Art nouveau et artistes juifs de Belgique

Capitale de l’Art nouveau, Bruxelles célèbre cette année ce courant moderniste et à cette occasion la Fondation Roi Baudouin organise au musée Belvue l’exposition Art nouveau : Objets d’exception.

Caractérisé par ses arabesques en coup de fouet, l’Art nouveau belge naît à la fin du dix-neuvième siècle dans les arts appliqués, l’architecture et le graphisme, sous les influences conjointes de l’orientalisme, du japonisme, et du mouvement Arts and Crafts anglais (cf. William Morris). Juif allemand, né à Hambourg, le marchand d’art Siegfried Bing joue un rôle majeur dans sa genèse, organisant le « Salon de l’Art nouveau » à Paris. Importateur d’estampes et d’objets d’art japonais, sa luxueuse revue Le Japon artistique (1888-1891) contribue à la diffusion des arts du Japon, inspirant les artistes modernistes. Art nouveau : Objets d’exception réunit une quarantaine d’œuvres de grands noms de l’Art nouveau belge: Victor Horta, Paul Hankar, Henry van de Velde,… Philippe Wolfers et Charles Samuel.

En 1893, l’afflux massif de tonnes d’ivoire du Congo arrivant à Anvers, inspire les critiques de la presse étrangère, vite relayées par des journaux belges, dénonçant les exactions dont sont victimes les indigènes dans la colonie de Léopold II. Secrétaire de l’État indépendant du Congo (EIC), Edmond van Eetvelde a l’idée de fournir gratuitement des défenses d’éléphants à des sculpteurs belges, ceux-ci s’engageant à les sculpter et à présenter leurs créations à l’exposition universelle d’Anvers (1894), puis à celle de Bruxelles (1897) dont la section coloniale est organisée à Tervuren. Connue depuis l’Antiquité grecque (cf. statue d’Athéna au Parthénon) la technique de sculpture chryséléphantine, en vogue dans nos pays au Baroque, était ensuite tombée dans l’oubli. Les sculptures chryséléphantines réalisées à partir de défenses d’éléphants du Congo et exposées dans le salon d’honneur du pavillon colonial de Tervuren sont des créations de grands noms de l’art belge : Fernand Khnopf, Constantin Meunier, Julien Dillens, Thomas Vinçotte (futur sculpteur du monument équestre de Léopold II, place du Trône, objet de polémiques ces dernières années)… Parmi ceux-ci deux artistes juifs : Philippe Wolfers et Charles Samuel .

Charles Samuel, La Fortune, 1894 Fondation Roi Baudouin © jo@exelmans.be

Exposée au musée Belvue, La Fortune (1894) de Charles Samuel est une figure allégorique sculptée dans l’ivoire. Cette statue de la Fortune se dresse sur une roue qu’encadrent deux putti (angelots), réalisés en argent, tout comme la corne d’abondance que cette allégorie tient au bras et d’où s’échappent des pièces d’or. Fils d’un agent de change rotterdamois, associé du banquier Wertheim, Charles Samuel (1862-1938) est élève de Philippe Wolfers et du médailleur Charles Wiener avant d’entrer à l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles. Sculpteur talentueux, il obtient le prix de Rome (1885 et 1886). Primé aux expositions universelles d’Anvers (1894), Bruxelles (1897) et Paris (1889 et 1900), Charles Samuel est l’auteur de différents monuments publics bruxellois, dont le monument Thyl Uilenspiegel dédié à Charles de Coster (1894), aux étangs d’Ixelles, et la statue de la Brabançonne, place Surlet de Chokier (1930).

Fils d’un orfèvre juif de Minden (Westphalie), venu s’établir à Bruxelles où il fonde en 1850 un atelier d’orfèvrerie-joaillerie, Philippe Wolfers (1858-1929) étudie à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles (1873-1877), puis rejoint l’entreprise familiale à laquelle il va donner un rayonnement artistique international, exerçant ses talents de joaillier, sculpteur, médailleur, architecte d’intérieur et artiste industriel. Ses premières créations l’inscrivent dans le courant historiciste et romantique. Wolfers découvre les arts de l’Orient et dès 1884 crée des bijoux japonisants. Comme d’autres artistes, il reçoit des défenses en ivoire du Congo et crée alors des sculptures chryséléphantines présentées aux expositions internationales d’Anvers (1894) et de Bruxelles (1897). Associé à ses frères Marc (dit Max) et Robert, Philippe oriente la production de la Maison Wolfers frères vers l’Art nouveau, puis l’Art déco. Il enseigne à l’École Bischoffsheim, dont il est administrateur, et succède à Charles Wiener à la présidence du Comité des Apprentis de la Jeunesse israélite (1888). Il est Franc-maçon, membre de la loge des Vrais Amis de l’union et du progrès réunis, dont font partie d’autres artistes, tel Paul Hankar.

