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Ukraine, terre juive, terre de sang…

Synagogue de Tarnopol

Poutine orchestre une « opération spéciale » visant à « dénazifier» l’Ukraine, envahissant un pays dont le président est juif, et dont le premier ministre en 2016-2019, Volodymyr Hroïsman, est juif lui aussi… Alors que la guerre dévaste à nouveau cette « terre de sang », théâtre de tant de pogroms et hantée par les horreurs du vingtième siècle qui vit l’anéantissement du Yiddishland, il semble utile d’évoquer certains moments d’une histoire tragique.

Kiev est une des plus anciennes villes d’Europe. Fondé sur la route marchande reliant la Baltique à Constantinople, ce comptoir commercial tributaire du royaume Khazar est pris par les Varègues (vikings) qui y fondent la principauté Rus’ de Kiev. Capitale d’un royaume slave prospère et influent, Kiev est dévastée par les Mongols en 1240. Le grand-duché de Lituanie, en expansion, acquiert un bonne partie de l’ancienne Rus’ de Kiev et s’étend jusqu’à la Mer Noire. L’union personnelle entre la Lituanie et le royaume de Pologne (1386), puis la fondation de la République des Deux Nations, scellée par l’union de Lublin (1569), marquent l’hégémonie du « Commonwealth » polono-lituanien sur l’Ukraine et favorisent l’essor des communautés juives. L’insurrection de Bohdan Khmelnytsky (1648-1657) met un terme à cet « âge d’or polonais » en Ukraine : les Cosaques zaporogues, alliés aux Tatars de Crimée et aux paysans ukrainiens, s’insurgent contre la noblesse terrienne et l’église catholique polonaises, massacrant les Juifs sur leur passage. Cette période de grandes tribulations et de messianismes juifs (Sabbataï Tsevi, Jacob Frank) voit aussi les débuts du hassidisme. Suite aux partitions de la Pologne (1772, 1793 et 1795), l’Ukraine est incorporée à l’Empire russe, sauf sa partie occidentale, la Galicie, intégrée à l’Empire des Habsbourg d’Autriche en 1772. Créée en 1834, l’université de Kiev devient un foyer des nationalismes polonais et ukrainien. Persécutés par la police, ces dissidents se réfugient à Lviv (Lemberg), capitale de la Galicie austro-hongroise, où la politique impériale favorise l’autonomie culturelle des minorités après 1867. Reliée par le chemin de fer à Moscou et au port d’Odessa, Kiev devient un important centre industriel, commercial et administratif de l’Empire russe. Les Juifs sont confinés par le pouvoir tsariste dans la « zone de Résidence » où se développent les dynasties hassidiques et la culture du shtetl. La langue ukrainienne est interdite dans la sphère publique. Le statut spécial des Juifs leur interdit d’entrer dans l’administration et le corps des officiers. L’assassinat d’Alexandre II (1881) est suivi d’un déchaînement d’antisémitisme et de pogroms, provoquant l’émigration en masse des Juifs du Yiddishland. La crise agraire et économique en Galicie contribue à cet énorme courant migratoire vers les Amériques. L’afflux de migrants russes, les actions de l’administration impériale et la modernisation contribuent à russifier Kiev. La composition ethnique de la population de la ville en 1919 marque cet état de fait : 42,6 % de Russes, 23,6 % d’Ukrainiens, 21 % de Juifs et 6,8 % de Polonais. La révolution russe, puis la fin de la Grande Guerre et la dislocation des empires centraux, bouleversent les cartes de l’Europe centrale et orientale. Le rêve d’une Ukraine indépendante fait vite place aux horreurs de la guerre civile.

