise à l’Université du Michigan, Joan travaille cinq ans pour Life Magazine, comme assistante éditoriale et reporter. À New York, elle fréquente des artistes, des photographes et des écrivains, dont Gordon Parks, Eliot Elisofon, Willem de Kooning … Jack Kerouac. Elle est ensuite styliste, notamment pour la firme de confection David Crystal Co.  En 1955, Joan épouse Edward Gulio Aghib. Peter Aghib, musicien de jazz bruxellois, remarque : « Né à Milan, mon père faisait partie d’une famille juive de Livourne, des Levantins de Damas venus en Italie à la fin du 17e siècle. Ses parents étaient de riches commerçants. Après des études d’ingénieur électricien, il travaille pour Olivetti. Quand les Allemands occupent l’Italie, il entre dans la résistance. Employé par l’armée américaine à la libération, il émigre à New York en 1947. Il rencontre Joan qui, après leur mariage, commence des études d’art. »

Chantier II, Signée et numeroté 12/40, 1976, 49 x 56 cm, Joan Aghib

Joan Aghib est élève du peintre Hans Hofmann (1880-1966). Hofmann participe à l’avant-garde picturale d’avant 1914 et crée à Munich une école d’art moderne. Il émigre aux États-Unis en 1932. Le critique d’art Clement Greenberg, théoricien de l’art américain du 20° siècle, considère que l’exposition de Hofmann à New York, à la galerie Art of This Century de Peggy Guggenheim (1944) marque une percée de l’abstraction picturale et annonce l’expressionnisme abstrait américain. Installé à New York, Hofmann enseigne à l’Art Students League, puis ouvre sa propre école. Son enseignement a un impact énorme sur les artistes américains d’après-guerre, tels Helen Frankenthaler, Lee Krasner, Louise Nevelson, Larry Rivers, etc. Joan entre au Pratt Graphic Art Center. Ce centre d’enseignement new-yorkais est associé à l’Institut Pratt, renommé pour ses programmes d’architecture et de design. Son atelier de gravure est utilisé à la fois par des étudiants et des artistes. Joan s’y passionne pour les techniques japonaises de gravure sur bois. Peter se souvient : « on habitait dans le Village, près de Washington Square, puis dans le New Jersey. Lorsque j’accompagnais ma maman à Manhattan on passait la journée à visiter les libraires, les galeries d’art, le MoMA, le Guggenheim… Mon père travaillait dans les télécommunications. En 1967, il décroche un poste de directeur en France et nous partons à Paris. De Gaulle chasse l’OTAN, ferme les bases américaines et mon père est déplacé à Bruxelles. Joan ne voulait pas quitter Paris mais a finalement accepté de venir habiter Bruxelles. »

Paris 1925, eau forte, essai signé, 1987, 38 x 28cm, Joan Aghib

Arrivée à Paris, Joan entre à l’Atelier 17 : un atelier de gravure, fréquenté par les artistes, dont Alexander Calder, Max Ernst, Mark Rothko… et animé par le peintre surréaliste britannique Stanley William Hayter (1901-1988), lui-même initié à la gravure par l’artiste juif Józef Hecht (1891-1951). Né à Łódź, formé à l’Académie des Beaux-Arts de Cracovie, Hecht s’installe à Montparnasse (1920) où il ouvre un atelier et enseigne la gravure au burin à de nombreux artistes, dont Hayter. En 1927, encouragé par Hecht, Hayter crée un atelier de gravure coopératif et travaille avec des artistes contemporains qu’il encourage à explorer la gravure comme moyen d’expression. En 1933, il déménage au 17 rue Campagne-Première, adresse éponyme de l’Atelier 17. Pendant la guerre, Hayter déplace son atelier à New York, y reçoit des artistes européens en exil et aussi des américains : Pollock, Rothko, Motherwell… Rentré en France, il rouvre l’Atelier 17 qu’il déménage en 1961, rue Daguerre. C’est là que Joan Aghib apprend le « procédé Hayter » qu’elle enseignera ensuite à Bruxelles. Fruit d’expériences commencées durant la guerre, Hayter met au point dans les années 60 l’impression par viscosité, technique d’estampe proche de la taille-douce qui permet d’imprimer plusieurs couleurs d’encre à partir d’une seule plaque – traditionnellement l’encrage avec plusieurs couleurs se fait avec une plaque par couleur. La taille-douce désigne la gravure au burin et par extension tous les procédés de gravure en creux sur une plaque de métal, l’encre se déposant dans les creux. La technique de Hayter utilise une seule plaque pour toutes les couleurs en expérimentant avec des encres de viscosités différentes et des rouleaux soigneusement choisis, obtenant une image multicolore en un seul passage sous presse.