 

Une des pièces les plus célèbres de l’exposition coloniale de Tervueren est Civilisation et Barbarie (1897) de Philippe Wolfers : un porte-document en ivoire est soutenu par deux figures en argent, un cygne symbolisant la civilisation occidentale lutte avec un dragon figurant « l’Afrique barbare ». La symbolique de cette œuvre correspond à la propagande coloniale autour de la « mission civilisatrice » de l’État de Léopold II au Congo.

Philippe Wolfers, Civilisation et Barbarie, 1897-1898
Collection Fondation Roi Baudouin

Cette sculpture est offerte à Edmond van Eetvelde en remerciement de son engagement dans la promotion du commerce avec le Congo, à l’occasion du banquet que célèbre en son honneur la Chambre du Commerce et d’Industrie belge dans la salle de fêtes du Palais du Cinquantenaire, rassemblant quelque 800 commerçants, industriels, parlementaires, ministres, militaires, etc., la fine fleur de la société belge du temps.

Philippe Wolfers, pendentif Méduse, 1898
Musée Art & Histoire/Fondation Roi Baudouin

À côté de cette sculpture dont la symbolique et le contexte colonialiste de sa production choquent aujourd’hui nos sensibilités décoloniales, l’exposition au Belvue présente aussi un magnifique échantillon de bijoux témoignant de l’art de Philippe Wolfers. Ainsi, le pendentif Méduse (1898) associe or, émail, ivoire, opale et diamant. Pour la première fois, Wolfers intègre de l’ivoire à un bijou, y sculptant le visage effrayant de la gorgone dont les yeux d’opale évoquent le regard pétrifiant. Le pendentif Cygne et Serpents (1899) combine or, émail, opale, rubis, diamants et perle.

Ce superbe bijou montrant l’association d’un cygne et de serpents, thème favori de Wolfers, était porté par la femme de l’artiste, Sophie Willstädter, et figure sur son portrait (1903), peint par Firmin Baes. Associant l’or, l’émail, l’opale brésilienne et le cristal de roche, un magnifique peigne-bijou (1899-1900) est repris dans le « Catalogue des Exemplaires uniques » que Wolfers tient pendant des années et qui permet aujourd’hui aux chercheurs de documenter ses créations.

Firmin Baes, portrait de Sophie Willstädter, épouse de Philippe Wolfers, 1903
Musée Art & Histoire/Fondation Roi Baudouin

Un pendentif Libellule (1902-1903), très graphique et sculptural, associe l’or et les émaux à des diamants et des opales mexicaines. Cette pièce unique appartenait également à Sophie, qui est issue d’une riche famille juive de Mannheim et épouse Philippe Wolfers à l’été 1885. L’exposition présente également plusieurs dessins de bijoux témoignant de la qualité du trait de l’artiste et de son esprit novateur. Wolfers participe au salon de la Société nationale des Beaux-Arts (1901), y exposant des spécimens de son art d’émailleur, tel ce vase Mimosa (émail sur cuivre, argent partiellement doré, cornaline) ou ce vase Plumes de Paon (émail sur cuivre et argent doré, avec nacre et turquoise).