Juifs de Galicie

La guerre civile en Ukraine, temps des pogroms…

Fin novembre 1917, la Rada, parlement ukrainien, proclame la république populaire d’Ukraine et se sépare de la Russie. En 1918, juste après la déclaration d’indépendance de l’Ukraine, la Rada émancipe les Juifs et leur accorde l’autonomie culturelle. En mars 1918, une république socialiste soviétique d’Ukraine est fondée à Kharkov. Les Bolcheviques prennent Kiev en février 1918, bientôt chassés par l’avance des armées allemandes en Ukraine, ils s’empareront à nouveau de la ville en février 1919. De 1917 à 1921, les pogroms se multiplient en Ukraine, dévastant les communautés juives, en particulier, dans le gouvernement de Kiev. Des insurrections paysannes répondent aux réquisitions alimentaires, imposées par l’armée allemande, puis par le communisme de guerre soviétique. La plupart ces bandes d’insurgés « verts » rançonnent et massacrent les Juifs qui fuient en masse les campagnes et affluent à Kiev. Jusqu’alors exclus de la fonction publique, des Juifs s’engagent dans les nouvelles administrations et institutions mises en place par la révolution. Ainsi, à Kiev en 1919, le personnel cadre de la Tchéka, la police politique soviétique, se compose d’une majorité de Juifs. Cette présence juive dans l’appareil d’État soviétique nourrit les clichés antisémites assimilant les Juifs aux Bolcheviques. La propagande des armées blanches, inspirée par Les Protocoles des Sages de Sion, dénonce Leib Bronstein dit Trotsky, « petit-fils de Judas », et lance le mot d’ordre « battez les youpins, sauvez la Russie ! ». Kiev est prise par les armées blanches du général Dénikine le 31 août 1919. Tout d’abord alliés aux nationalistes ukrainiens, les Blancs suppriment vite l’autonomie de la langue et de la culture ukrainiennes. On exhume les victimes de la Tchéka, rendant les Juifs responsables de ces exécutions. Dénikine a révoqué tous les officiers juifs de son armée. Du 14 au 20 octobre 1919, les Juifs de Kiev sont pillés et rançonnés à domicile par des groupes de soldats blancs dirigés par leurs officiers. Viols collectifs et meurtres des Juifs qui ne paient pas leur rançon caractérisent ce pogrom qui fait plus de 600 victimes. Ravagée par la guerre civile, l’Ukraine devient un gigantesque foyer épidémique : typhus, tuberculose, choléra… En mai 1920, Kiev est occupée par l’armée polonaise, mais reprise en juin par les Rouges qui poursuivent les Polonais jusqu’à la Vistule et Varsovie. Les Polonais qui contre-attaquent et triomphent, « sauvent l’Europe du bolchevisme ». La Pologne constitue une république multiethnique dont les vastes frontières englobent l’ouest de l’Ukraine et une bonne partie du yiddishland. Intégrée à l’URSS en1922, la République socialiste soviétique d’Ukraine a d’abord sa capitale à Kharkhov, puis à Kiev en 1934. Tout d’abord, le pouvoir soviétique favorise la langue et la culture ukrainiennes, et de même encourage l’essor de la langue et de la culture yiddish. En 1926, le leader ukrainien Simon Petlioura est assassiné à Paris par l’anarchiste juif Samuel Schwarzbard. Celui-ci est acquitté après un procès médiatisé, au cours duquel le journaliste Bernard Lecache crée la Ligue contre les pogroms, ancêtre de la LICRA, ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme.