Angry Houses, Épreuve d’artiste, 1998, 18 x 28 cm, Joan Aghib

Installée à Bruxelles, Joan travaille chez Marthe Velle et le graveur René Carcan, puis ouvre son propre atelier dans la Cité Mommen à Saint-Josse, où elle rencontre d’autres artistes tels Lismonde et Alechinsky, qui impriment sur sa presse. Dès 1969, elle expose à Bruxelles à la Galerie Le Creuset. Comme l’écrit alors Alain Viray dans La Dernière Heure : « Joan Aghib présente des gravures et des gaufrages d’une technique raffinée. Des jeux végétaux sont multipliés avec une subtilité poétique d’une rare expressivité. On a rarement l’occasion de voir des eaux-fortes en couleur travaillées avec autant d’inspiration.» André-H. Lemoine note dans Dimanche Presse : « De la bonne gravure s’exprimant par une sensibilité attentive au jeu des valeurs du métal corodé, voilà comment nous avons ressenti l’exposition Joan Aghib. » Joan multiplie les expositions: Galerie Kaleidoscoop de Gand en 1970, American Library de Bruxelles en 1971 et 1975, etc. Fin des années 1970, les Aghib déménagent à Vienne et moins de trois ans après, reviennent à Bruxelles, où Joan commence à enseigner les techniques de gravure dans son atelier: eau forte, aquatinte, pointe sèche, vernis mou… Active pédagogue, elle forme de nombreux artistes.

Brussels Town is falling down, Gravure vernis mou, Signée et numerotée 12/50, 1977, 38 x 28 cm, Joan Aghib

En 1985, Joan expose à la galerie du Centre Romi Goldmuntz à Anvers : pointes sèches et collages, ainsi que des monotypes (huiles sur papier japon). Selon la critique, ses monotypes abstraits en petit format expriment une grande sensibilité et évoquent un bonheur paisible : aplats de tons pleins en bleu-mauve, ocres ou brun-oranger qui s’enchevêtrent en un ensemble harmonieux, ponctué d’un mouvement de courbes et suggestif d’équilibre tranquille. Les pointes sèches et collages montrent des villes et des paysages avec parfois une recherche extrême de détails. Joan aime les paysages italiens, en particulier Venise, mais figure souvent la ville moderne, New York ou Bruxelles, vue sous ses aspects tant insolites que familiers, les toits, les grues, les chantiers de démolition, les quartiers en train de disparaître. Inspirée par les ruines, elle trouve de la beauté dans un mur lézardé, ou des monceaux de gravats, et sait donner forme à l’informe. Dans ses oeuvres pas de présence humaine directement visible.. des ombres rodent dans un univers clos et silencieux, mais serein.

Sans titre, 1980, 35 x 25 cm, Joan Aghib

Peter souligne : « Joan adorait Paul Klee, Dubuffet, l’expressionnisme allemand. En 1998, elle réalise une série de linogravures proches de l’art de Die Brücke. Elle fait sa dernière exposition en 2005. » Artiste peintre et graveur, Helga de Beukelaer a été formée et a travaillé pendant plus de dix ans dans l’atelier de Joan : « Sa passion et son dévouement à son métier ont laissé une empreinte indélébile sur ceux qui ont eu la chance de la connaître. Elle nous a montré la beauté et la complexité de la gravure, une enseignante inspirante, partageant généreusement son savoir et sa passion avec les autres pour les aider à développer leur propre style et repousser les limite de leur créativité. ». Joan Aghib laisse derrière elle un important fonds d’œuvres sur papier : gravures, linotypes, monotypes et techniques mixtes. Peter Aghib et sa sœur Lisa, gèrent ce patrimoine. Ses œuvres graphiques sont dans des collections d’institutions internationales telles la New York Public Library, la Bibliothèque nationale de France, la Bibliothèque Royale de Belgique et le Centre de la Gravure et de l’Image imprimée à La Louvière. L’exposition à la Galerie Mhaata juxtapose ses œuvres aux gravures de Joseph Ghin, artiste belge contestataire et libertaire, dans la tradition de Jérôme Bosch, du surréalisme et des muralistes mexicains.

Roland Baumann

Window Still Life, 1960, gravure sur bois, papier Japon, épreuve d’artiste, 24 x 31 cm, Joan Aghib

Exposition : Rencontre Joan Aghib et Joseph Ghin, gravures

Du 15 septembre au 1 octobre 2023

Vernissage le 14 septembre à 18h

Galerie Mhaata, rue des Capucins 37-39 1000 Bruxelles ; ouverte vendredi de 14h à 18h, samedi et dimanche de 11h à 18h

http://mhaata.com/exhibitions/rencontre-joan-aghib-et-joseph-ghin-gravures

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