Philippe Wolfers, pendentif Libellule,  1903
Collection Fondation Roi Baudouin.
Vitrine de l’exposition Art nouveau : objets d’exception au musée Belvue
Deux vases à droite : Philippe Wolfers, Mimosa ou Coraux (1901)
et Plumes de paon (1899-1902) Fondation Roi Baudouin © jo@exelmans.be
Philippe Wolfers Automne ou Vendanges (1916)
Fondation Roi Baudouin

En 1902, Wolfers charge Léon Sneyers, de créer un mobilier adapté à la présentation des œuvres qu’il expose à la première exposition internationale des arts décoratifs modernes, à Turin. Ce jeune architecte-décorateur, élève de Paul Hankar, crée une série de socles en chêne aux formes géométriques et ornés de motifs floraux, ainsi que des cadres pour les dessins de Wolfers. Philippe Wolfers pratique aussi l’art de la statuaire, comme en témoigne Automne ou Vendanges (1916), sculptée dans le marbre de Carrare avec un socle luxueux de marbre serpentin vert, et représentant deux femmes tenant des grappes de raisins. Victor Horta a créé pour Wolfers un service de couverts en argent massif, modèle « n°207 Moderne » (1901). Lorsque le magasin et les ateliers Wolfers doivent déménager, suite à l’expropriation du quartier de la Putterie, pour aménager dans de nouveaux locaux, rue d’Arenberg (1912), Wolfers fait appel à Horta qui réalise un mobilier plutôt classique: l’Art nouveau étant alors déjà passé de mode. L’exposition nous en montre deux chaises et un tabouret, faits en acajou de Cuba.

Ajoutons que l’exposition permanente du Musée Art & Histoire au Cinquantenaire comporte une salle remarquable consacrée à Horta et Wolfers, avec le mobilier du magasin Wolfers conçu par Horta, celui du stand Wolfers à l’exposition des Arts décoratifs de Paris en 1925, ainsi que de nombreuses œuvres de Philippe Wolfers (sculptures, bijoux, dessins, vases émaillés, etc.). Avant d’accéder à cette superbe salle d’Art nouveau et d’Art déco, le visiteur remarquera La Caresse du Cygne(1897), une étonnante sculpture chryséléphantine également crée par Wolfers pour l’exposition coloniale de Tervuren.

Roland Baumann

 

Expositions :

Art nouveau : objets d’exception. Jusqu’au 7 janvier 2024 (entrée gratuite)

Musée Belvue, place des Palais 7, 1000 Bruxelles

Lundi-vendredi 9:30 – 17:00, samedi-dimanche 11:00 – 19:00

https://www.belvue.be/fr/expo/art-nouveau

Salle Horta – Wolfers (dont le Magasin Wolfers)

Musée Art & Histoire, Parc du Cinquantenaire 10, 1000 Bruxelles

mardi-dimanche 9 :30h – 17:00, we & fériés 10:00 – 17:00

https://www.artandhistory.museum/fr/art-nouveau-art-deco

 

Pour en savoir plus

https://de.wikipedia.org/wiki/Siegfried_Bing ; dans la version française de cet article wiki S. Bing est présenté comme « marchand d’art collectionneur, critique d’art et mécène français d’origine allemande», seule la version allemande précise qu’il est Juif!

https://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Wolfers ; pas un mot dans wikipedia du judaïsme de Wolfers, pas plus que dans les divers ouvrages d’art et catalogues d’expositions consacrés à cet artiste ou à la Maison Wolfers…

https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Samuel ; ici de même wikipedia ignore les origines juives de cet immigrant « hollandais » de la seconde génération…

Pour de brèves biographies de ces deux artistes juifs de Belgique voir Jean-Philippe Schreiber (Éd.), Dictionnaire biographique des Juifs de Belgique. Figures du judaïsme belge. XIXe-XXe siècles, Bruxelles, De Boeck Université, 2002.

Fiches généalogiques de Philippe Wolfers et son épouse Sophie Willstädter sur le site de la vie juive à Minden et alentours :

https://juedisches-leben.kommunalarchiv-minden.de/getperson.php?personID=I0469&tree=jews

et

https://juedisches-leben.kommunalarchiv-minden.de/getperson.php?personID=I2483&tree=jews

https://fr.wikipedia.org/wiki/Statue_de_la_Brabançonne

https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Vrais_Amis_de_l’union_et_du_progrès _réunis

https://fr.wikipedia.org/wiki/Anciens_magasins_Wolfers_frères

https://www.patrimoine-frb.be/collection/civilisation-et-barbarie

https://fr.wikipedia.org/wiki/Exposition_internationale_des_arts_décoratifs_et_industriels_modernes

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