Juifs d’Odessa

L’Ukraine entre Staline et Hitler

Terres de sang de Timothy Snyder retrace le long martyre que subissent l’Ukraine, la Biélorussie et les pays Baltes sous Staline et Hitler… Comme le documente Snyder, l’Ukraine, dévastée par la politique de Staline, puis par les armées d’Hitler, a le record du nombre de civils tués à cette époque. En Ukraine, la déportation en masse des koulaks, déclarés ennemis du peuple (1930), est suivie de la terrible famine de 1932-1933 que provoquent la collectivisation forcée et la réquisition des récoltes. Visant les paysans, cette famine forcée touche peu les Juifs d’Ukraine, concentrés dans les villes. Snyder évalue à 3,3 millions le total des victimes de ce que les Ukrainiens nomment le Holodomor, reconnu comme crime contre l’humanité par le parlement européen (2008). À partir de 1936, les procès de Moscou, puis les Grandes Purges, déciment les Juifs communistes mais visent surtout les minorités nationales, en particulier les Polonais soviétiques, accusés d’espionnage au service de la Pologne. Ces purges frappent aussi la police politique dont plus d’un tiers des officiers supérieurs sont juifs en 1936, mais seulement 4 % en 1939 ! Le NKVD est dès lors dirigé par des Russes. En 1940-1941, dans l’Est de la Pologne, envahi et annexé par l’Union soviétique, les Juifs sont visés par plusieurs opérations de déportation en masse vers le Kazakhstan ou la Sibérie. Ces déportations se révèlent salutaires pour la majorité des déportés lorsque les armées d’Hitler envahissent l’URSS le 22 juin 1941. Surpris par la rapidité de l’avance allemande, la plupart des Juifs du Yiddishland seront anéantis, victimes de la Shoah par balles à partir de l’été 1941. Fin août 41, à Kamianets-Podilskyï, 23.600 Juifs périssent en 4 jours. À Lviv, les allemands tirent parti du massacre des détenus polonais et ukrainiens du NKVD pour organiser un pogrom avec l’appui de milices locales ukrainiennes. La prise de Kiev est suivie du massacre de Babi Yar : plus de 33.000 Juifs y sont fusillés les 29-30 septembre 41. Quelque 300.000 Juifs sont assassinés en Transnistrie par les Roumains qui, fin octobre 1941, à Odessa, exécutent près de 20.000 juifs en représailles à l’explosion du quartier-général roumain par la résistance soviétique. Le génocide juif ne trouve pas sa place dans les visions soviétiques de la « Grande Guerre patriotique » qui flattent le nationalisme russe. En Biélorussie, principal foyer d’action des partisans soviétiques, peu de Juifs parviennent à s’intégrer à cette résistance armée souvent hostile. Complices des bourreaux nazis dans l’opération Reinhard, puis l’écrasement du ghetto de Varsovie, gardes des centres d’extermination, les Trawnikis ou Hiwis, sont d’anciens prisonniers de guerre devenus auxiliaires de la SS pour échapper à la famine qui fait périr des millions de soldats soviétiques capturés par les allemands. Formée en 1942, l’armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), bras armé de l’organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), affronte les allemands, mais s’efforce surtout d’éliminer les minorités juive et polonaise dans l’Ouest de l’Ukraine. Dominant les Carpates et les campagnes, les partisans de l’UPA combattent les soviétiques jusqu’au début des années 1950. Ce sont les autorités polonaises et soviétiques qui finissent par réaliser et légitimer l’œuvre de purification ethnique entreprise par l’UPA. Staline victorieux reprend en effet possession des territoires arrachés par l’URSS à la Pologne en septembre 1939, ainsi que des pays baltes. Les minorités polonaises de ces régions sont expulsés vers la Pologne où, tout comme les Juifs polonais rapatriés d’URSS, ils iront peupler les territoires du Reich allemand « regagnés » par la Pologne en 1945. En septembre 1944, les autorités polonaises acceptent cet échange de populations qui vide les territoires ex-polonais annexés par l’URSS de ses minorités, juive et polonaise. Dans l’après-guerre, la politique mémorielle soviétique occulte la Shoah, comptabilisant les Juifs dans la masse des victimes soviétiques du nazisme. L’antisémitisme soviétique se déchaîne après 1948 : assassinat de Mikhoels, soi-disant complot des blouses blanches, dénonciations du cosmopolitisme ou du sionisme par la presse soviétique… Et bien après Staline, nous n’oublions pas l’hostilité de l’URSS à Israël et à l’émigration des Juifs soviétiques…

Roland Baumann

Pour en savoir plus :

Thomas Chopard, Le martyre de Kiev. 1919. L’Ukraine en révolution entre terreur soviétique, nationalisme et antisémitisme, Paris, Vendémiaire, 2015.

Timothy Snyder, Terres de sang : l’Europe entre Hitler et Staline, Folio Histoire, Gallimard, 2012.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_des_Juifs_en_Ukraine

https://fr.wikipedia.org/wiki/Collaboration_en_Ukraine_durant_la_Seconde_Guerre_mondiale

https://fr.wikipedia.org/wiki/Crimes_nazis_contre_les_prisonniers_de_guerre_soviétiques